Moralisation de la vie politique : après « l’affaire Fillon », tout continue comme avant !

Venue de François Fillon (CC BY-NC-ND 2.0) reunion travail seminaire Bastiat (21) - Fondapol by Fondapol - Fondation pour l'innovation politique — Fondapol - Fondation pour l'innovation politique , CC-ND

Peut-on dire aujourd’hui que le retentissement négatif de l’affaire Fillon a servi de puissant catalyseur pour hâter l’avènement d’une ère politique définitivement probe et vertueuse ?

Trois ans après les premières révélations du Canard enchaîné sur les emplois présumés fictifs de Penelope Fillon comme assistante parlementaire de son mari François Fillon, ancien Premier ministre et candidat présidentiel de la droite en 2017, ce qu’il est convenu d’appeler « Affaire Fillon » ou « PenelopeGate » est entré la semaine dernière dans sa phase procès.

Chef d’accusation retenu contre les protagonistes, essentiellement : détournement de fonds publics.

Loin d’être unique en son genre au rayon des multiples petits arrangements que les politiciens de tout poil s’autorisaient volontiers pour arrondir leurs fins de mois ou celles de leur parti – ce fut d’ailleurs un (piteux) axe de défense : « Tout le monde le fait ! » – l’affaire Fillon restera cependant dans les esprits et les annales de la République à deux titres peu ordinaires :

D’abord en raison du montant assez colossal des sommes en jeu (un million d’euros selon les calculs de l’Assemblée nationale) et ensuite et surtout par le fait qu’elle a complètement retourné le cours d’une élection présidentielle dans laquelle l’actuel prévenu François Fillon, brillant vainqueur de la primaire de droite, partait comme grand favori et finit éliminé au premier tour.

L’avant/après de l’affaire Fillon

De quoi remettre sur le tapis la question de la moralisation de la vie publique : peut-on dire aujourd’hui que le retentissement négatif de l’affaire Fillon a servi de puissant catalyseur pour hâter l’avènement d’une ère politique définitivement probe et vertueuse ?

C’est en tout cas ce qu’Emmanuel Macron, candidat bénéficiaire des petits ennuis de François Fillon, s’est empressé d’intégrer au « nouveau monde » politique qu’il se flattait de proposer aux électeurs. Voyant dans cette affaire une « lèpre démocratique » caractéristique d’un autre âge, il comptait bien faire de son quinquennat celui qui restaurerait « la dignité de la vie publique ». 

Aussitôt dit, aussitôt élu, aussitôt fait. Tel le héros qui tient ses promesses plus vite que son ombre, il avait dit qu’il le ferait et il l’a fait pratiquement dans les secondes qui ont suivi son élection, non sans s’offrir au passage un grand moment de cinéma : dès le 15 septembre 2017, il faisait de la moralisation de la vie publique la première loi de son quinquennat et la signait en direct et en grande pompe devant les caméras de télévisions (vidéo, 02′ 13″) :

Plus qu’à un « avant » et un « après » l’affaire Fillon, ce fut en fait à un « avant » et un « après » l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République que nous fûmes priés d’assister. Tel un nouveau passage glorieux de l’ombre à la lumière, la vie politique se trouvait dorénavant promise aux délices de la transparence et du dévouement le plus désintéressé des édiles, après des siècles de noirceur et de prédation inique dont l’affaire Fillon venait de nous rappeler l’écœurante réalité.

Soyons justes : les mesures concernant l’impossibilité pour les parlementaires d’avoir une activité de conseil parallèle, l’obligation de rendre des comptes sur l’utilisation de leur indemnité représentative des frais de mandat, la limitation des emplois familiaux et la fin de la réserve parlementaire discrétionnaire apportaient une discipline bienvenue dans des domaines où les parlementaires avaient toujours refusé de se soumettre au moindre contrôle.

La moralisation de la vie politique

Mais observons aussi combien le « nouveau monde » d’Emmanuel Macron n’a pas mis longtemps à se lézarder au point de ressembler à s’y méprendre à l’ancien.

Il suffit de se rappeler d’abord que cette loi de moralisation résultait au départ d’un accord électoral avec François Bayrou, ce dernier apportant les voix du Modem à la candidature Macron en échange du poste convoité de grand justicier. Un François Bayrou qui jusqu’à quinze jours de son ralliement à la République en Marche se répandait à profusion sur tout le mal qu’il pensait d’Emmanuel Macron.

Et il suffit de se rappeler ensuite que le dit grand justicier a fini épinglé en train de faire la bête avec une stupide histoire de cadres du Modem « à recaser d’urgence » – encore une affaire d’emplois fictifs pour laquelle il a été mis en examen en décembre dernier alors qu’il s’est toujours appliqué à faire l’ange de la politique avec ostentation et, par la même occasion, à faire la morale à tout le monde. Nous n’étions que le 21 juin 2017, soit un gros mois après l’élection d’Emmanuel Macron, et Bayrou devait déjà démissionner pour excès de lèpre démocratique.

