Référendum sur la constitution à Cuba : le piège

"...the paint is still fresh" By: Devin Smith - CC BY 2.0

Pourquoi un régime dictatorial comme celui de Cuba éprouve-t-il le besoin de s’offrir une nouvelle constitution ?

Par Michel Faure.

Les citoyens cubains sont invités par leur gouvernement à voter en faveur d’une nouvelle constitution lors d’un référendum le 24 février. Certains observateurs voient dans ce texte l’annonce de changements radicaux dans l’île, telle la reconnaissance du marché et de la propriété privée, l’abandon de l’objectif d’une société communiste, l’instauration d’un Premier ministre, la limite d’un mandat de cinq ans pour le président, renouvelable une fois, et l’acceptation du mariage pour tous.

D’autres sont moins enthousiastes, telle Rosa María Payá, fille du dissident chrétien Oswaldo Payá dont la mort, en 2012, reste éminemment suspecte. La jeune femme, qui vit entre Miami et La Havane, considérait cet été, dans une interview au quotidien espagnol El Pais, ce projet constitutionnel « un pur théâtre censé répondre à la nécessité de légitimation de la caste castriste, un maquillage pour tromper la communauté internationale et le peuple cubain, une mascarade car le peuple ne décide de rien. »

Qu’en pense le Cubain lambda ?

Certains dissidents, parmi lesquels Payá ou la blogueuse Yoani Sánchez, militent en faveur du Non à cette constitution, d’autres prônent l’abstention, estimant illusoire de penser que le scrutin puisse être honnête. Et de ce que pense le Cubain lambda, nous ne savons rien. Sondages d’opinion et presse indépendante n’ont pas droit de cité à Cuba.

Que stipule vraiment ce projet de Constitution ?  Lisons-le.  Oui, il mentionne bien le marché, dans son article 20 – ce que ne faisait pas la précédente constitution de 1976 -, mais en des termes qui ne vont pas emballer les plus libéraux d’entre nous. Ce n’est pas la main invisible d’Adam Smith, mais plutôt « la direction planifiée de l’économie qui régule le marché en fonction des intérêts de la société ».

Et pour bien marquer le coup, un autre article, le 26, précise que

la planification socialiste est l’élément central du système de direction du développement économique et social.

Quant à la propriété privée, oui, elle aussi est reconnue par l’article 21, de même que la propriété personnelle, mais l’une et l’autre sont traitées comme des exceptions face à la règle générale qui est

la propriété socialiste du peuple tout entier représenté par l’État qui en assure la propriété au bénéfice de tous.

Flou artistique

Le même article établit que la propriété privée concerne « certains moyens de production conformes à ce qui est établi ». Ce qui est établi, cependant, n’est pas précisé. La loi devrait s’en charger puisqu’elle « doit réguler tout ce qui relève de ces formes de propriétés ». Pour l’instant, cette loi n’existe pas encore. S’agit-il donc, dans ce flou artistique, d’abandonner l’objectif d’une société communiste ? Si l’on parle couramment la  langue de bois castriste, oui, car il faut désormais « édifier le socialisme».

Je doute que ce hiatus sémantique révèle l’avènement prochain d’une paisible social-démocratie. D’ailleurs l’article 5 qui évoque cette édification annonce aussi, avec franchise, la vraie nature du régime cubain :

Le parti communiste de Cuba, unique, martiste (pour José Marti qui n’est plus là pour contrôler le bon usage de son nom), fidéliste et marxiste-léniniste, avant-garde organisée de la nation cubaine, soutenu par son caractère démocratique et son lien permanent avec le peuple, est la force dirigeante supérieure de la société et de l’État.

Enfin, l’article 224 réitère que le socialisme cubain est « irrévocable ». Est-il important, dès lors, d’évoquer le mandat du président ou le fait que deux personnes peuvent se marier, sans que soit précisé leur sexe (article  68) ? Ce sont sans doute des avancées, mais dans l’échelle des valeurs cubaines, elles restent anecdotiques. Ce qui compte vraiment, c’est le statu quo, le fait que le Parti communiste cubain reste l’instance dirigeante du pays, et que Raúl Castro en est le secrétaire général, c’est-à- dire le chef suprême de la Nation.

Pourquoi une nouvelle constitution ?

Miguel Diaz-Canel, le président, fidèle apparatchik, n’est qu’un second couteau et obéira aux ordres s’il affirme au lendemain du référendum que le peuple a voté un Oui franc et massif même s’il a voté Non ou s’est abstenu. Rien de fondamental ne va changer, hélas, quoiqu’il est écrit dans cette constitution.

Pourquoi, d’ailleurs, un régime dictatorial comme celui de Cuba éprouve-t-il le besoin de s’offrir une nouvelle constitution ? Pour devenir un État de droit ? Pourquoi alors conserver le monopole du pouvoir du parti communiste et l’irrévocabilité du socialisme ?

L’essence même du constitutionnalisme est démocratique, donc pluraliste, dès lors Rosa María Payá a raison d’évoquer un leurre destiné à séduire la communauté internationale, notamment l’Union européenne. Celle-ci mène en effet un aimable « dialogue politique et de coopération » avec Cuba depuis 2017 en traitant les dirigeants de l’île comme s’ils étaient les dignes représentants du peuple cubain. « Mais ils n’ont jamais été élus », rappelle Payá à ceux qui, en Europe et en France, l’auraient oublié.

 

Michel Faure est l’auteur de Cuba en 100 questions paru aux éditions Tallandier.