La Tunisie est-elle au bord du chaos ?

Tunisie By: LetNoun - CC BY 2.0

La Tunisie est secouée par des conflits sociaux virulents. Sont-ils annonciateurs d’un renouveau ? Faut-il y travailler de l’intérieur comme surtout de l’extérieur ?

Par Farhat Othman.

chaos tunisien
Tunisie By: LetNounCC BY 2.0

Déjà avant la récente conférence internationale sur l’investissement suivie par le sommet avec l’Union européenne, la Tunisie était déjà secouée par des conflits sociaux virulents augurant d’un chaos périlleux. Or, ils se multiplient. Ne serait-ce pas, paradoxalement, annonciateur de renouveau ? Faut-il y travailler de l’intérieur comme surtout de l’extérieur ?

Le chaos tunisien

Notre théorie du chaos tunisien est que les facteurs de confusion et leurs manifestations sont connus. Il s’agit d’éviter de retomber dans les dérives de l’ancien régime. Les écueils à éviter sont nombreux.

Le premier, est d’éviter la corruption généralisée, la contrebande et bien sûr le terrorisme. Celui-ci est d’autant plus périlleux qu’il est sous-tendu par un véritable terrorisme mental qui en arrive à se satisfaire de la législation scélérate de la dictature déchue pour asseoir sa propre dictature morale.

Ainsi envisage-t-on actuellement en Tunisie le pardon au bénéfice des terroristes repentis nonobstant leurs crimes passés. Quand on sait qu’un tel pardon n’est même pas envisagé en faveur des innocentes victimes des lois liberticides ayant trait à la vie privée pourtant protégée par la constitution, on mesure à quel point atteint le chaos en Tunisie où même la torture n’a pas disparu malgré les efforts faits pour l’éradiquer. C’est que les habitudes ont la peau dure !

Si les causes et les manifestations de ce chaos tunisien sont ainsi bien évidentes, les solutions le sont tout autant ; mais on n’ose y recourir !

Quels remèdes nationaux au chaos tunisien ?

Le remède est d’abord dans des mesures internes qui supposent une réforme législative d’envergure abolissant les lois de la dictature, à commencer par toutes celles qui sont normalement devenues illégales depuis l’adoption de la constitution, heurtant ainsi l’État de droit.

Citons, à titre d’exemple, l’inégalité successorale, l’homophobie, le sexe libre entre adultes consentants ou encore les textes restrictifs en matière de commerce et de consommation d’alcool et de cannabis. Dans toutes ces matières, on prétexte la morale et la référence à la religion, alors que l’islam est innocent d’une telle fausse lecture, ces lois étant foncièrement immorales et contraires à l’islam. Cela a été largement démontré qui plus est.

Or, ce que les autorités, et même les militants démocrates, font tout au plus, c’est de proposer des textes d’intérêt secondaire qui, s’ils vont dans le bon sens, n’ont pas moins le tort majeur de détourner l’attention de la question primordiale. On se satisfait ainsi de l’accessoire tout en sacrifiant le principal.

C’est le cas de l’actuel projet de loi sur la violence faite aux femmes dont le but avéré mais non avoué pour d’aucuns, intégristes mais pas seulement, est d’enterrer un autre texte, bien essentiel et plus ancien, portant sur l’égalité successorale toujours en souffrance à l’Assemblée.

Toutefois, de telles réformes plus qu’impératives, ainsi jugées d’ailleurs par le parlement européen dans une récente résolution, ne peuvent être entreprises par l’État tunisien si affaibli sans le soutien massif de ses partenaires occidentaux; ce qui suppose le changement de leur stratégie actuelle vis-à-vis de la Tunisie.

