« Macron démission » : et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Big March in Paris by Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0) — Jeanne Menjoulet, CC-BY

Le dégagisme ou rejet du système s’accentue inexorablement car il trouve ses racines dans deux maux qui perdurent : l’absence de résultats et le déficit de démocratie.

Par Peter Libtank.

Ce gouvernement n’arrive pas à apaiser la colère qui gronde, qui évolue et qui fluctue, sous l’influence de la fatigue et de divers activistes, mais qui perdure.

Alors que 75 % des Français se déclarent mécontents de l’action gouvernementale (dernier sondage Le Figaro France Info) et que le mouvement des Gilets Jaunes rassemble chaque samedi des dizaines de milliers de manifestants aux cris de « Macron Démission », notre jeune président ne semble pas déterminé à vouloir s’attaquer aux racines du dégagisme ambiant.

Dans l’immédiat, Emmanuel Macron se concentre sur sa base électorale (entre 18 et 25 % selon les sondages) pour faire oublier qu’il a reculé de 15 milliards et n’a pas tenu ses promesses de déficit inférieur à 3 %.

Afin d’éviter une cinglante déconvenue aux élections européennes, il tient un discours sécuritaire, instrumentalise la violence et joue la dangereuse répétition du scénario « moi ou le chaos ».

Sur le fond, Emmanuel Macron gagne du temps, évoque une réforme constitutionnelle (initialement centrée sur la réduction du nombre de parlementaires) et lance un grand débat national aux contours encore indéfinis.

Cette posture politicienne, défensive et partisane, court-termisme et sans grande vision, n’est pas à la hauteur de la spirale infernale que représente le dégagisme pour notre pays. Pire, elle l’alimente.

L’illusion dégagiste

Créé dans un contexte bien précis, celui de la grande révolte tunisienne de 2011 (avec pour mot d’ordre « Ben Ali doit dégager, peu importe la suite pourvu qu’il parte ») et repris en France lors des primaires de gauche et de droite de 2017, le mot « dégagisme » se réfère au rejet des élites en place conduisant souvent à l’éviction, par le vote, par les manifestations ou par la révolte, des personnes incarnant le pouvoir.

Emmanuel Macron a été le premier populiste à bénéficier pleinement du dégagisme ambiant, au point de conquérir le pouvoir.

« Le macronisme électoral est une version polie et républicaine du dégagisme ambiant qui marque la France sinon le monde contemporain. » (Damon Mayaffre, universitaire, chercheur au CNRS)

« Ce président par défaut ne représente en rien une transgression idéologique mais simplement une subversion générationnelle relevant de l’esprit dégagisme du moment. » (Pierre-André Taguieff, philosophe, politologue, historien)

S’il ne s’attaque pas aux causes du dégagisme, le Président, comme ses députés, pourrait en devenir la prochaine victime. Le dégagiste de 2017 pourrait être dégagé en 2022 ou avant, probablement par un(e) autre dégagisme.

Le rejet du système

Au-delà de la colère contre l’élite politique, et le rejet des personnes qui en résulte, le dégagisme conduit inévitablement au rejet du système qui lui est associé.

Sur le plan politique, l’élite du pays c’est quelques milliers de personnes socialement reconnues, de par leurs parcours (formation, élection, cooptation…) pour leurs prétendues capacités à être aux responsabilités (exécutif, politiques, parlementaires, hauts fonctionnaires…).

Cette élite est le fruit d’un « système » qui lui donne sa légitimité, lui concède des droits (représentativité, pouvoir exécutif, législatif, judiciaire…) et des privilèges (reconnaissance sociale, locaux dorés de la République, régime de retraite avantageux…) et lui impose des devoirs (exercice du pouvoir, sens de l’intérêt général, transparence, probité…).

Mais les faits sont têtus. Au second tour de la Présidentielle 2017, plus d’un Français sur trois (34,03 %) ne s’est pas exprimé. Parmi ceux qui se sont exprimés, plus d’un Français sur trois (33,90 %) a fait le choix d’un vote extrémiste de rejet explicite du système. En 2017, une majorité de Français, plus de 56 %, s’est donc désintéressée ou a rejeté le système.

En 2002 (Jacques Chirac face à Jean Marie le Pen), ils n’étaient que 38 %.

Ce dégagisme ou rejet du système s’accentue inexorablement car il trouve ses racines dans deux maux qui perdurent : l’absence de résultats et le déficit de démocratie (manque de représentativité et de participation).

L’élite a beaucoup de mal a accepter cette réalité pourtant incontournable. Ses échecs ne sont jamais de son fait mais des 40 années précédentes, de la conjoncture mondiale, du bilatéralisme américain ou de la montée des populismes…

Pour l’élite, le système qui l’a mise en place mérite d’être modernisé, mais seulement à la marge. Il ne saurait être remis en cause sous peine de chaos généralisé.

Pour expliquer ces difficultés, l’élite se contente d’évoquer des problèmes de méthode ou de communication, un déficit de pédagogie ou un manque d’information.

Comme notre histoire l’a souvent vécu, tous les artifices sont bons pour ne pas regarder la réalité en face et pour reprocher au peuple de ne pas bien comprendre les choses, une forme de mépris qui alimente d’autant le dégagisme.

