Moralisation de la vie politique : la peau de chagrin des parlementaires

Plus les élus s’approchent du pouvoir central, plus leur capacité à rester honnête diminue. TRIBUNE

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Moralisation de la vie politique : la peau de chagrin des parlementaires

Publié le 19 mars 2019
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Par Philippe Pascot.

À l’instar de la peau de chagrin originale, décrite par Balzac, qui rétrécit à chaque désir du personnage principal et, en disparaissant ainsi peu à peu, le conduit à la mort, la loi sur la moralisation de la vie politique se voit grignotée à chaque fois que les parlementaires le désirent, ce qui, tout en les engraissant, conduit lentement mais sûrement notre démocratie à la mort.

Le redressement moral promis par Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle n’aura donc été que de la poudre aux yeux, car une loi a beau être promulguée, si aucune instance ne se charge de la faire appliquer et de procéder aux vérifications qui en découlent, elle reste lettre morte.

Le symbole était pourtant beau lorsqu’en 2017, notre Président signait cette loi devant un panel de médias, laquelle avait été votée à une écrasante majorité par les deux Assemblées. Mais dans le détail, le vernis s’effritait déjà : au lieu des six points promis durant sa campagne, seuls quatre avaient été retenus, dont deux remaniés.

Ainsi, dans les faits, seules l’interdiction des embauches familiales et la suppression du régime spécial de retraite parlementaire ont été retranscrites à l’identique entre le programme de campagne et la loi. Cependant, si les embauches familiales directes – conjoints et enfants – sont bel et bien interdites, les directives sur l’embauche de parents plus éloignés comme les frères et sœurs et leurs enfants, ou de proches « illégitimes » – comprenez les maîtresses ou les favoris –, de même que les embauches « croisées », où un parlementaire emploie un parent d’un autre parlementaire, ne sont sujets qu’à des « mesures de transparence » déclaratives auprès de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP). En termes de lutte contre le népotisme – qui étymologiquement vient du latin nepos, le « neveu », donc s’étend au-delà du cercle familial direct – on est très loin du compte !

Un monde politique fidèle à ses propres intérêts

N’abordons pas non plus le verrou de Bercy, toujours bien cadenassé, ou encore la Haute Cour de Justice, bien pratique pour maintenir en place les responsables mais jamais coupables de nos dignitaires, quand ils y sont jugés. Enfin, mais la liste pourrait être plus longue, les items sur la lutte contre le conflit d’intérêts au Parlement et l’obligation d’avoir un casier judiciaire vierge pour pouvoir se présenter à une élection, quant à eux, ont été revus à la baisse. On se demande bien pourquoi…

Dans mon dernier livre, Pilleurs de vie, sur le pouvoir des lobbies et leur faculté à manipuler la classe politique, j’expose une multitude de cas révoltants d’interférence de ces entités dans des scrutins, mais aussi les activités de conseil des élus concomitantes à leur mandat. Comment voulez-vous que ces gens-là pensent à l’intérêt général quand leurs intérêts particuliers entrent en ligne de compte ?

Quant à la présence d’élus entachés de condamnations à tous les échelons du pouvoir, c’est déontologiquement indéfendable ! À l’heure où les Français se méfient plus que jamais de leur classe politique, le devoir d’exemplarité des élus devrait être à son maximum ! Pourtant, nombreux sont ceux – y compris issus de la société civile, de ce « Nouveau Monde » voulu par Emmanuel Macron – qui ne se retirent pas en dépit de faits reprochés graves, tels que des violences envers les femmes ou encore des fraudes aux cotisations sociales et des détournements de fonds. La présomption d’innocence doit bien sûr être préservée, mais le devoir de probité et de faire preuve d’un certain retrait en cas de mise en cause judiciaire me semblent tout aussi importants !

De plus, certaines procédures n’ont même pas le temps d’aboutir que passe-droits et subsides affluent déjà, j’en veux pour preuve le remboursement anticipé et la rénovation immédiate des dégâts causés, soi-disant par des Gilets jaunes, sur les bâtiments de l’Assemblée nationale, ou encore sur les domiciles de certains parlementaires, alors même que ces dégradations constituent des éléments de preuve et que les coupables n’ont pas encore été désignés !

En outre, face à tous ces coups de canifs dans la loi, et alors que la limitation des mandats dans le temps et la présentation annuelle du bilan du Président face au Congrès, les deux derniers points promis, ont été repoussés à la future réforme des institutions – en suspens jusqu’aux conclusions du Grand Débat National – de nouvelles directives de l’Assemblée nationale viennent, dans une discrétion toujours plus malsaine, relâcher la bride des parlementaires, notamment sur les frais de mandat.

