Yoani Sanchez, libérée, raconte sa détention

A Cuba, Yoani Sanchez, la célèbre dissidente, a été arrêtée pendant une trentaine d’heures par la dictature des frères Castro. Selon le régime, elle aurait été arrêtée parce qu’elle aurait voulu perturber la tenue d’un procès. La résistante a enfin pu rentrer chez elle le 6 octobre, et raconte ce qu’elle a vécu.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Yoani Sanchez (Libre de droits, auteur Yoaniedits)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Yoani Sanchez, libérée, raconte sa détention

Publié le 9 octobre 2012
- A +

À Cuba, Yoani Sanchez, la célèbre dissidente, a été arrêtée pendant une trentaine d’heures par la dictature des frères Castro. Selon le régime, elle aurait été arrêtée parce qu’elle aurait voulu perturber la tenue d’un procès. La résistante a enfin pu rentrer chez elle le 6 octobre, et raconte ce qu’elle a vécu.

Par Yoani Sanchez, depuis La Havane, Cuba.

La sueur de ces trois femmes qui m’ont mise dans une voiture de police, je l’ai encore collée à la peau et bien profond dans les fosses nasales. Grandes, corpulentes et implacables, elles m’ont trainée jusqu’à cette pièce sans fenêtre, où le ventilateur délabré ne dirigeait la fraîcheur que vers elles. L’une d’elles me regardait avec un rictus particulier. Peut-être mon visage lui rappelait-il quelqu’un qu’elle avait déjà vu : une adversaire à l’école, une mère despotique, une amante perdue. Je ne sais pas. Ce dont je me souviens précisément, c’est que dans la soirée du 4 octobre son regard cherchait à me détruire. C’est elle qui fureta sous mes jupes avec délice, tandis que deux autres en uniforme m’agrippaient pendant la « fouille ». Plus que la recherche d’un objet caché, cette fouille avait pour objet de me laisser une sensation de viol, d’impuissance, de souillure.

Toutes les six heures mes gardiennes changeaient. Celles de la nuit étaient moins strictes, mais moi je m’enfermais dans mon mutisme et ne répondais jamais à leurs questions. Je m’évadais au-dedans de moi. Je me disais : « elles m’ont tout enlevé, même la barrette dans mes cheveux mais, chercheuses ridicules, elles n’ont pas pu m’arracher mon monde intérieur ». C’est ainsi que pendant les longues heures d’une arrestation illégale, j’ai décidé de me réfugier dans la seule chose dont je disposais : mes souvenirs. La pièce voulait paraître propre et rangée, mais il y avait dans chaque objet une dose de saleté et de dégradation. Le sol en dalles de granite clair était couvert d’une bonne couche de crasse accumulée. Je suis restée à regarder les figures que dessinaient avec les taches de saleté, les petites pierres encastrées dans chaque carreau. Au bout d’un moment des visages ressortaient de cette constellation. Les personnages affleuraient du sol grossier de mon cachot du poste de police de Bayamo.

Là surgissait la silhouette dégingandée de Don Quichotte, à ce coin de rue je réussissais à voir le mince profil du « Bobo » d’Eduardo Abela. Des yeux obliques formés par le mortier et le gravillon ressemblaient étrangement à ceux des personnages du film Avatar. Moi je riais et mes gardiens permanents commençaient à croire que mon refus de boire et de manger m’avait littéralement refroidi le cerveau. Dans le granite irrégulier j’entrevis le Bossu de Notre Dame et la svelte silhouette de Gandalf avec son bâton et tout le reste. Mais par-dessus toutes ces formes qui jaillissaient du grossier pavage il en était une, plus forte, qui semblait sautiller et se moquer de moi sous mon nez. Peut-être était-ce l’effet de la soif ou de la faim, je n’en sais rien. Un nain à la longue barbe et au regard cynique se moquait malicieusement de moi.

C’était Grigrigredinmenufretin, le personnage d’un conte pour enfants dans lequel la reine est obligée de deviner son nom compliqué à défaut de quoi elle sera obligée de livrer au Nain Tracassin son bien le plus précieux : son propre fils. Qu’avait à voir ce personnage avec ma réclusion provisoire ? Pourquoi est-ce lui que je voyais au milieu de tant d’autres références visuelles accumulées tout au long de ma vie ? J’eus immédiatement l’intuition de la réponse : « Tu es Grigrigredinmenufretin » lui dis à haute voix et mes cerbères me regardèrent préoccupés. « Tu es Grigrigredinmenufretin, répétai-je, et je connais ton nom ». « Tu es comme les dictatures ; une fois qu’on se met à les appeler par leur nom, c’est qu’on commence à les détruire ».


Traduction : Jean-Claude Marouby – Le reste de nos articles sur Cuba

Voir les commentaires (5)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (5)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Nous pensons souvent que le consensus est gage de certitude. On évoque le consensus des experts sur tel ou tel sujet pour avancer avec confiance dans une direction donnée. C’est oublier les leçons de l’histoire qui a régulièrement démenti, parfois brutalement, cette croyance un peu naïve. Un bon exemple est celui de la crise des missiles de Cuba. C’était il y a soixante ans, mais les mêmes mécanismes jouent encore aujourd’hui.

Le 16 octobre 1962, l’Amérique découvrait stupéfaite que les Soviétiques étaient en train d’installer secrètem... Poursuivre la lecture

Par Carlos Martinez.

Dans son livre Anarchie, État et Utopie, Robert Nozick consacre un chapitre intitulé "Le conte de l'esclave" aux neuf phases de l'esclavage, des plus restrictives aux plus libératrices. Il écrit que même si les personnes asservies disposent de certaines formes d'autonomie, elles sont toujours asservies et il pose la question suivante : "Quelle transition du cas 1 au cas 9 fait que ce n'est plus le récit d'un esclave ?"

La question de Nozick souligne qu'il n'y a pas de différence entre la personne soumise à l... Poursuivre la lecture

Par Michel Faure. Un article de Conflits

La mort du général Luis Alberto Rodríguez López-Calleja plonge l’économie de Cuba dans la stupeur. Celui qui dirigeait Gaesa tenait entre ses mains l’économie de l’île. Avec sa mort, c’est un avenir encore plus incertain qui se dessine pour la dictature communiste des Caraïbes.

Cuba, depuis la révolution de 1959, a survécu à de nombreuses avanies, dont l’incurie et la violence de ses dirigeants. Mais là, soudain, l’île est au bord du gouffre, car un homme est mort vendredi qui n’était pas... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles