Les défis du féminisme africain

L’idée que le féminisme n’a rien à offrir aux femmes africaines repose sur des préjugés qu’il convient de balayer.

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Talk time: Sena from Zambia, who was forced to marry at just 15 By: DFID - UK Department for International Development - CC BY 2.0

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Les défis du féminisme africain

Publié le 19 janvier 2019
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Par Danielle Bowler.
Un article de Libre Afrique

Le féminisme, en tant que mode de vie, je l’ai découvert chez ma mère, dans un espace qui faisait du pouvoir de la femme et de l’égalité du genre une stratégie de survie et un mécanisme permettant de faire face à l’oppression, et à l’absence d’hommes. J’ai appris le féminisme africain de ma mère et d’elles : des femmes de la campagne qui n’ont pas bénéficié d’une éducation formelle poussée leur permettant d’utiliser des éléments de langage savants pour décrire leur mode de vie.

La place du féminisme en Afrique

Le récent article du Dr. Robin Boylorn intitulé « Le féminisme de Mama » décrit de manière poétique sa relation personnelle avec le féminisme. Ses paroles résonnent dans la vie de beaucoup d’entre nous qui comprenons que notre identification au féminisme est complexe. Les femmes qui interprètent notre féminisme comme hérité de membres de la famille qui n’auraient pas nécessairement été qualifiés de féministes ni identifiés en tant que tels, mais dont le mode de vie et son expression constituaient l’épine dorsale de nos féminismes.

Sur notre continent, il est fondamentalement important d’aborder ces idées, dans un environnement où le féminisme est toujours considéré comme non-africain ; où il est demandé aux femmes noires de s’identifier comme noires avant d’être identifiées comme telles par des « patriarches progressistes » qui considèrent le racisme comme une réalité plus importante que la lutte des sexes. Lors d’une émission de radio, la semaine dernière, plusieurs hommes ont appelé pour expliquer pourquoi le féminisme n’était pas important ni pertinent en Afrique.

Certains ont affirmé qu’il s’appuyait sur des « catégories occidentales », tandis que d’autres cherchaient à justifier l’idée que le mari avait des droits matrimoniaux sur le corps de son épouse, un argument en faveur du viol conjugal dissimulé dans la tradition. Il existe de nombreuses façons bien connues de justifier cet argument, indépendamment de la race, de la classe et de la culture.

Ce qu’ils essayaient essentiellement de faire, c’est de dicter les frontières et l’applicabilité du féminisme sans devoir saisir convenablement l’expérience qui est au centre de la raison pour laquelle le féminisme existe.

De nombreuses féministes africaines ont présenté des arguments complexes qui réfutent cette mythologie. Elles montrent comment la culture évolue constamment et doit être soumise à la critique. Et surtout, elles révèlent comment ce genre de critiques patriarcales réduit l’Afrique à un grand pays, en ignorant les nombreuses spécificités locales au sein de ce vaste continent. L’une d’entre elles, en l’occurrence au Kenya, a été récemment mis en avant par Milisuthando Bongela.

L’idée que le féminisme n’a rien à offrir aux femmes africaines repose sur un clivage urbain/rural, qui non seulement dénigre l’intelligence des femmes en dehors des zones urbaines, mais méconnaît également leurs nombreuses pratiques féministes. Faisant écho au Dr. Boylorn, Minna Salami explique : « Les femmes africaines ont toujours trouvé des moyens de résister au patriarcat en manipulant les idées populaires sur la maternité, la religion ou le travail ». À bien des égards, les arguments justifiant la non-africanité du féminisme effacent le combat de nombreuses femmes qui ont défendu leurs droits sur le continent.

Une impérative contextualisation du féminisme en Afrique

Explorer les relations entre le féminisme occidental et le féminisme africain est important, mais les arguments avancés ne nous mènent pas loin. Comme Salami le souligne : « Il est également important que les féministes africaines définissent leur propre doctrine idéologique pour le féminisme africain pour que nous puissions aborder les problèmes des femmes africaines ».

