La prostitution des mineures en Afrique : un drame social et économique

En plus d’être un drame social, la prostitution des mineures en Afrique devient un véritable problème sanitaire et une entrave au développement.

Par Isidore Kpotufe et Imoro T. Ayibani [*]
Un article d’IMANI francophone

Prostitution de mineures Afrique - Imani GhanaL’avenir de nombreuses adolescentes en Afrique est en danger. Beaucoup d’entre elles s’impliquent dans des activités sexuelles prématurées, qui éventuellement posent des menaces non seulement à leur bien-être, mais aussi au développement de leurs communautés par extension. C’est un défi majeur car ce phénomène affaiblit les efforts des gouvernements et des organisations concernées dans leur combat d’assurer un service de santé publique de qualité aux populations.

IMANI Francophone s’est penché sur la situation de quatre pays d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Togo, Ghana et Cote d’Ivoire) et ses effets sur le développement, et propose des pistes pour y remédier. Toutefois, les questions soulevées dans le présent papier ne sont pas limitées à ces quatre pays.

Le Sénégal

En 2011, le taux d’infection au SIDA est de 48% chez les prostituées de la région de Ziguinchor, 16,4% à Dakar, 37% à Kaolack, 17% à Thiès, 28% à Mbour.

La question au Sénégal est un véritable coup de poing pour la société. Elle passe par plusieurs formes : on observe la prostitution professionnelle pratiquée par des femmes qui y ont dédié leur vie entière et le « mbaraan », type de prostitution souvent pratiqué par des jeunes âgées de 13 à 18 ans. Le « mbaraan », un phénomène en prolifération au Sénégal, voit de plus en plus de jeunes filles pratiquer une quasi-prostitution pour arrondir les fins de mois ou accéder à un mode de vie supérieur. À Dakar en particulier et dans l’ensemble du pays, une catégorie de jeunes filles échangent leurs charmes contre de petites sommes d’argent pour acheter des pacotilles, perruques et vêtements coûteux. Le « mbaraan » consiste aussi à avoir plusieurs partenaires réguliers qui offrent de l’argent et des cadeaux. La multiplication des partenaires favorise évidemment les maladies sexuellement transmissibles (MST) et en particulier le SIDA. C’est le cas notamment en zone rurale où l’usage du préservatif reste marginal.

La Côte d’Ivoire

En Côte d’Ivoire, la prostitution des mineures devient, en plus d’être un drame social, un véritable problème sanitaire. Nombreuses sont les jeunes filles qui, suite à la crise qu’a traversé le pays, ont été contraintes de « vendre leur corps ». En conséquence de quoi l’épidémie de SIDA croît dans le pays. Les initiatives politiques et associatives essayent d’endiguer cette expansion par la prévention. Mais ces efforts n’aboutissent pas à de résultats concrets. La situation s’aggrave au jour le jour.

Le Togo

Comme dans la plupart des capitales africaines, Lomé n’échappe pas à la prostitution infantile. Racolage dans les rues, les hôtels, les bars ou les « salons de massage », rien de plus facile que de trouver une péripatéticienne. Selon les services officiels du Togo, 27.000 prostituées travaillent dans le grand Lomé ; 31% d’entre elles ont moins de 18 ans.

Le Ghana

Selon le Service de santé du Ghana (GHS, 2012), 750 000 adolescentes âgées de 15 à 19 ans tombent enceintes chaque année. Dans la région de Brong Ahafo, les informations indiquent que la région a enregistré 13,3% de cas de grossesses chez les adolescentes en 2012. Le rapport annuel (2012) du Programme national de lutte contre le SIDA (PNLS) avance que les filles vivant dans les milieux ruraux sont plus  exposées à la contraction du SIDA que celles des grandes villes. Les recherches menées par l’équipe du présent papier montrent aussi que 68,8% des femmes connaissaient une source de préservatif et 15,5% ont eu des rapports sexuels avant l’âge de 15 ans.

Une autre étude menée par l’Alliance pour les droits de la santé reproductive (ARHR) a révélé que, l’âge du premier rapport sexuel dans certains districts du Ghana est aussi bas que huit (8) ans…

Pourquoi un tel phénomène ? 

Les interviews conduites par l’équipe font la lumière sur la question.

  • Juliette Sotor, une veuve (Ghana)

« Mon nom est Juliette Sotor. Je me suis mariée à un riche fermier appelé Nana Boabeng dans la région d’Ashanti au Ghana. Mon mari et moi avons vécu ensemble pendant environ 18 années. Nous avons donné naissance à cinq enfants : quatre filles et un garçon.

Un jour, l’inattendu s’est produit, mon mari est mort. C’était choquant pour moi parce que je n’avais jamais pensé à un tel événement tragique dans ma vie. Étant dans cette situation, j’ai pressenti certains problèmes, mais n’ai jamais pensé qu’ils deviendraient aussi problématiques…

Après la cérémonie d’enterrement de mon défunt mari, ses parents sont venus et ont retiré tous ses biens et propriétés : la voiture, les terres et la maison. Rien ne m’était laissé. Je me suis senti impuissante. J’ai donc décidé de quitter notre ville d’origine pour m’installer ailleurs, avec mes cinq enfants.

