Des Gilets rouges en Tunisie pour quoi faire ?

Drapeau Tunisien à Paris en 2011 lors d'une manifestation (Crédits Gwenael Piaser, licence Creative Commons)

Le succès des gilets jaunes est assurément dans sa diffraction hors de l’Hexagone. Il a ainsi donné naissance en Tunisie à des gilets rouges entendant y adapter certaines des revendications populaires françaises.

Par Farhat Othman.

Discrètes ces derniers temps, les menées en Tunisie pour y réussir l’importation du populaire mouvement de protestation français sont de plus en plus affichées à l’occasion de la célébration du huitième anniversaire d’une révolution détournée de ses objectifs par des minorités privilégiées, plus que jamais soucieuses de leurs intérêts et du pouvoir.

C’est d’autant plus pressant pour ses auteurs que la fin de 2019 verra l’organisation des prochaines élections législatives et présidentielle. Depuis ce 17 décembre marquant l’anniversaire des émeutes de Sidi Bouzid, augurant du 14 janvier, c’est chose faite. Un sit-in est organisé à la Kasbah de Tunis entendant se situer dans le prolongement du fameux second sit-in ayant amené l’assemblée constituante.

Toutefois, le doute reste de rigueur sur la vraie nature populaire de ce qui n’est encore qu’une nébuleuse de forces, allant des premiers bénéficiaires de la supposée Révolution du jasmin, les intégristes religieux, aux prétendus modernistes, surtout parmi les anciens profiteurs de l’ordre ancien réunis autour du président de la République chahuté par un chef du Conseil ambitieux, ayant osé contrarier la seconde tête d’un exécutif bicéphale en s’appuyant sur une assemblée où il a su se ménager l’appui, même s’il reste conditionnel, de l’hégémonique parti islamiste.

Un désert des Tartares

En Tunisie, avec le temps passant, la vérité sur les tenants et aboutissants de ce qu’on a appelé à tort révolution commence à ne plus faire de doute dans les têtes. Surtout que la pratique politicienne des uns et des autres, par trop affairiste et vénale, émousse chez le Tunisien sa tendance naturelle à pardonner, passer l’éponge dans l’espoir d’entrevoir, ne serait-ce que virtuellement, un léger mieux pour sa détresse.

Il s’agit d’une idiosyncrasie de la psychologie tunisienne qui a souvent été le prix payé par les masses pour aider à ce que les choses changent quelque peu dans leurs conditions de vie miséreuses. Car malgré les immenses espoirs suscités par le coup du peuple, terme plus approprié pour la supposée révolution, rien n’a changé en un pays n’honorant pas la promesse de modèle qu’il serait en puissance, devenant même un désert des droits et des libertés alors même qu’ils sont de plus en plus exigés et guère plus souhaités.

La Tunisie est aujourd’hui ce désert des Tartares de la légende ; on y parle de démocratie et d’État de droit, mais en pure virtualité et, au mieux, pour juste user de similidroit, instaurer une sous-démocratie. Ce qui n’est guère différent, sinon bien pis, de ce qui existait sous l’ordre ancien où demeuraient des interstices de liberté aux plus audacieux. Certes, une constitution a été adoptée avec des acquis conséquents ; mais elle est lettre morte dans ses plus stratégiques acquis, les forces au pouvoir, islamistes ou non, refusant de les mettre en œuvre.

Au-delà des apparences, elles sont bien alliées pour le maintien de l’esprit de l’ordre ancien de la dictature, synonyme de résilience des immenses privilèges d’un pouvoir abusif, privilèges anciens pour les uns et privilèges nouveaux pour les autres. Par conséquent, le sens populaire a tendance à dire de la Tunisie qu’elle est passée de l’ignominie de la seule famille du dictateur aux turpitudes d’une pluralité de dictatures, celles de profiteurs de tous horizons dont le nombre a par trop augmenté, faisant gonfler au-delà du supportable la misère de la majorité des Tunisiens.

La plus éloquente illustration de cette oeuvre de sabotage de l’espoir populaire né d’une révolution virtuelle que d’aucuns ont cherché en vain à rendre réelle est bien évidemment l’échec flagrant de la mise en place de la Cour constitutionnelle. Bien que la date limite à sa mise en place soit dépassée depuis longtemps, cette condition sine qua non d’une démocratie qui se respecte fait toujours défaut ; les autorités violent ainsi délibérément et quasiment de concert  la constitution dont elles ne manquent pas de se prévaloir par ailleurs pour des actes mineurs, bien plus adaptés à leurs intérêts, comme les réparations qu’on s’obstine à servir dans le cadre d’une justice transitionnelle partielle et partiale, ayant été adaptée à l’idéologie des bénéficiaires, excluant nombre de cas avérés de flagrantes injustices ne réclamant pourtant pas réparation matérielle, mais juste la reconnaissance de leur droit.

Un tel état déplorable est logique somme toute quand le pays continue à être soumis à des lois devenues obsolètes, ayant été annulées par cette même constitution qu’on ne veut pas mettre en vigueur intégralement. Aussi continuent-elles de brimer le peuple, sa jeunesse notamment, tout en sauvegardant les intérêts des privilégiés, surtout les nouveaux. Ceux-ci tiennent bien à avoir les mêmes privilèges que leurs prédécesseurs au nom de la justice transitionnelle détournée de son esprit, l’occasion rêvée de servir des prébendes aux affidés des partis politiques, notamment celui qui fait une arme fatale de sa lutte contre la dictature et de la religion qu’il ne viole pas moins par une lecture intégriste, bien plus biblique que coranique.

Veille d’année électorale

C’est dans un tel état de désertification avancée des valeurs humanistes qu’il faut considérer l’initiative de s’inspirer de ce qui se passe en une France demeurant la référence absolue pour les élites nationales, aussi bien pour singer ce qui s’y fait que pour le vilipender. Cela a été d’autant plus tentant que le pays est à la veille du rendez-vous électoral de ses plus majeures échéances politiques, prévues pour la fin de l’année à venir.  Aussi, tous les moyens y ont été mis pour s’y préparer au mieux.

C’est le cas des affairistes de l’ancien régime, agissant au nom de la modernité sans avoir rien fait jusqu’ici en la matière, à part de pérorer dans le vide sidéral. Subitement, on les voit passer à la vitesse supérieure avec, pour cheval de bataille, l’égalité successorale, projet ô combien sensible, mais juste en apparence, le peuple y étant prêt, seules quelques élites le refusant au nom d’un mythique conservatisme social. Si le président de la République s’est enfin décidé à proposer cette vieille réforme, c’est bien en vue de gêner ses anciens alliés islamistes et préparer une probable candidature à se succéder à lui-même malgré sa santé et son âge cacochyme. Après tout, il est mieux-portant que le Président et le roi des pays d’à côté qui sont plus jeunes mais de santé bien plus fragile que lui. Cela s’est ajouté à l’appui qu’il a donné à l’action portée par les mouvements gauchisants à propos des assassinats politiques ayant endeuillé le pays et engageant, directement ou indirectement, la responsabilité des islamistes, avec notamment un bien grave dossier de structures parallèles au service du parti islamiste resté au fond fidèle à son passé.

Supposé soutenir la stabilité gouvernementale et tenant à bout de bras le chef du gouvernement, celui-ci se sent, pour sa part, floué par lui, M. Chahed n’ayant pas daigné répondre à la condition expresse de son soutien, à savoir l’engagement de ne pas se présenter aux élections. Plus que jamais, le président du Conseil y pense et s’y prépare même activement en lançant son propre parti autour d’un bon noyau de députés débauchés dans le cadre d’un tourisme parlementaire devenu, pour d’aucuns, un sport assidu. D’où, pour le parti Ennahdha, un véritable casse-tête politique : faire en sorte de ne pas paraître désavouer un gouvernement qui n’a été récemment remanié qu’avec son appui et selon ses voeux, car c’est alors se désavouer ; mais aussi et dans le même temps agir de la manière subtile qu’il pratique avec art en vue de mettre en difficulté son chef, le punir de sortir des clous de la parfaite conformité aux intérêts stratégiques d’Ennahdha.

Ainsi ce dernier use-t-il de l’arme qu’il maîtrise au mieux, celle de la menace de troubles populaires sur fond de contestations sociales généralisées dont la responsabilité directe ne saurait lui être attribuée faute de preuves suffisantes du fait du mécontentement généralisé dans le pays, faisant déjà le fonds de commerce du puissant syndicat des travailleurs, l’UGTT. Au vrai, une telle stratégie machiavélique est d’autant bienvenue pour le parti de Rached Ghannouchi qu’elle lui permet justement de fouler les plates-bandes des syndicalistes, forts remontés contre le gouvernement pour leur part aussi, l’accusant de se soumettre aux diktats de l’étranger et du FMI en tout premier lieu.

De la sorte, Ennahdha récupère la colère des travailleurs tout autant qu’il surfe sur la vague des forces manipulant les Gilets rouges, ennemis du chef du gouvernement et proches, pour l’essentiel, du président de la République devenu le premier adversaire du chef du gouvernement qu’il a pourtant nommé, mais n’ayant pas réussi à le désavouer ainsi qu’il a pu le faire déjà avec son prédécesseur.

C’est que Youssef Chahed a su faire bon usage du dicton du chat échaudé en se ménageant l’appui islamiste, d’autant que, lors de son investiture, il a été mis en garde de veiller à ne pas risquer de mécontenter le gourou islamiste, véritable gouvernant du pays grâce à l’appui illimité dont il dispose de la part des Américains qui l’ont placé au pouvoir. Il faut dire que M. Chahed a aussi ses entrées auprès des mêmes protecteurs, ayant été étroitement associé à eux par le passé dans le cadre d’activités techniques communes.

Sérieux troubles en vue

S’il est évident que les ambitions électorales des uns et des autres sont derrière le mouvement des Gilets rouges qui se profile, devant faire l’actualité d’un mois de janvier traditionnellement turbulent en Tunisie, il n’est pas moins sûr qu’il tire quelque légitimité du désenchantement généralisé dans le pays. Aussi, s’il peut assurément rencontrer le succès escompté, ce ne serait toutefois qui si le chef du gouvernement n’arrive pas à user des sérieux atouts qu’il a en vue de retourner rapidement la situation en sa faveur, comme il s’y applique au reste.

Cela doit se faire, tout d’abord, avec l’officialisation de son propre parti ; mais cela doit l’être aussi et surtout avec la précision d’objectifs allant dans le sens des attentes populaires et devant impliquer une prise de distance sans équivoque avec toutes les forces classiques, dont surtout le parti islamiste qui est supposé être son parrain. Ainsi qu’il a su se révolter — avec brio — contre son père putatif, le président de la République, il est en mesure de se démarquer de celui qui n’a jamais été son partenaire, le chef du parti islamiste, puisqu’il a juste su profiter d’une proximité d’intérêt dont il importe désormais de clarifier les termes. C’est ce qui suppose d’aller dans le sens des revendications populaires les plus légitimes en plus d’être impératives, ayant de la sorte l’ambition de servir moins les partis que la patrie.

Cela veut dire que ce sont les sujets sensibles en matière de droits et de libertés, dans le sillage de l’égalité successorale, qui doivent être à l’honneur. Par exemple : interdiction du test anal, à défaut d’abolition de l’homophobie ; suppression des circulaires illégales en matière de restrictions de la consommation et du commerce d’alcool ; retrait du cannabis de la liste des stupéfiants. Or, il ne s’agit ici que de mesures au symbolisme certain, aux retombées psychologiques non moins certaines, et qui peuvent se réaliser par simples décisions administratives avec des conséquences immenses dans l’imaginaire populaire.

Afin de ne pas trop prêter le flanc à l’exploitation partisane, de telles actions nationales impératives doivent aussi être articulées à des mesures sur le plan international impliquant la nécessaire inclusion de la libre circulation humaine dans l’accord de libre échange en matière de commerce et des services (ALECA) devant être signé en 2019, et ce dans le cadre d’un appel à un espace méditerranéen de démocratie impliquant la reconnaissance d’Israël ou, pour le moins, l’action pour une citoyenneté francophone par l’appel à un visa francophone dans le cadre de la préparation du sommet du cinquantenaire que la Tunisie abritera en 2020.

On l’a compris, c’est de transfiguration du politique qu’il s’agit, car cela suppose d’innover en matière de pratique politique tant nationale qu’internationale. Sans heurter certes les intérêts des néolibéraux occidentaux constituant le soutien indéfectible des islamistes, mais ne les mettant pas non plus au service d’une idéologie religieuse dans laquelle la large majorité du peuple ne se reconnaît pas ou plus, plutôt au service des droits et des libertés qu’attend toujours ce peuple trop longtemps sevré de ce qui lui est dû.

Après huit ans de ce qu’il veut toujours appeler révolution, le peuple tunisien est dans l’attente de son messie lui apportant la bonne nouvelle de sa libération de la dictature des lois scélérates, sinon il ne se retiendrait plus d’encourager les plus sérieux troubles nonobstant leurs motivations. Or, objectivement, le chef du gouvernement est le mieux placé pour incarner un tel sort s’il croit assez à sa bonne étoile, osant surtout prendre tous les risques que cela suppose, y compris de devoir quitter le gouvernement au moment opportun en vue de servir non pas son ambition personnelle, mais les attentes populaires à plus de dignité en termes de droits et de libertés.

Au vu de la situation de déliquescence dans laquelle se trouve le pays profond, il est quasiment un César tunisien, marchant sur les pas de son illustre prédécesseur italien. Saura-t-il, lui aussi, franchir le Rubicon, non pas en marchant sur Tunis, mais vers les attentes du peuple, celles des libertés et des droits en tous domaines, notamment les plus sensibles que refusent les autres forces politiques. Assurément, ce sera moins la nature que la facture que prendra le mouvement attendu des Gilets rouges qui déterminera dans quel sens il agira, tout autant que son sort et celui du pays au-delà des mythes érigés en dogmes afin de ne rien tenter de salutaire dans le pays.

Or, on l’a dit et on le verra bien pour l’égalité successorale, le conservatisme de la société est un pur prétexte, un mensonge qui n’est, au mieux, qu’une illusion d’optique, correspondant à cette ruse de vivre utilisée par les masses brimées afin de survivre aux lois scélérates ; c’est ce que je nomme « jeu du je » généré par l’environnement de contraintes légales. Effectivement, il a été largement démontré  que si conservatisme il y a en Tunisie, il n’est avéré que chez les élites, étant l’arme par laquelle elles bétonnent leurs privilèges et immunités en un pays pourtant démuni de l’essentiel vital, qu’on dit populairement zawali.

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