Bourgeois de tous les pays, unissez-vous !

Ladder to heaven (CC BY 2.0) — fdecomite, CC-BY

2018 est l’année à partir de laquelle plus de la moitié du monde appartient à la classe moyenne.

Par Oliver Wiseman.
Un article de HumanProgress.org

La vie suit son cours alors qu’on est en train de bâtir d’autres projets. De même, le progrès suit son cours alors qu’on est en train de discuter de politique.

La nouvelle la plus importante de ces dernières semaines n’a rien à voir avec les Gilets jaunes. Ça n’a pas fait la Une des journaux ni fait exploser les réseaux sociaux. Il s’agit d’un événement non pas représentatif d’un grand pas en avant, mais de centaines de millions de pas dans la bonne direction.

Je fais référence au fait que, depuis septembre de cette année, plus de la moitié du monde appartient à la classe moyenne.

Homi Kharas et Kristofer Hamel, deux des chercheurs à l’origine d’une étude réalisée sous les auspices du World Data Lab, caractérisent la classe moyenne mondiale comme étant celle des gens :

  • disposant de suffisamment de revenus discrétionnaires pour acheter des biens de consommation durables tels que des réfrigérateurs et des motocyclettes ;
  • ayant la possibilité de dépenser de l’argent en loisirs comme des sorties au cinéma ;
  • et étant assez confiants dans leur capacité à surmonter un choc économique sans retomber dans l’extrême pauvreté.

La mesure la plus précise qu’ils utilisent est le revenu se situant entre 11 dollars et 110 dollars par jour (chiffres exprimés en parité du pouvoir d’achat 2011).

Les chercheurs scindent la population mondiale en quatre groupes. Ils estiment que :

  • 600 millions de personnes sont pauvres (vivant avec moins de 1,90 dollars par jour) ;
  • 3,2 milliards de personnes sont financièrement vulnérables (vivant avec un revenu compris entre 1,90 dollars et 11 dollars par jour) ;
  • 3,6 milliards de personnes répondent à leur définition de la classe moyenne ;
  • 200 millions sont riches (vivant avec plus de 110 dollars par jour).

Pour expliquer la portée de ce qu’ils dépeignent, Kharas et Hamel ne mâchent pas leurs mots :

Pour la première fois depuis le début de la civilisation agraire il y a 10 000 ans, la majorité de l’humanité n’est plus pauvre ou menacée par la pauvreté.

C’est un point de vue rafraîchissant sur le remarquable rythme de progrès de l’humanité. Quand on s’intéresse à l’amélioration du niveau de vie, l’accent est généralement mis sur l’effondrement du nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté – et c’est compréhensible. Mais la croissance de la classe moyenne est sans doute une tendance plus frappante. Selon les calculs de Kharas et Hamel, une personne quitte l’extrême pauvreté toutes les secondes alors que cinq personnes par seconde entrent dans la classe moyenne. Les rangs des riches s’élargissent également, mais au rythme d’une personne toutes les deux secondes.

Lorsque la chute de l’extrême pauvreté est citée comme preuve de la capacité des marchés à améliorer le niveau de vie, la réponse la plus dédaigneuse – et la plus courante – est de persifler sur le fait que les très pauvres ne deviennent que légèrement moins pauvres. Les travaux du World Data Lab montrent à quel point non seulement cet argument est douteux, mais aussi contredit par les faits.

L’étude indique que près de neuf consommateurs sur dix du prochain milliard de consommateurs de la classe moyenne vivront en Asie, où la libéralisation des marchés et l’adoption du commerce mondial en Inde et en Chine ont été et continueront d’être des facteurs de transformation. Les auteurs estiment que le pouvoir d’achat de la classe moyenne américaine sera encore le meilleur au monde en 2030, à 16 000 milliards de dollars. Mais l’Inde et la Chine auront presque rattrapé leur retard, le poids de leur classe moyenne valant respectivement 12 000 et 14 000 milliards de dollars.

Les conséquences de ce changement pour le monde des affaires sont profondes. Comme le disent Kharas et Hamel :

Ce n’est pas un hasard si le dernier succès d’Hollywood est Crazy Rich Asians ou si des multinationales asiatiques ont émergé après avoir bâti leur propre marque et cherchent désormais à concurrencer l’étranger.

Quelles sont les implications politiques de ce point charnière pour la classe moyenne ? Il y a ici un paradoxe. Une classe moyenne en expansion laisse augurer une population plus heureuse. La tendance est donc source de stabilité : lorsque les gens ont quelque chose à perdre d’un seul coup, ils sont moins enclins à rallier une révolution ou une guerre civile. Mais les membres de la classe moyenne deviennent aussi des électeurs plus exigeants, réclamant de meilleurs services publics, des filets de sécurité plus généreux, etc.

Néanmoins, il est troublant de constater que la montée de la classe moyenne en Chine ne s’est pas accompagnée d’exigences de réformes politiques comme beaucoup d’entre nous l’espéraient. Ce changement peut encore se produire, mais – pour l’instant – des centaines de millions de citoyens chinois continuent de vivre une vie bourgeoise dans un État à parti unique. Cela devrait faire réfléchir ceux qui prétendent qu’il existe un lien inextricable entre progrès économique et liberté politique.

Il existe toutefois un lien incontestable à ce stade de l’histoire de l’humanité : le lien entre l’économie libérale et mondialisée et l’augmentation remarquable du niveau de vie dans le monde.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.