L’enfer est pavé de bonnes intentions (9) : L’euro

L'erreur européenne par Jean-Jacques Rosa (Crédits : Grasset, tous droits réservés)

L’Europe est un sujet qui nous a toujours été vendu comme répondant à de nobles intentions.

L’Europe est un sujet qui nous a toujours été vendu comme répondant à de nobles intentions. Certes. Mais de quelle Europe parle-t-on ? Et la prééminence du politique sur tous les sujets ne fausse-t-elle pas tout débat de fond, menant petit à petit à l’enfer de la désillusion ?

Par Johan Rivalland

En matière d’Europe, on est constamment dans la caricature ou la simplification (et, en pratique, dans la complication).

Au lieu de répondre à une logique claire (on connait, depuis l’origine de la construction européenne, les grandes lignes opposées en la matière), les débats prennent trop souvent une orientation excessivement politique et éminemment contradictoire, creusant un fossé croissant entre les élites et le peuple votant, qui exprime alors un rejet assez net face au caractère inconstant et mal assumé des politiques en la matière.

Illustration avec le cas de la monnaie unique, l’euro.

Un projet mal préparé, car trop politique

L’économiste Marc Touati rappelait un jour, à l’antenne d’une radio, que Milton Friedman, au moment de la création de notre monnaie unique l’euro, pronostiquait qu’au premier choc sérieux celle-ci ne résisterait pas.

Au moment où Marc Touati s’exprimait, en février 2009, les marchés financiers semblaient en pleine « capitulation », avec un CAC 40 proche des 2600 points, tandis que la crise économique s’accélérait. Selon certains spécialistes, l’euro se trouvait alors « au bord de l’implosion », certaines économies ayant du mal à suivre.

Or, ainsi que le montrait de manière particulièrement intéressante une grande émission de France2 récemment consacrée, en soirée, à la naissance de l’euro, celle-ci avait été le fruit d’un grand marchandage politique, lors du souhait d’unification de l’Allemagne par Helmut Kohl à la suite de la chute du Mur de Berlin, par la voix d’un François Mitterrand plus diabolique que jamais, qui n’hésita pas à ressortir des placards un projet enterré de Jacques Delors qui avait pourtant été écarté mais servit de monnaie d’échange pour contrer les craintes de retour à une suprématie de l’Allemagne en Europe et lier le sort de celle-ci aux nôtres.

« L’erreur européenne »

erreur européenneC’est le nom donné à un ouvrage paru en 1998, écrit par un économiste relativement indépendant dont la pensée évolue hors des sentiers battus, Jean-Jacques Rosa, qui s’est, à l’époque, penché sur le sujet. Un ouvrage fort instructif et mené avec rigueur, qui ne connut pas le retentissement qu’il aurait mérité.

Nous étions alors en pleine campagne européenne et en pleine construction de l’euro. Et, comme toujours, une opinion dominante s’imposait, rendant parfaitement inaudible toute velléité d’argumentation de fond sur des idées adverses. Au mieux, les éventuels contestataires se plaçaient plus sur un plan politique, jouant le rôle d‘épouvantail, idéal pour donner l’illusion d’un débat démocratique. Mais qui avait alors entendu parler de ce livre ?

Que l’on soit pour ou contre l’euro, là n’est pas le problème. On se définit dans nos sociétés trop souvent en termes de « pour ou contre », chaque camp raillant l’autre et chacun, sourire aux lèvres, n’écoutant guère l’opinion de l’autre et pensant détenir la vérité.

En lisant cet ouvrage, ce que j’ai fait à l’époque, on était à des années lumières de tout cela. Il s’agissait d’un travail honnête, vraiment argumenté et appuyé sur des éléments solides, qui invitait à la réflexion et permettait de se faire une meilleure idée des problématiques en jeu, quelle que soit son opinion au final.

Or, il me semble que cet ouvrage n’a jamais perdu de son intérêt comme de son actualité. L’argumentation, et même la démonstration, y est vraiment brillante. Elle permet de se rendre compte, si besoin était, que les choses sont loin d’être aussi simples qu’on les présente habituellement au commun des mortels pour qu’elles soient intelligibles.

