« Leading Ladies », d’Assita Kanko : femmes, prenez votre part de pouvoir !

feminisme

Par Thierry Godefridi.

Assita Kanko est pugnace. Le ministre-président socialiste de l’une des nombreuses entités fédérées que compte la Belgique d’aujourd’hui, ministre précisément en charge de l’Égalité des chances et des Droits des femmes, en fit récemment l’expérience, lors d’une vive altercation sur le plateau de l’une des principales chaînes de télévision belges, quand Madame Kanko évoqua dans un débat dominical le caractère « suicidaire » de la politique que le Parti socialiste mène à Bruxelles.

« Do we remember how long this battle has been going on ? », s’interroge Assita Kanko, en exergue de la version française de son livre Leading Ladies, préfacé par Věra Jourová, la Commissaire européenne pour la Justice et l’Égalité des genres, également publié en néerlandais aux Éditions Racine à Bruxelles, en septembre, livre dans lequel il est question d’égalité des chances et des droits des femmes.

Madame Kanko considère que le monde est encore aujourd’hui dirigé à 90 % par des hommes et que c’est la tendance dans tous les domaines où il y a du pouvoir politique, économique et financier. En outre, elle accuse les hommes, même dans les pays les plus avancés sur le plan de l’égalité entre les hommes et les femmes, d’abandonner la « charge mentale » (c’est-à-dire la planification et l’organisation de la vie du foyer) aux femmes. Elle se demande pourquoi on trouve si peu de femmes au sommet et pourquoi elles sont si nombreuses à être dévalorisées ou à se sous-estimer dans tant de domaines.

Elle s’étonne de ce manque d’assertivité de la part des femmes et de leur sous-représentation au faîte du pouvoir car, admet-elle, les femmes ont en principe accès à tout et elles jouissent (en Occident, conviendrait-il d’ajouter) des mêmes droits que les hommes. « Parmi les dernières barrières qui nous empêchent d’avancer, il y a celle qui est, écrit-elle, solidement fixée en nous-mêmes. C’est cette dernière qu’il nous faut avoir non seulement la lucidité, mais aussi l’audace de franchir pour gagner notre part de pouvoir. »

Ces assertions méritent, semble-t-il, d’être nuancées. S’il est un domaine dans lequel assurément les femmes mériteraient d’être mieux représentées, c’est le pouvoir politique. En effet, les décisions à ce niveau les concernent tout autant que les hommes. L’initiative de Madame Kanko d’avoir créé cette année un incubateur politique visant à aider les femmes à entrer et à progresser dans la vie politique, est, de ce point de vue, une initiative heureuse.

S’il se vérifie que le monde est encore aujourd’hui gouverné à 90 % par les hommes, il faut toutefois se réjouir que deux des trois plus grandes économies européennes, la plus grande, l’Allemagne, et la Grande-Bretagne, sont dirigées par des femmes, Madame Merkel et Madame May, et que nombre d’autres démocraties occidentales sont ou ont été gouvernées par des femmes (la Nouvelle-Zélande et l’Australie, à titre d’exemple).

Que les États-Unis et la France y fassent notoirement exception est de nature à susciter la réflexion. Les femmes n’y sont-elles pas plus nombreuses que les hommes ? Comment se fait-il que, en 2016, seulement 54 % des femmes votèrent pour madame Clinton et que 42 % préférèrent Monsieur Trump alors que l’on eût cru que ce dernier avait fait beaucoup pour les en dissuader ? Comment se fait-il que le contingent féminin (87 membres) de la Chambre des représentants des États-Unis n’est, en décembre 2018, que de 20 % de l’effectif total (435) ? Faut-il y voir un complot ourdi à l’encontre des femmes par les hommes, une manifestation de sexisme ?

À cet égard, le livre d’Assita Kanko vaut en ce qu’il consacre ses quatre cinquièmes aux histoires de Leading Ladies, de femmes ayant bravé les interdits, réels ou imaginaires, pour s’affirmer dans la vie et le monde d’aujourd’hui.

Épinglons, parmi d’autres, les propos d’Alexandra Borchio-Fontimp (la conseillère départementale LR à Antibes, « Dès qu’on entreprend quelque chose dans la vie, qu’on fasse du sport ou qu’on soit à la maison, c’est le fait de se confronter aux autres qui fait avancer. »), d’Ayaan Hirsi Ali (ex-députée néerlandaise d’origine somalienne, menacée de mort par des islamistes radicaux pour avoir dénoncé les violences commises à l’égard des femmes dans les pays musulmans, « Mon but n’était pas de faire de la politique une carrière. J’y étais entrée pour une raison précise : servir et non me servir. »), de Catherine Pugh (la maire noire de Baltimore, « Be yourself. Il faut juste être soi-même et se concentrer sur ses objectifs. », « Pour changer les choses, je n’ai pas attendu la politique. J’ai créé mon entreprise… », « La médiocrité et la lâcheté ne sont pas des options… » « Always look like you are in charge. Dress for success always. »).

Ou de Marietje Schaake (députée européenne néerlandaise, « Quand on est bien préparée, cela se voit, vous rayonnez et cela vous donne plus d’assurance. Je n’ai jamais baissé les yeux ou les bras face aux préjugés. »), de Rosine Sori-Coulibaly (ministre de l’Économie, des Finances et du Développement au Burkina Faso, d’où Madame Kanko est originaire, « Travailler pour avancer. Ne pas attendre que les choses viennent à vous. »).

Ou, encore, de Corinne Faut (première femme belge générale de brigade d’aviation, « Il faut savoir ce que l’on veut. Et quand l’on veut atteindre le but que l’on s’est fixé, il faut y aller vraiment à fond. »), de Sarah Daninthe (championne française d’escrime, « Tout d’abord, il faut avoir un but. Ensuite, ne pas se disperser. Se concentrer et travailler pour l’atteindre. »)

Ou, enfin, de Claire Tillekaerts (CEO de Flanders Investment & Trade, citant Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. », et Gandhi, « Happiness is when what you think, what you say and what you do are in harmony. »).

Puisse l’incubateur politique créé par Madame Kanko produire quelques Leading Ladies de cette envergure et nul doute que des hommes leur apporteront les suffrages que des femmes persisteraient à leur refuser car de telles Leading Ladies n’ont que peu de concurrence dans le personnel masculin carriériste au pouvoir et ce ne sont pas de fort peu libéraux quotas, une forme d’égalité ex post, qui pourvoiront à la promotion de leurs talents.

Mais, que ces Leading Ladies ne se trompent pas de combat : la liberté de penser et de parler semble aujourd’hui bien plus en danger dans le monde occidental que ne le sont les droits des femmes ! Joyeux Noël à toutes et à tous !

Leading Ladies, Assita Kanko, Éditions Racine, 256 pages.

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