Brexit des Anglais : pourquoi l’Europe ne peut pas dire « c’est leur problème » ?

Brexit : ce n’est pas leur problème car il s’agit d’un problème commun, et il convient de le résoudre ensemble.

Par Michel Ghazal.

Depuis des semaines déjà la question du report de la date limite pour le Brexit était sur la table. Après un premier report accepté jusqu’au 12 avril mais qui n’a pas permis à la Grande-Bretagne de trouver un accord en interne, Theresa May s’est activée pour obtenir un nouveau délai. Emmanuel Macron a défendu une position pour une grande fermeté. Le Président du conseil Européen Donald Tusk, soutenu notamment par Angela Merkel, était favorable à une prolongation jusqu’en 2020.

Aujourd’hui, l’Union Européenne a proposé à Theresa May une nouvelle date limite : le 31 octobre 2019, soit 6 mois de plus. Ce report a été justifié par l’ouverture de discussions « sérieuses et constructives » entre son gouvernement et l’opposition. D’un autre côté, cette date permet de préserver l’unité des 27 puisqu’elle correspond à l’installation d’une nouvelle commission.

L’Union Européenne avait-elle raison de le faire ?

Ma réponse est oui. En effet, tout en comprenant l’agacement face à l’incapacité des Britanniques à se mettre d’accord sur le package négocié durant 24 mois avec l’Union Européenne, il n’est pas possible d’ignorer le fait que Theresa May n’a pas ménagé ses efforts pour y parvenir en soumettant l’accord pour vote à 3 reprises. La tentation est grande de dire : « C’est leur problème, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Le Royaume-Uni n’avait-il pas un pied en Europe (là où ça l’arrangeait) et un pied en-dehors (tout ce qui ne lui convenait pas) ? » .

Or, de mon point de vue, l’Europe ne pourra pas parvenir à une solution satisfaisante préservant ses intérêts si elle considère que les difficultés de Theresa May ne regardent qu’elle. Cette attitude peu perspicace est l’un des obstacles majeurs à une négociation réussie. Au contraire, elle devra déployer des trésors d’imagination pour l’aider et lui faciliter la tâche. Le No deal n’est pas bon pour la Grande-Bretagne certes, mais il n’est pas bon pour l’UE non plus. Donc, l’accord pour un report est judicieux.

Origine de l’impasse

L’impasse provient de la solution imaginée pour éviter le rétablissement d’une frontière physique entre la République d’Irlande (membre de l’UE) et l’Irlande du Nord qui ne le sera plus avec le Brexit. Le backstop ou filet de sécurité permet de garder en vigueur la libre circulation des marchandises permise par l’UE mais bloquerait la signature de traités de libre-échange entre le Royaume-Uni et d’autres instances que l’UE. Pas de frontière d’un côté mais pas d’accès privilégié via l’Irlande du Nord de pays tiers au marché européen. Ce problème fut le dernier obstacle à l’accord et les équipes de négociation ont dû travailler très dur pour inventer cette solution créative qui devait répondre aux intérêts des uns et des autres.

Malheureusement, les élus britanniques rejettent cette solution en invoquant notamment une ingérence européenne dans la politique interne et le fait qu’elle constitue dans les faits un maintien dans l’UE.

Comment faciliter la tâche de Theresa May ?

Pour aider Theresa May du plus possible, il convient d’abord de se mettre à sa place et examiner les critiques les plus sévères auxquelles elle fait face concernant le protocole d’accord que l’UE veut lui faire signer. Ensuite, il faut imaginer pour elle ses arguments de défense. Ceci permet de mieux apprécier les limites à l’intérieur desquelles elle est contrainte de négocier en interne.

À partir de là et en parallèle, il faudrait à nouveau mettre les équipes de négociation des deux côtés au travail. Leur mission : imaginer des aménagements qui puissent convenir aux deux parties. Qu’est-ce qui réduirait le coût d’acceptation de la solution ? Qu’est-ce qui la rendrait plus séduisante ? En quoi les conséquences d’une décision positive seraient plus acceptables ? Il faut modifier la perception du choix que les élus britanniques se voient devoir prendre afin de les amener à se prononcer dans le sens que nous désirons. C’est ainsi que l’UE peut aider Theresa May à obtenir l’accord des élus britanniques et à sortir de cette impasse. En reconnaissant les intérêts partagés, la motivation pour concilier les intérêts divergents s’accroît.

Éviter d’humilier l’autre

Le Royaume-Uni est dans une position de faiblesse car le Hard Brexit, sa solution de rechange à un accord négocié (sa MESORE), serait une catastrophe. Vouloir les punir serait contre-productif car, en tout état de cause, ils vont demeurer des partenaires et cette relation future reste à définir. Or, en négociation il faut éviter que l’autre partie se sente humiliée ou mise à genoux. Dès lors, il est sage de rappeler ce vieux dicton français que je cite régulièrement : « Il ne faut jamais coincer un chat dans un coin sans lui laisser une chatière. Sinon, il se retourne et vous saute à la figure » .

Tant qu’il est nécessaire d’avoir l’adhésion à la solution proposée par l’UE, il convient de proposer à l’autre partie un choix qui soit le moins douloureux possible. Non, ce n’est pas leur problème car il s’agit d’un problème commun, et il convient de le résoudre ensemble. Pour aboutir, la satisfaction doit être commune. Espérons que ce report permettra de trouver le bon arrangement.

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