En économie, rien n’est simple. Les effets en chaîne sont nombreux et souvent détournés. Et il faut un œil expert pour bien les voir. Ensuite, il faut aussi de bonnes qualités de pédagogie pour expliquer et démontrer. Mais, comme on sait, la démonstration est souvent ennuyeuse, ainsi que le déplorait déjà Frédéric Bastiat, et on préfère souvent ne retenir que les conclusions. Et c’est là que le bât blesse, car personne n’écoute personne et que l’on préfère cataloguer quelqu’un sans même le considérer dans sa profondeur, les brillants esprits restant toujours dans l’ombre.

C’est pourquoi, alors que l’euro demeure toujours en débat, la lecture de cet ouvrage redevient d’actualité et mérite que l’on sorte de la sphère des idées reçues pour écouter ce que l’on n’a pas voulu écouter à l’époque, affichant au mieux un sourire au lèvre, au pire traitant l’auteur avec condescendance le rangeant dans telle ou telle catégorie stéréotypée.

Qu’il y ait eu « erreur » ou pas, on ne peut se dispenser d’écouter attentivement les arguments des uns et des autres, pour une meilleure réflexion.

« L’Euro : comment s’en débarrasser ? »

L'euroTreize ans plus tard, le même Jean-Jacques Rosa revenait sur le sujet, sous ce titre sans complexe, persistant dans l’idée que « la création de la monnaie unique, l’euro, est la plus grave erreur économique commise par les gouvernements européens depuis les politiques déflationnistes qui ont transformé la crise boursière de 1929 en une décennie de dépression mondiale, tout au long des années 1930. Elle conduit à une erreur politique plus grave encore : la tentative de fusion des États-nations du continent en un État unique de très grande dimension ».

D’autres économistes indépendants mais de renom, aux conceptions théoriques diverses, à l’instar de Martin Felstein, Paul Krugman, Milton Friedman ou encore Joseph Stiglitz, ou même Gérard Lafay en France entre autres, avaient également anticipé la grave crise qui ne manquerait pas de résulter de ce choix.

Pour autant, Jean-Jacques Rosa allait jusqu’à affirmer que l’abandon de l’euro pourrait amener une prospérité comparable à celle des Trente Glorieuses.

Excessif ? Je n’en sais rien, mais une chose est certaine : de plus en plus nombreux étaient alors ceux, d’orientations politiques ou économiques diverses, qui se posaient la question de la pérennité de notre monnaie commune. Et à ce titre, la question mérite d’être posée.

Les dirigeants, selon l’auteur, usent en effet d’expédients pour simplement « retarder le moment de vérité », qui serait l’abandon inéluctable de la monnaie unique. Et, selon certains, la seule parade à présent serait la création d’un État fédéral doté d’un gouvernement central et mettant en œuvre l’unification budgétaire.

Position auparavant minoritaire, et se heurtant à des obstacles insurmontables selon Jean-Jacques Rosa, ainsi qu’il l’avait montré dans son livre Le déclin des hiérarchies et l’avenir des nations (que j’avais également lu, mais dont je ne me souviens plus trop du contenu, n’ayant pris aucune note à l’époque).

Revenant au contexte de l’avant-euro, notre auteur rappelle ainsi que pour les promoteurs de l’euro, celui-ci était présenté à la fois comme un « bouclier contre les crises financières et économiques », un « accélérateur de la croissance grâce à une monnaie forte », etc. Autant de promesses qui ne se sont pas réalisées et visaient simplement, selon lui, à « faire taire les doutes qu’entretenaient dans l’opinion les eurosceptiques ».

Selon Jean-Jacques Rosa, la mise en place de l’euro a été non pas motivée, sur le plan politique, par la recherche de « l’intérêt général », mais plutôt par une collusion d’intérêts entre « l’appareil d’État en tant qu’organisation défendant sa propre survie et sa propre expansion d’une part (pour les politiques et les fonctionnaires), et des grandes entreprises de l’autre » (qu’il accuse de former parfois des cartels).

