L’euro a-t-il appauvri les Français ?

Euros by Michael Simmons (CC BY-NC-ND 2.0) — Michael Simmons, CC-BY

L’euro a-t-il appauvri les Français ? C’est ce qu’une étude allemande tendrait à montrer.

Par Johan Rivalland.

Une étude très récente du Centre de Politique Européenne, un think tank allemand considéré comme fiable et sérieux, tend à montrer que les Français se seraient appauvris en moyenne de 56 000 euros depuis l’avènement de l’euro.

Les Italiens seraient encore plus pénalisés, avec 73 000 euros perdus par habitant. Tandis que le principal bénéficiaire serait l’Allemagne, avec un gain de 23 000 euros par habitant. Les Pays-Bas seraient l’autre grand gagnant, avec un gain de 21 000 euros par habitant, tandis qu’un pays comme la Grèce serait dans une situation plus étonnante, avec un gain de 200 euros jusqu’à présent (en attendant un retournement probablement conséquent, nous y reviendrons).

Le cadre méthodologique de l’étude

Comme pour toute étude, les résultats obtenus sont, bien évidemment, à considérer avec prudence. Ce qui ne veut pas dire que l’étude ne soit pas sérieuse. Mais il est essentiel d’évoquer la méthodologie retenue pour mieux comprendre sur quelles hypothèses elle repose.

La méthodologie suivie est celle du contrôle synthétique. Il s’agit d’une méthode consistant à évaluer l’impact d’une mesure politique – ici l’introduction de l’euro – sur une grandeur donnée – ici le PIB brut par habitant – dans le cas hypothétique où cette mesure politique n’aurait pas eu lieu. Autrement dit, ici, évaluer quel aurait été le niveau de PIB brut par habitant si la décision de passage à l’euro n’avait pas été retenue.

Pour cela, l’étude prend notamment pour référence un panier de pays qui n’ont pas adopté l’euro et ayant connu des évolutions économiques très comparables à ceux qui l’ont adopté. En y ajoutant un système de pondérations pour ce qui est du groupe des pays de la zone euro considérés (là aussi, le choix des pays retenus est justifié dans la méthodologie décrite). Afin de ne pas compliquer l’explication, je ne vais pas plus loin. Pour ceux que cela intéresse, la méthodologie est bien davantage précisée en cliquant sur le lien de l’étude figurant en tout début de cet article.

Une telle méthode comporte des limites bien évidentes. On peut ainsi légitimement s’interroger sur la validité d’une comparaison hypothétique avec une situation dans laquelle le monde économique aurait pris une autre tournure. C’est, en effet, tout le cadre économique mondial qui a forcément changé et évolué en tenant compte de l’existence de cette nouvelle monnaie.

Cependant, il s’agit d’une méthode valide et reconnue scientifiquement. Cette étude n’a donc aucune raison d’être plus particulièrement critiquable que d’autres. Et, plus que le chiffrage, qui ne donne bien sûr que de grossières estimations, ce sont les tendances obtenues qui sont intéressantes. Examinons donc les résultats de cette étude de plus près, en voyant quels enseignements on pourrait en tirer.

Ce que tend à montrer l’étude

Les principaux impacts qui ont été engendrés à partir de l’entrée en vigueur de l’euro en 1999 ont été des chocs de prix, de taux d’intérêt et de taux de change. La France et l’Italie, notamment, ont été privées de la facilité de pratiquer les politiques de dévaluation dont elles étaient coutumières auparavant à chaque fois qu’elles souhaitaient corriger leurs excès.

Rien ne dit que ces dévaluations répétées étaient une bonne chose pour leur économie, mais il est un fait qu’elles ne bénéficiaient plus, dès lors, de cette marge de manœuvre. Et ce que l’étude tend à montrer est que si ces pays avaient mené les réformes qui, selon ce centre d’études, s’imposaient – allant dans un sens libéral, ce qui est susceptible bien entendu d’être critiqué – cet appauvrissement n’aurait probablement pas eu lieu. Et si on prolonge l’esprit des conclusions de l’étude, si ces réformes ont lieu dans les années à venir, il se pourrait que le manque à gagner se réduise progressivement.