Pour sortir de cette spirale infernale qui conduit le pays dans une impasse, il convient de refonder notre action publique et de replacer le citoyen au centre de la démocratie.

Le manque de résultats

Le dernier sondage réalisé pour Le Figaro et France Info, les 2 et 3 janvier derniers, pose, sans ambiguïté possible, les attentes des Français :

  • Augmenter le pouvoir d’achat (54 %)
  • Diminuer la précarité et la pauvreté (45 %)
  • Baisser les impôts et les taxes (41 %)
  • Faire baisser le chômage (32 %).

Les attentes sont essentiellement économiques, loin devant la sécurité ou l’immigration.  Sur tous ces sujets, le pays est en échec. Le pouvoir d’achat stagne, les prélèvements obligatoires explosent, le chômage et la précarité demeurent.

Pire, la politique de redistribution massive de 58 % des richesses nationales (dépenses publiques) et d’endettement des générations futures au-delà du raisonnable (dette nationale) ne suffit plus à acheter la paix sociale.

En dehors des fausses solutions démagogues et irresponsables (taxer les riches et les entreprises, lutter contre la fraude fiscale, sortir de l’Europe et mettre fin à l’immigration…), le chemin du renouveau est pourtant connu du plus grand nombre : recentrer, simplifier, moderniser, externaliser l’action publique et les administrations qui la conduisent.

Le déficit de démocratie

La démocratie participative est aujourd’hui en vigueur dans la plupart des pays. C’est un système oligarchique puisque l’élite au pouvoir représente non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent son autorité : la naissance, le parcours, la richesse, le savoir ou autres.

Les limites de ce système représentatif sont connues et dénoncées depuis longtemps: confiscation du pouvoir entre deux élections, choix limité et mal informé lors des scrutins (difficulté d’évaluation des programmes et importance croissante du « marketing » électoral) ; manque d’écoute, de dialogue et de retour de l’élu vers l’électeur après l’élection ; promesses non tenues ; gestion opaque de l’imprévu ; déficit de représentativité socioprofessionnelle par rapport au corps électoral ; mesures coercitives (80kmh ou taxe carbone sur les carburants) ou inter générationnelles (déficit budgétaire ) prises sans consultation populaire ; importance des partis politiques pour être élu et le rester ; concentration des pouvoirs avec les risques associés de corruption, de conflits d’intérêts (rémunération, indemnités, régime de retraite des élus) ; influence des lobbies ; non convergence d’intérêts entre élus et électeurs (cumul des mandats et des fonctions, manipulation des circonscriptions, frein au changement des institutions)…

Le désir de démocratie participative – une plus grande participation, plus directe, du citoyen à la décision politique – est donc ancien et compréhensible.

Déjà en 2007, Ségolène Royal voulait faire évaluer l’ensemble des politiques publiques par des jurys de citoyens, tirés au sort, pour instaurer « une surveillance sur la façon dont les élus remplissent leur mandat » et proposait de mettre en place des référendums d’initiative populaire et des budgets participatifs pour « associer les citoyens aux décisions qui les concernent »

Malheureusement, la recherche académique, les livres, les études, les forums, les sondages sur le thème de la démocratie participative sont assez rares et de qualité inégale. Les exemples étrangers sont peu nombreux, essentiellement en Suisse et aux États-Unis, et mal connus.

De plus, les modalités concrètes de la démocratie participative sont diverses et variées :  proportionnelle, référendum d’initiative citoyenne (constituant, abrogatoire, révocatoire ou législatif), assemblée populaire, conseil ou jury tiré au sort, système de « recall » à l’américaine (révocation des élus)…

Chaque proposition, chaque possibilité mérite un travail approfondi, probablement des expérimentations, pour en définir le champ et les modalités avant de pouvoir être mise en œuvre. Il n’y a pas de recette miracle. Le diable est dans les détails.

La jolie citation de Ségolène Royal « La démocratie, c’est comme l’amour. Plus il y en a, plus elle grandit » prend ainsi tout son relief. Sur la démocratie participative, il faut effectivement se méfier des émotions, du coup de foudre, du trop d’empressement ou d’aveuglement car le sujet est complexe et susceptible d’ouvrir le champ à bien des discours populistes ou superficiels.

Pour lutter contre le dégagisme, une action immédiate semble possible sur le plan économique. Pour obtenir des résultats, pour remettre le pays sur la voie de la croissance et de la prospérité, les solutions sont connues même si elles ne font pas l’unanimité.

Par contre, sur le plan de la rénovation démocratique, les solutions ne sont pas connues même si leur intérêt potentiel fait l’unanimité. Le chantier à ouvrir est long, complexe et incertain, bien au-delà du grand débat national annoncé pour les prochaines semaines.

Emmanuel Macron saura t-il dépasser ses préoccupations partisanes du moment pour proposer au pays un « new deal »: une refondation de l’action publique (moins de prélèvements obligatoires, moins de redistribution, des services publics modernisés) et un chemin long mais déterminé vers plus de démocratie, plus de participation et plus de liberté ?