J’étais incapable de subvenir aux besoins quotidiens nécessaires de mes enfants. Où dormir était un problème. On se battait pour le manger… que l’on le trouvait difficilement. J’étais incapable de payer leurs frais de scolarité. Mes enfants en avaient assez et ont décidé de prendre leur destin en main. Ma première fille Davies et ses deux autres sœurs Gloria et Doreen âgées de 17, 15 et 14 ans respectivement quittaient la maison le soir et revenaient le lendemain matin. Elles travaillaient le sexe… comme moyen de survie. Je ne pouvais rien dire… parce que j’étais incapable de subvenir à leurs besoins quotidiens. Même à l’école, il a été porté à mon attention qu’elles sortaient avec leurs professeurs qui leur accordaient des notes en retour pour des devoirs ou interrogations non faits. »

  • Rosaline, une élève (Côte D’ivoire)

« Nos parents ne peuvent pas se permettre de répondre à nos besoins. Ils ne peuvent pas nous acheter des vêtements. Souvent, ils ne nous versent pas d’argent de poche quand nous allons à l’école. À l’école, nous sommes pointés du doigt ; c’est ce qui nous pousse de faire ce « job » afin de pouvoir subvenir à nos besoins. Ce n’est pas de notre faute. »

  • Adjoa, une élève (Togo)

« Beaucoup de mes camarades de classe utilisent des téléphones mobiles. Chaque fois que je leur demande où ils les ont obtenus, elles répondent ainsi – « Utilise ce que tu as pour obtenir ce que tu veux ». Je n’ai jamais compris cette expression jusqu’à ce qu’un jour, alors que je fouillais le sac d’une de mes camarades, j’ai retrouvé des vêtements de maison. Je lui ai demandé d’expliquer… mais elle a rapidement décliné. En fin de compte, j’ai compris que mes amis, après les cours, font usage d’un bâtiment inachevé derrière notre école pour changer leurs uniformes – prêtes à visiter des maquis du quartier, endroits souvent fréquentés par des chinois… Elles échangeraient leur partie intime contre des billets de 500 FCFA ou encore 1000 FCFA… »

Bien que les adolescentes semblent afficher une certaine maturité physique, leur développement mental, émotionnel et intellectuel reste à la traine en comparaison. Cette « anomalie », à laquelle s’ajoute l’incapacité de contrôler le désir sexuel, conduit à l’expérimentation, qui se traduit par l’augmentation des cas de grossesses précoces, la contraction et la propagation du VIH/SIDA et autres MST. Autres causes de ce phénomène relevées lors des interviews conduites par Imani francophone : la recherche du gain économique facile, la pauvreté, la pression des pairs entre autres. Les parents restent aussi blâmables. Beaucoup de parents n’engagent avec leurs enfants de discussions sur la question. Les enfants sont alors contraints de sécuriser des informations à partir de sources inappropriées.

La prostitution des mineures en Afrique : une entrave au développement

Dans toutes les régions du monde, les adolescents jouent un rôle très important dans le processus de développement : c’est la force qui fait bouger les économies, ce sont les futurs leaders. Il est donc important que les gouvernements, les institutions et organisations concernées, y compris bien sûr les parents, mettent en place des mesures pour y remédier. Faute de quoi l’Afrique risque de perdre ses mains fortes qui se chargeraient de ses ressources.

Les conséquences de la prostitution infantile et des activités sexuelles prématurées (de la part des adolescentes) sont énormes sur la santé publique, le bien-être de la jeunesse et le développement de l’Afrique en général.

Sur le plan éducatif, cela se traduit par l’abandon scolaire en raison de la grossesse précoce. Les grossesses des adolescentes et le VIH / SIDA touchent notamment des adolescentes en préparation pour l’enseignement supérieur.

Sur le plan médical, dans le cas de la grossesse précoce par exemple, il en résulte des complications de santé y compris les incidents élevés de faible poids de naissance, les bébés nés prématurément, dont certains deviennent des déficients mentaux. Il en résulte aussi la transmission de maladies sexuellement transmissibles (MST), y compris le VIH / SIDA à la suite de rapports sexuels non protégés.

Sur le plan social, la grossesse chez les adolescentes entraine un taux élevé de tentative d’avortement, le suicide et l’abus de drogues, la prolifération des bâtards avec des avenirs incertains et l’augmentation d’une population caractérisée par un taux de dépendance élevé. En ce qui concerne les infections du VIH / SIDA, les victimes sont stigmatisées ; cette pratique affaiblit la lutte contre la pandémie.

Et enfin sur le plan économique, le taux de chômage des adolescents est à la hausse. Le chômage a un impact négatif sur la migration en Afrique dans le sens où ces adolescents [vivant dans des zones rurales] se déplacent vers les villes à la recherche d’emplois non-existants créant des problèmes sanitaires en particulier, ceux qui vagabondent dans les rues des grandes villes africaines mettant ainsi la pression sur les infrastructures sociales et les dépenses du gouvernement.

Les principaux acteurs doivent revoir leurs stratégies de lutte contre la grossesse précoce et travailler de façon plus proche avec les écoles et les médias. Les parents doivent être sensibilisés à leur rôle parental. La pauvreté étant une des principales causes de ce phénomène, les acteurs doivent surtout chercher à éliminer la pauvreté populaire abjecte.


Sur le web.

[*] Imoro T. Ayibani est diplômé en communication. Isidore Kpotufe est responsable d’IMANI Francophone.