En dépit du ras-le-bol de l’immense majorité des Français au sujet de leur train de vie, l’utilisation de l’ex-Réserve Parlementaire, transformée en Avance sur Frais de Mandat, a été à nouveau remaniée malgré des dérives certaines – comme la location d’un pied-à-terre voire d’une garçonnière, ou encore le remboursement des notes de restaurant sans justificatifs des convives (ceux ou celles qui fréquentent aussi la garçonnière…), et autres « petits arrangements entre amis ». Ainsi, depuis le 7 novembre dernier, au lieu d’être renforcés comme le préconisaient l’ensemble des ONG anti-corruption, les contrôles ont été diminués, les questeurs de l’Assemblée nationale préférant miser sur « la droiture du Nouveau Monde » et la confiance. Quelle blague !

Une fois de plus, il ne s’agit pas de jouer les inquisiteurs ou les commissaires du peuple, mais de comprendre pourquoi ce qui est exigible d’un petit patron sur ses notes de frais ne l’est pas dès lors qu’il s’agit d’un élu, ou encore pourquoi 396 métiers exigent un casier vierge et pas la mandature républicaine ?

Là réside la grande perversion de notre système politique : plus les élus s’approchent du pouvoir central, plus leur capacité à rester honnête diminue et plus la question de la transparence de la vie politique fait consensus dans toutes les couches de la société, plus sa mise en place « obligée » par les politiques s’effectue, tous partis de concert, en renforçant son opacité. Comme disait Coluche il y a déjà quarante ans : « je me demande si ce n’est pas ça, la loi du milieu ». Triste constat d’actualité, vous ne trouvez pas ?

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  • j’ai souvent entendu dire que  » le pouvoir rendait con »….on peut ajouter qu’il rend également certains malhonnête , cupide sans parler des mensonges qu’ils vous sortent en vous regardant droit dans les yeux ; en bref , une belle brochette de pourris qui méritent la prison ;

    • @ véra et @ Philippe Pascot

      Il y a un paradoxe, dans le cadre d’égalité des chances, d’exclure dans la sphère politique, les familiers d’un politicien en place. Je comprend bien la précaution, bien sûr, mais la discrimination est bien présente.
      Je dis cela car, souvent, les enfants d’un politicien ont déjà pu s’habituer aux arcanes politiques et au positionnement des personnages: il n’y a pas d’autres meilleures écoles pour ça (effet chausse-pied)!
      De plus, un fils à papa ne sera pas forcément accepté plus « gentiment » dans le milieu! Le risque de décevoir est important et potentiellement « mortel ».
      La politique est bien devenue un métier compliqué. Souvent, les amateurs ne font pas long feu et des « fils de » se sont révélés brillants, à l’usage.
      Les principes, c’est bien, le réalisme, c’est mieux!

      • « De plus, un fils à papa ne sera pas forcément accepté plus « gentiment » dans le milieu! Le risque de décevoir est important et potentiellement « mortel » »
        C’est tout à fait vrai dans un milieu resserré (en gros si l’état etait moins gros) mais dans notre cas, le planques dans x ou y commité Théodule sont quasi infinis (et souvent créés à dessein), un mauvais « fils de » y sera placé avec 15k / mois …

      • il n’y a pas d’autres meilleures écoles pour ça

        Donc l’ENA est inutile.

  • le pouvoir c’est de l’argent.. l’argent c’est du pouvoir.. vouloir dissocier les deux c’est stupide ..
    oui les gens qui ont du pouvoir ont de l’argent , car ils peuvent orienter les fonds publics vers telle ou telle activité.. qui leur reverra l’ascenseur, sous une forme ou sous une autre.. çà c’est universel.. et c’est valable pour TOUS les pouvoirs

    • @ claude henry de chasne
      Vous avez raison: le pouvoir enivre certains! À mon avis c’est souvent pathologique: se vouloir chef et égal de tout autre semble assez paradoxal. L’URSS l’a démontré.
      Pouvoir politique ou d’argent, le ressort est identique, le chemin différent, et les deux sont liés.

  • C est sur que nommer Juppe au conseil constitutionnel est une preuve evidente que la moralisation de la vie politique est en cours …

  • « 396 métiers exigent un casier vierge »
    Bah là, il y a peut-être plutôt un problème. Existe-t-il un rapport entre les qualités attendues au travail et les crimes commis?
    Je vais jouer l’avocat du diable une seconde.
    Je n’aurais pas d’énormes problèmes pour que Christophe Dettinger devienne un jour député (à condition qu’il ne se fasse pas élire sur une plate-forme « pétons la gueule aux forces de l’ordre. ») Pourquoi? Parce que c’est un homme qui a pété un plomb dans une situation difficile, et qui a été condamné en rapport (ne rentrons pas dans la polémique sur un procès expéditif etc.). Sa faute passée ne laisse pas forcément augurer de risques de dérapages dans une mission d’élu etc.
    Dans le cas d’un élu condamné pour des faits en rapport avec son mandat électif, ou pour des faits qui laissent penser qu’il n’est pas raisonnable de lui faire confiance pour gérer des fonds publics avec honnêteté, je serais moins coulant.
    Tout ça pour dire que « casier vierge » pourrait bien se révéler une définition fourre-tout, et que la restreindre aux activités présentant un vrai risque de dérives serait plus sain.
    Mais bon, c’est pas non plus gagné.