Remède au chaos tunisien sur le plan international

La stratégie occidentale actuelle en Tunisie est néfaste à plus d’un titre : elle l’aide si parcimonieusement que cela aggrave sa situation ; et surtout, elle n’ose pas l’adapter pour être au diapason des défis du monde nouveau en gestation dans le pays et ailleurs. Cela impose d’abord d’oser enfin abolir la dette tunisienne ou, pour le moins, décréter un moratoire jusqu’au retour de la santé au pays. Une telle stratégie n’est pas valable non plus du fait du soutien apporté à un islam supposé modéré et qui ne l’est point quant à l’essentiel, ne l’étant qu’en apparence.

Au vrai, l’islam politique tunisien fait tout pour maintenir en l’état la législation de la dictature, même dans ses aspects coloniaux, et ce notamment dans le domaine essentiel de la vie privée des gens, afin d’instaurer en douce sa dictature dogmatique au nom d’une fausse morale islamique, n’étant qu’intégriste islamiste. Aussi, aucun changement dans le bon sens en Tunisie ne saurait advenir sans modification de la stratégie occidentale actuellement en vigueur vis-à-vis des islamistes.

L’Occident, l’Europe en premier, a profité et profite de la Tunisie. Pourtant, il pourra profiter encore mieux et plus durablement s’il se décide enfin à agir pour que la Tunisie ne bascule pas dans le chaos où se trouve le monde arabe. Or, on n’en est pas loin et seul un remède de cheval, courageux et d’ailleurs inéluctable, saura sauver le pays du désastre en le mettant sur l’orbite de la réussite tout en consolidant sa transition vers l’État de droit et son fatal ancrage dans la galaxie libérale occidentale.

Cela impose, afin de les détourner des chemins de traverse, de reconnaître aux jeunes, plus que jamais brimés et désespérés, leur droit à circuler librement. Ce qui est parfaitement possible avec l’outil absolument respectueux des réquisits sécuritaires qu’est le visa biométrique de circulation délivrable gratuitement et automatiquement à tout ressortissant tunisien qui le demande.

Ce serait, d’ailleurs, à la fois conforme au droit international — en étant enfin la contrepartie nécessaire au prélèvement des empreintes digitales — et aussi à l’éthique, car on ne pourrait instaurer un libre-échange de marchandises sans instaurer au préalable le libre mouvement de leurs créateurs, les humains. D’où, au reste, ma proposition de substituer à l’actuelle négociation de l’Accord de Libre-Échange Complet et Approfondi (ALECA) des négociations réellement complètes et approfondies, un Accord de Libre-Échange et Circulation Complet et Approfondi (ALECCA). Ce qui pourrait se faire dans le cadre d’un Espace de démocratie méditerranéenne à créer.

Adhésion de la Tunisie à l’U.E serait-elle la solution ?

Par ailleurs, au-delà du vœu pieux du plan Marshall, il importe de proposer l’adhésion de la Tunisie à l’Union européenne, qui entraînerait le déclenchement de tous les mécanismes européens de mise à niveau du pays pour une telle entrée en Europe dont il relève déjà structurellement, mais informellement.

Après la récente suspension des négociations d’adhésion avec la Turquie, l’Union aurait tout intérêt à envisager sérieusement d’entamer des pourparlers pour l’adhésion de la Tunisie à l’UE, qui est inévitable pour différentes raisons, dont le sens de l’histoire et la paix en Méditerranée.

Cela augurerait, bien évidemment, celle du Maroc et de tout le Maghreb ultérieurement. Et c’est une inéluctabilité dans le monde nouveau qui se met en place, fait de solidarité dans l’inclusivité, la mondialisation devant devenir un monde d’humanité.

Autant anticiper un tel avenir fatal ! En cela, renouant avec son esprit de conquête et d’ouverture, l’Europe ne fera que se conformer à sa devise et à ce que disait son éminent philosophe Hegel assurant que l’Afrique du Nord fait bel et bien partie intégrante de l’Europe.

D’ailleurs, les présides au Maroc attestent bien déjà de la présence territoriale européenne en ce Maghreb dont le sort pour le meilleur et pour le pire, est indissociable de celui de l’Occident. C’est la nouvelle bataille de la Méditerranée à gagner pour en refaire la mer commune qu’elle est tout en ne l’étant plus.