Pour une loi de moralisation de la vie publique, ça commençait plutôt mal.

Depuis, force est de constater que le quinquennat Macron se signale par une succession ininterrompue « d’affaires ». Toutes ne relèvent pas d’abus commis par des parlementaires sur les enveloppes financières dont ils disposent. On pourrait même dire que de ce point de vue une certaine vigilance dans le respect de la loi est de mise. Mais toutes montrent à l’évidence que morale et politique font rarement bon ménage tandis que le deux poids deux mesures y a encore de beaux jours devant lui.

Les « exemples » ne manquent pas

C’est ainsi que de Ferrand, en Rugy, Delevoye et Benalla, il n’est question que de prise illégale d’intérêt, de détournement de fonds publics, de conflits d’intérêts non déclarés et d’abus de pouvoir.

Prenons le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand. Mis en examen dans l’affaire des Mutuelles du Mans, il ne démissionne pas. Après avoir intensément critiqué Fillon du haut d’un prétendu surplomb moral, il s’engouffre au contraire dans les mêmes contorsions et les mêmes justifications boiteuses. Quant à Emmanuel Macron, après avoir condamné de toutes ses forces de preux chevalier sans tache et sans reproche la lèpre démocratique dont l’affaire Fillon était l’abominable symptôme, il garde toute sa confiance à un Ferrand jugé « irréprochable » dans l’exercice de ses fonctions.

Prenons l’ex-président de l’Assemblée nationale ex-ministre de l’Écologie François de Rugy. Il est assez effarant de penser que les dîners qu’il organisait avec son épouse à grand renfort de homards géants et de grands crus millésimés ont eu lieu après l’affaire Fillon, comme si rien, jamais, ne pouvait entamer la bonne conscience de nos politiciens si dévoués à la cause publique et à l’intérêt général.

Prenons l’ex-Haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye. Quand il entre au gouvernement en septembre 2019, on est non seulement après l’affaire Fillon, mais après toutes les affaires citées précédemment. Mais M. Delevoye, pauvre petit oiseau tombé du nid, n’a pas du tout l’idée d’être rigoureux dans sa déclaration d’intérêts. « Les choses auraient été différentes si j’avais été alerté » a-t-il même déclaré au journal Le Monde. Il aurait fallu que quelqu’un le prenne par la main, lui le ministre qui prétendait nous gouverner, et lui dise tout ce qu’il devait faire !

Que de foutage de gueule, que d’amateurisme ! Chassez le naturel, il revient au galop. Et c’est au niveau gouvernemental que cela se passe…

Quant à Alexandre Benalla, ce bodyguard qui voulait tutoyer les puissants, son ambition débordante ayant été promptement récompensée par un poste à l’Élysée et la confiance du président de la République, il n’aura pas tardé à considérer tout naturellement que sa position au cœur de l’État faisait de lui un être supérieur et le plaçait automatiquement au-dessus des lois applicables à nous autres, les citoyens ordinaires.

Un sentiment largement répandu dans toute la classe politique française, toujours très sûre d’elle et excessivement convaincue que sa position éminente au gouvernement ou dans les multiples assemblées d’élus l’exonère de toute obligation de rendre compte. « Vous parlez au Premier ministre de la France » disait Laurent Fabius avec hauteur. Je suis le maître des horloges et ma pensée est complexe, nous dit aujourd’hui Emmanuel Macron. On touche là, je crois, à ce qui est le plus problématique pour la moralisation de la vie politique.

Ainsi que je l’avais déjà souligné dans un précédent article, un État aussi largement répandu dans toutes les activités de ses citoyens que la France, un État qui distribue tant de postes enviés et tant de subventions, y compris à la presse, à la culture et aux entreprises, un État qui se mêle en permanence d’orienter les moindres aspects de l’existence de chacun en détenant jalousement un monopole sur l’Éducation et sur la santé, un État qui se croit fondé à orienter le crédit via BPI France et à jouer au stratège industriel malgré ses échecs répétés – un tel État s’imagine être omniscient et tombe rapidement dans un mix d’arrogance et d’irresponsabilité illimité.

Dans ces conditions, on ne saurait s’étonner de voir les détenteurs du pouvoir s’y accrocher coûte que coûte non plus que de voir les opposants devenir de fervents partisans dès lors qu’on leur propose un poste en vue. Pour la classe politique et tous ceux qui aspirent de près ou de loin à se « dévouer au bien commun », la situation est beaucoup trop bonne pour être refusée et réformée en profondeur.

Aucune loi de moralisation de la vie publique n’y changera quoi que ce soit – sinon à la marge pour éliminer tel ou tel mouton noir trop voyant – tant que le pouvoir politique, absolument tentaculaire en France, ne sera pas soumis à des limitations qui passent obligatoirement par une réduction drastique de l’emprise de l’État sur la vie du pays, histoire de rendre le service de l’État moins attractif et moins juteux.

On constate cependant de budget en budget que ce n’est pas la voie suivie par Emmanuel Macron, bien au contraire. Ça promet

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