    • @ Pangzi
      Oui mais non!
      Le casier vierge est le critère national officiel et objectif présumé, donc valide. Vos critères sont bien plus hypothétiques donc moins fiables!
      Le casier vierge ne prédit pas l’avenir!

      • Le CJ peut être le résultat de comportements et circonstances variés. J’estime simplement que si Jean Valjean a été condamné à l’âge de 20 ans pour avoir cassé la figure d’un malfrat qui le menaçait, il sera peut-être quand même un maire efficace à 40.
        Tandis que si Jean Valjean, maire adjoint et secrétaire général d’un parti politique, est condamné pour prise illégale d’intérêt, il serait raisonnable de le rendre inéligible ad vitam, avec en sus interdiction d’exercer un quelconque emploi payé par le public.
        Et n’oubliez pas qu’il est dans l’air du temps de chercher à condamner des gens au nom de limites sans cesse plus étroites à la liberté d’expression. A vouloir « trop » d’exemplarité vous vous priveriez de gens potentiellement valables, mais ne gênerez pas tellement les petits malins qui bénéficient déjà de l’indulgence de la justice.

  • La France est une République bananière, pas mieux que les Africaines! Macron a encore également trompé les gens sur ce point.

  • Définition de l’intérêt général dans une démocratie :

    C’est la somme des intérêts particuliers ❗

  • Autant je trouve débile d’interdire à un parlementaire d’embaucher sa femme ou un membre de sa famille (je travaille avec mon mari depuis des années – Problème = emplois fictifs et encore..) autant je trouve inacceptable que les membres de l’Etat ( parlementaires etc..) s’exonèrent des lois, obligations, interdictions etc qu’ils imposent aux autres.

  • ce qui est sidérant c’est que ces politiques qu’on connait pour des faits avérés de magouilles sont quand même invités par les médias pour dire ce qu’ils pensent de l’actu du moment, et ces mêmes gens nous font la morale au quotidien..et après on s’étonne que les gens n’aient plus confiance en la politique..quelle blague.

  • Ces gens ne scieront jamais la branche sur laquelle ils sont assis. La seule solution, c’est le référendum (qui était d’ailleurs prévu par F. Fillon pour sa réforme constitutionnelle)

    • arrêtez avec Fillon , c’était pas le messie..tous les jours les libéraux disent  » il promet beaucoup avant pour se faire élire et ne fait rien sitôt élu » pourquoi Fillon serait il exempté du même constat?

  • Les parlementaires, la vraie démocratie? ouais……ils sont un contre-pouvoir puissant à toutes les propositions à leur encontre!

  • « Plus les élus s’approchent du pouvoir central, plus leur capacité à rester honnête diminue. »
    Je n’aurais pas dit ça comme ça, mais : plus leur capacité à se montrer honnêtes est faible, plus les élus se rapprochent facilement du pouvoir central. Cela dit, il y a aussi une bonne dose d’hypocrisie, car l’honnêteté ne concerne pas la manière dont ils se font aider avec le fric du contribuable, mais les résultats qu’ils obtiennent au final avec ce fric.

    • Tout à fait. Il serait naïf de croire que c’est le système qui a corrompu des gens qui ont organisé leur vie souvent depuis l’adolescence pour se rapprocher et pénétrer dans les cercles du pouvoir.

      Et comme la concurrence est rude, deviner qui gagne …

  • Jeudi 14 mars 2019, les députés ont voté par 47 voix contre 24 – et deux abstentions un article ouvrant la voie à la privatisation d’ADP.
    A la question combien de députés sont nécessaires à la bonne gestion de la France ?
    La réponse est 73.
    Les 502 autres ne sont que des formes d’emplois fictifs légaux. Comme sur de nombreux textes d’importance pour les français, ils ne viennent pas débattre des choix de société imposés aux Français.
    Alors pourquoi continuer à les nourrir ?

  • @ vitevu , je regarde souvent des débats et vote , comme ceux-ci n’ont pas une diffusion de grand public télé, peu de parlementaires présent pour le vote !!! Sugestion , amende décompté sur leur indemnité !! des seances à
    44 votants : avis favorable 24 ..défavorable 20…533 députés manquants , ils vont voir les putes au bois de boulogne !! ce qui est insuportable c’est de les entendre dire que les Francais sont des feineants et eux des parasites et profiteurs !!

  • le VRAI problème est que beaucoup de gens veulent un élu corruptible …typiquement le magouilleur convient à beaucoup…
    tant qu’en grosse partie de l’électorat attendra tout et n’importe quoi des élus..ça perdurera. Du moins je crois.

  • @ Ivirna , le problème ce n’est pas qu’un député emploi sa femme . Est-ce un emploi réel pas de probleme , si c’est un emploi fictif c’est détourné de l’argent public à des fins personnel !! C’est comme dans le privé !!

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