« Crédulité & Rumeurs » de Gérald Bronner et Krassinsky

Alors que les théories du complot foisonnent de manière préoccupante, voici un petit recueil bien fait, sous forme de BD, qui gagnerait à être diffusé largement.

Par Johan Rivalland.

Ce petit recueil fait partie d’une série à première vue intéressante intitulée « La petite bédéthèque des savoirs ». Il y a même un volume sur le libéralisme que je vous présenterai prochainement.

Légendes urbaines et théories du complot

L’actualité récente, à travers notamment le mouvement des Gilets jaunes, nous a montré une fois de plus comment, lorsque les réseaux sociaux et autres communications fermées au sein de groupes quelle que soit leur forme, sont en action, les rumeurs les plus folles peuvent circuler allègrement. Le phénomène n’est pas nouveau et n’a pas eu besoin des technologies pour exister, mais celles-ci ont parfois pour effet d’accélérer et amplifier de tels mécanismes. Allant jusqu’à susciter des comportements ahurissants et extrêmement violents, fruits de la confusion et de l’ignorance. Autant dire que le sujet est très sensible et très préoccupant.

Pour autant, il ne s’agit pas non plus de faire n’importe quoi et de prétendre mettre de l’ordre artificiellement par des mesures autoritaires et tout aussi ahurissantes. Le plus efficace, si l’on entend enrayer la circulation effrénée de fausses informations, rumeurs, théories les plus folles, et faire face au complotisme, est de promouvoir l’esprit critique. Un travail lent et salvateur, auquel nous initient Gérald Bronner et Jean-Paul Krassinsky à travers ce recueil.

La crédulité, une faiblesse bien humaine

Gérald Bronnercrédulité & rumeurs est un professeur de Sociologie enseignant à l’Université Paris Diderot, que nous connaissons bien ici pour avoir déjà eu l’occasion de présenter plusieurs de ses ouvrages, sur La pensée extrême, l’irrationalité de nos comportements et donc nos folies ordinaires, mais aussi sur les mécanismes à l’œuvre dans ce qui peut conduire à ce qu’il a nommé La démocratie des crédules – dont le présent recueil est particulièrement inspiré.

Jean-Paul Krassinsky est, quant à lui, un dessinateur scénariste certainement à découvrir (je n’y manquerai pas), auteur entre autres d’un probablement intéressant Le crépuscule des idiots, chez Casterman, où il aborde la thématique de la crédulité au sein d’un clan de macaques (nous, humains, ne devons pas en être toujours très loin…).

Tous deux, à travers ce recueil, prenant appui sur un personnage fictif, un jeune lycéen un peu révolté qui rabaisse ses parents en les accusant de croire tout ce qu’on dit à la télévision et dans les médias, au sujet des vaccins – qui font hélas partie des sujets de résistance où l’irrationalité fait des dégâts – mettent en exergue les mécanismes en jeu lorsqu’il est question de crédulité. Très vite, une vision manichéenne des choses se présente à l’esprit de celui – en réalité un peu perdu – qui se croit rapidement plus malin ou intelligent que les autres. Et qui tient ses sources généralement de communications erronées faisant office de vérités.

Car, comme nous le disent les auteurs, il y a trois fois plus de traces laissées par les conspirationnistes que par les rationalistes. Leur point de vue est donc nettement plus visible, par exemple que ce que peuvent tenter de démontrer des scientifiques à la suite de leurs recherches. Et c’est ainsi que les indécis deviennent des convaincus, qui diffusent à leur tour leurs argumentaires, multipliant de la sorte les sources d’information erronées, par le biais des mécanismes de diffusion rapide que nous évoquions plus haut.

Les mécanismes en jeu

Tirant partie des résultats de ses travaux, Gérald Bronner revient sur ce qui peut s’expliquer rationnellement et constitue les ressorts des mécanismes à l’œuvre lorsqu’il s’agit de croyances et de crédulité. Par l’intermédiaire d’un second personnage, un autre lycéen ami du premier et un peu plus avisé, nous allons découvrir de manière simple et passionnante, grâce à des exemples bien choisis et compréhensibles de tous, ce qui détermine au quotidien notre manque de rationalité et de clairvoyance. Le lecteur pourra ainsi comprendre de manière simple de quelle manière interviennent dans nos raisonnements biaisés :

  • les limites dimensionnelles (temps, espace),
  • les limites culturelles (nos cadres habituels d’interprétation),
  • les limites cognitives (capacités de raisonnement, d’abstraction, biais cognitifs – et notre rationalité limitée, pourrais-je ajouter),
  • les biais de confirmation (vieux comme le monde, mais qui tendent à se renforcer justement avec l’effet internet, la tendance naturelle étant de se rendre toujours sur les mêmes sites, et donc les mêmes types de sources, par ce qu’on appelle les « bulles de filtrage »). Ce qui a pour effet de renforcer les croyances et convictions irrationnelles,
  • les prophéties auto-réalisatrices,
  • les biais liés à la taille de l’échantillon,
  • les biais cognitifs (dont les auteurs nous apprennent qu’il en existe plus de 150, actifs au quotidien !).

Quelles parades face à cet état de fait ?

Les multiples exemples présentés de manière simple et accessible à tous permettent de bien comprendre que les clichés ont la vie dure et que les apparences sont souvent bien trompeuses. Or, comme le soulignent les auteurs, s’il est possible de prouver que quelque chose existe, on ne peut prouver que quelque chose n’existe pas. Il est donc bien difficile, dans ces conditions, de changer le point de vue d’un croyant. La contradiction peut même renforcer le sentiment de croyance. Ce qui rend particulièrement difficile la tâche. Ainsi que le dit Gérald Bronner à travers le personnage de la BD :

« Le premier asservissement de notre esprit vient souvent de nous-mêmes. »

Face à ce constat, la meilleure parade reste donc d’appliquer la pensée méthodique, quand c’est possible, plutôt que d’être victime de sa crédulité. Il n’y a donc pas de recette miracle. Mais une attitude d’esprit que nous nous devons d’appliquer avec résolution. Ce recueil y participe, nos articles sur Contrepoints tentent de le faire également. Pour le reste, rien ne vaut la discussion, la réflexion, les échanges, les confrontations d’idées, les lectures, la diversité des sources dans celles-ci, et toute la tolérance qui doit l’accompagner.

En guise d’épilogue

Pour finir, un petit problème amusant – du type de ceux que Gérald Bronner aime à nous soumettre – qui met en œuvre nos biais cognitifs, a le don de vous faire rager et de déclencher les discussions passionnées (ne regardez pas la réponse trop vite, elle se trouve par exemple ici) :

Les pommes de terre sont composées à 99 % d’eau et 1 % de matière sèche.

Un sac contient 100 kg de pommes de terre, soit 99 kg d’eau et 1 % de matière sèche.

Dans ce sac, elles sèchent et perdent un peu d’eau, qui ne compose alors plus que 98 % de la pomme de terre. Du coup, combien pèse le sac ?

 

  • Gérald Bronner, Crédulité & rumeurs, La petite Bédéthèque des Savoirs – Le Lombard, mai 2018, 72 pages.
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