Le travail de mise en forme de cette doctrine est en cours et a été effectué par de nombreuses femmes, trop nombreuses pour les nommer. Ces femmes qui écrivent sur ce que signifie être femme ici et maintenant, et qui veillent également à ce que celles qui nous ont précédées ne soient pas oubliées. Ce travail ne peut être négligé. Il y a aussi des femmes de l’ombre dans différents lieux et contextes, notamment ruraux, qui se battent au quotidien pour l’avancée de leurs droits et remportent des victoires discrètes, hors des projecteurs.

Ce sont les femmes sur lesquelles écrit justement Boylorn dans « Le féminisme de Mama ». Par ailleurs, d’importantes discussions ont lieu actuellement, et doivent être approfondies sur le sens académique et les frontières du féminisme, car selon lui « le terme est né dans le monde universitaire, dans un environnement qui régit les comportements des individus pour déterminer qui peut ou ne peut pas être féministe et ce que cela veut dire », aura pour conséquence de cadrer le concept en excluant ainsi les femmes qui ne maîtrisent pas encore les codes.

Ceci ne signifie pas que nous ne devrions pas nous interroger sur le féminisme. Mais, nous ne devons pas simplement combattre pour une cause. Nous devons donner du contenu à notre cause sur notre continent. Nous ne devons pas soutenir, par réflexe, toutes les communications.

C’est en analysant le contenu des reportages, publications sur Facebook, tweets succincts de 140 caractères, en observant celles qui ont écrit, celles qui écrivent, celles qui parlent, que nous pourrons donner vie à un féminisme qui nous ressemble, chez nous. Il faut donc impérativement contextualiser la notion de féminisme pour ne pas construire un modèle de femme étranger à nos valeurs profondes. Ce serait un combat artificiel et vide.

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  • Je rejoins tout à fait Danielle Bowler sur certains points de cet article. Notamment quand elle écrit que de « nombreuses féministes africaines (…) montrent comment la culture évolue constamment et doit être soumise à la critique. Et surtout, elles révèlent comment ce genre de critiques patriarcales réduit l’Afrique à un grand pays, en ignorant les nombreuses spécificités locales au sein de ce vaste continent. »
    Quand on lit Une si longue lettre (1979), de Mariama Bâ (Sénégal, 1929-1981), on se rend compte de ce qu’est le féminisme vu par son auteur qui a été à l’école et au lycée, contre les préjugés des années 1950, quand beaucoup d’hommes ne comprenaient pas que les jeunes filles apprennent, les méprisaient même, disant que « l’école transforme les filles en diablesses » !
    « Le passé féconde le présent. », écrit Mariama Bâ, et il est sûr qu’elle féconde le présent de tant de femmes sénégalaises.
    Le féminisme a tout à offrir à la femme africaine comme à femmes ailleurs dans le monde, « qui travaille, qui a des charges doubles (travail, et maison et enfants) aussi écrasantes les unes que les autres, qu’elle essaie de concilier. »
    Les femmes avec leurs forces (et leurs faiblesses), montrées dans Une si longue lettre, sont émouvantes et réjouissantes, pleines d’un espoir pour les femmes :
    « Aïssatou, comme j’enviais ta tranquillité lors de ton dernier séjour ! Tu étais là, débarrassée du masque de la souffrance… le passé écrasé sous ton talon. Tu étais là, victime innocente d’une injuste cause et pionnière hardie d’une nouvelle vie. »
    Bien qu’« on ne vient pas facilement à bout de pesanteurs millénaires, » l’espoir de la nouvelle génération est incarné par Daba, la fille de l’héroïne, Daba réussit son mariage et par son mari qui prend sa part des tâches ménagères et déclare : « Daba est ma femme, elle n’est pas mon esclave ni ma servante. »
    Et voici la citation de Mariama Bâ qui me fait penser que le féminisme, en Afrique comme ailleurs, est la clé d’un avenir radieux :
    « Je ne veux pas faire de politique. Non que le sort de mon pays et surtout le sort de la femme ne m’intéressent. Mais à regarder les tiraillements stériles au sein d’un même parti, à regarder l’appétit de pouvoir des hommes, je préfère m’abstenir. »
    Gabrielle Dubois

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