La question de la compétitivité

Si je m’appuie sur l’intéressante interview de Véronique Riches-Flores, économiste et présidente de RF Research, dans Ecorama (Boursorama) le 1er mars dernier, plusieurs mécanismes entrent en jeu. Nous dépasserons ainsi le strict cadre de l’étude elle-même.

Parmi ceux-ci, les liens entre taux de change et croissance. Non seulement la dévaluation n’était plus possible une fois l’euro adopté, comme nous l’avons dit, mais il a fallu à l’inverse absorber une appréciation du taux de change réel de 25 % entre 2000 et 2004. Ce qui est particulièrement rude pour une économie qui n’a pas une industrie à forte valeur ajoutée (je n’évoque plus ici particulièrement la France). Et ce n’est qu’une moyenne. Car avec l’Asie, nous dit Véronique Riches-Flores, c’est de 45 % que l’euro s’est apprécié !

Il en ressort un problème de compétitivité évident. Et qui touche différemment les pays de l’Euro, dont les économies sont très dissemblables, comme l’avait montré entre autres Jean-Jacques Rosa avant même l’arrivée de l’euro, la considérant comme la plus grave erreur économique qu’aient commise les gouvernements européens depuis les politiques déflationnistes qui ont mené à la dépression des années 1930.

En effet, un pays comme l’Allemagne fabrique des produits dont la réputation en termes de qualité est mondialement reconnue. L’appréciation du taux de change ne constitue donc pas un réel problème pour elle, ses machines par exemple – souvent uniques – trouvant de toute façon leur marché, malgré la hausse de prix pour l’acheteur. De plus, elle a pu payer, à l’inverse, moins cher ses importations de composants ou matières premières essentiels à sa production. Ce qui se répercute favorablement dans ses coûts, et donc dans son prix de vente final. De même qu’elle a pu bénéficier des bas coûts de main d’œuvre en provenance de l’Europe de l’Est et, là aussi, de l’effet devise.

Inversement, pour des pays spécialisés plutôt dans des industries à faible valeur ajoutée ou à moyenne valeur ajoutée (comme l’Italie par exemple), l’appréciation de l’euro a joué plutôt le rôle d’une sorte de cercle vicieux : déjà moins compétitifs à l’origine, leur compétitivité-prix a été encore détériorée. Ce qui, en l’absence de progrès importants en matière d’innovation, diminue la capacité d’investissement. Et du côté des importations, elles sont proportionnellement plus fortes du côté des consommateurs, qui s’appauvrissent, que des entreprises, qui importent a priori moins de composants et matières premières que ce n’est le cas de l’Allemagne.

Quant à savoir si le fait d’avoir une monnaie forte est une bonne chose, il peut en tous les cas s’agir d’un signe de bonne santé économique et on peut penser qu’une monnaie qui s’apprécie est aussi une monnaie en laquelle on a confiance, qu’elle est rattachée à une économie vigoureuse. Oui, mais voilà : ne tire-t-elle pas sa force essentiellement de la puissance de l’Allemagne ?

Cela dit, nous pouvons aussi nuancer l’effet des taux de change en rappelant que la plus grande part de nos échanges se fait entre partenaires européens. En outre, ce qui est important, nous rappelle là encore Véronique Riches-Flores, est le taux de change effectif, c’est-à-dire par rapport à un panier moyen de 38 devises correspondant à nos principaux partenaires commerciaux. Il est plus élevé que celui du dollar, ce qui signifie que l’on peut acheter beaucoup plus d’autres monnaies qu’on peut acheter du dollar, ce qui nous permet donc d’acheter moins cher à ces pays qu’aux États-Unis (c’est donc intéressant à l’importation pour l’Allemagne par exemple. Inversement, il est moins facile d’exporter en Asie. Ce qui ne pose pas de problème particulier à l’Allemagne, comme nous l’avons vu, mais davantage aux pays du sud de l’Europe notamment).