Explication : « Ce sont les grands emprunteurs qui bénéficient d’une monnaie unique et forte car les dettes exprimées en une telle monnaie sont très demandées par les investisseurs parce que leur valeur de remboursement est sûre, et que leur vaste marché leur assure une grande liquidité. Les souscripteurs ne demandent donc qu’une rémunération relativement faible, pour le plus grand avantage de l’emprunteur dont le coût du capital est ainsi abaissé. Et les principaux emprunteurs sont connus : les États, les « nouvelles » banques qui ont réinventé leur métier dans les années 1980, et les grandes entreprises. Tous ont besoin d’attirer les masses nouvelles de capitaux internationaux qui s’échangent désormais sur les marchés financiers globalisés du dernier quart du XXème siècle ».

Une explication de la montée de l’endettement

S’en suit une explication très convaincante, sur un plan économique, de l’intérêt de chacune de ces parties à profiter des garanties de cette monnaie forte pour s’endetter toujours plus tout en évitant de mettre en œuvre les réformes nécessaires et en mettant en garde contre un libéralisme qui n’était pas favorable à toutes ces dérives. Mais toutes ces collusions, ces intérêts communs de tous ces cartels d’États et d’entreprises n’ont pu résister aux tentations d’en profiter, qui ont conduit aux dérives accélérées du système et à la situation dramatique que nous connaissons aujourd’hui.

Quelle issue ?

D’où la question posée en dernière partie de l’ouvrage : « comment tout cela va-t-il se terminer ? » Le fait est, selon Jean-Jacques Rosa, que l’union monétaire est une forme de cartel.

Or, s’il y a bien une banque centrale européenne pour veiller au respect d’une règle du jeu sur la création de monnaie, il n’en va pas de même sur les émissions d’obligations, qui ne sont contrôlées par aucun appareil institutionnel. De ce fait, le déficit public et le recours à l’endettement massif étant la seule variable d’ajustement disponible par les États, surtout en période de crise, la tentation est grande pour chacun de « tricher » ; ce qui met en péril le cartel. Lorsque la situation, comme à l’heure actuelle, est suffisamment pervertie, il ne reste plus qu’une chose à envisager : la sortie de l’entente, pour les pays qui le jugent souhaitable.

Jean-Jacques Rosa examine ensuite divers scénarios d’abandon de l’euro, contestant les arguments de certains et montrant en quoi ils pourraient restaurer la compétitivité de l’économie d’un pays qui sortirait de l’euro, ce qui nécessiterait, idéalement, une dépréciation préalable de l’euro ; et même, au-delà, renforcer une démocratie passablement dégradée (je vous laisse découvrir les arguments développés à ce sujet).

Moralité : Rien ne sert de courir…

Un ouvrage de réflexion utile, en ces temps de doute profond sur nos orientations politico-économiques ; qui mérite en tous les cas d’être écouté, même si cet essai est court et n’atteint pas le niveau d’approfondissement du précédent. Moins technique et plus abordable au plus grand nombre, il souffre en même temps, de mon point de vue, de ce même caractère. D’un autre côté, l’objectif de l’auteur est bien ici, je pense, de s’assurer une plus large diffusion et espérer ainsi avoir plus de chances d’être entendu.

Et, si je n’ai pas, à titre personnel, de prescription tranchée à établir au sujet de la poursuite ou l’abandon souhaitable de l’euro, mon propos est surtout de remonter aux origines et d’illustrer une nouvelle fois en quoi une belle idée a débouché sur une mise en place précipitée et mal préparée, de manière un peu inconsciente et inconsistante, faisant fi des réalités pour privilégier, à tort, la voie du politique au détriment de la raison et de la réflexion.

— Jean-Jacques Rosa, L’erreur européenne, Grasset, février 1998, 305 pages.
— Jean-Jacques Rosa, L’euro : comment s’en débarrasser ?, Grasset, mai 2011, 126 pages.