Le fruit d’une multiplicité de facteurs

Il convient toutefois de relativiser les seuls effets de change liés au passage à l’euro. D’autres facteurs entrent en jeu.

Des pays comme l’Espagne, la Grèce, ou dans une moindre mesure la France, ont ainsi bénéficié de l’abaissement de leurs taux d’intérêt grâce à l’arrivée de l’euro (et à la confiance accordée surtout à l’Allemagne et à la force de son économie). La Grèce, en particulier, en a largement profité (si l’on peut dire) avant la grande crise grecque que nous avons connue depuis. Ce qui explique l’estimation étonnante que nous présentions en préambule selon les résultats de l’étude du Centre de Politique Européenne.

Elle a, en fait, plus que profité de ces taux d’intérêt avantageux (en regard de ceux qu’elle avait précédemment) pour doper ses dépenses publiques et, comme on le sait, avec la part incroyable de mensonges qui ont été révélés depuis, son taux d’endettement colossal. Jusqu’à des niveaux ahurissants et parfaitement intenables. D’où la manne incroyable qu’a représenté l’euro jusqu’à l’éclatement de la crise grecque et les effets nettement favorables sur le PIB par habitant avant que l’on ne connaisse une situation symétriquement radicalement différente après.

Au point que nous en serions à un solde toujours très légèrement positif de 200 euros, parvenus à maintenant (mais plus pour très longtemps – et les Grecs sont bien placés pour le savoir, eux qui souffrent terriblement, payant le prix de l’inconséquence de leurs gouvernements passés).

Autrement dit – et c’est là que l’étude prend tout son sens – l’arrivée de l’euro a conduit certains pays (Grèce, Espagne, France, …) à pratiquer un certain laxisme dans leurs politiques économiques, repoussant à plus tard les éventuelles réformes, en pensant tirer parti de la situation avantageuse de l’euro sur le plan notamment des taux d’intérêt. Politique à courte vue… celle de nos chers politiques.

Mais c’est en réalité une combinaison de facteurs qui a agi sur la compétitivité de nos économies : poursuite de la mondialisation, délocalisations, décollage des pays émergents, et en particulier de la Chine (dont l’ouverture du marché domestique a surtout profité, là encore, à l’Allemagne, même si la Chine, avec le Japon, constitue son principal concurrent).

Les conclusions à en tirer

Libre à chacun, ensuite, d’adhérer ou non à l’esprit et aux résultats de cette étude. Mais elle conforte, en tous les cas, un point de vue que nous sommes nombreux à partager : si la mise en place de l’euro était contestée dès l’origine et n’a pas forcément été conçue de la bonne manière (en rappelant, comme le fait l’étude dans ses propos liminaires, qu’il a bien failli disparaître en 2012 si la BCE n’était pas intervenue in extremis de la manière que l’on sait – tout en rappelant qu’il demeure plus controversé que jamais), elle ne pourra être viable qu’à la condition que les différents pays qui y adhèrent harmonisent mieux leurs pratiques, en particulier en mettant en œuvre des réformes visant à mieux gérer les finances publiques, diminuer les taux d’endettement, ainsi que remédier à tout ce qui handicape la compétitivité (la lourdeur des taux d’imposition notamment, sans même évoquer les lourdeurs administratives).

En d’autres termes, restaurer la confiance, redonner les marges de manœuvre essentielles aux entreprises pour qu’elles puissent investir plus efficacement, ainsi que cesser d’écraser les particuliers, là encore, de taxes de toutes sortes.

L’étude cite en référence le cas de l’Espagne, qui a su amorcer des réformes dont les effets sont d’ores et déjà visibles (voir graphique de l’étude la concernant) et pourraient aboutir à un gain positif d’ici quelques années si elle poursuit en ce sens.

Pour la France, on peut être plus pessimiste : à titre personnel, je n’aperçois aucune réforme significative qui serait à même d’inverser la tendance. Quant à donner des leçons à l’Allemagne et vouloir taper sur les doigts du bon élève pour qu’il partage davantage les fruits de sa bonne gestion (au demeurant toujours fragiles par nature, ne nous leurrons pas), très peu pour moi…

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