Cette Tunisie qui devrait lutter pour sa liberté

Détail Rodin by angela n(CC BY 2.0)

Par Farhat Othman.

La Tunisie est loin d’être le pays au peuple qui sourit ; ce sourire est devenu une grimace du fait de lois scélérates qui prévoient la prison pour des actes innocents, comme un simple baiser entre amoureux dans une voiture à l’arrêt.

La Tunisie qu’on veut, aujourd’hui, présenter en modèle de la transition vers l’État de droit — on parle même d’Exception Tunisie, titre d’une trilogie parue à Tunis —, présente un visage hideux.

Sa société, hédoniste dans l’âme pourtant, croule sous le poids de lois scélérates, toujours en vigueur, figurant la résilience des tares du passé colonial et de la dictature. Illustration en a été apportée par la récente condamnation à la prison ferme d’un Franco-Algérien pour un baiser échangé avec sa copine tunisienne dans leur voiture bien à l’arrêt, à l’abri des regards sauf ceux de la police aux aguets.

Part d’ombre d’une société libertaire

Il y a eu certes la révolution du jasmin en Tunisie, ce coup du peuple manifestant les attentes démocratiques des masses. Mais les responsables au pouvoir, les islamistes et leurs alliés supposés modernistes, veulent en faire désormais un simple coup d’épée dans l’eau.

Car les menées occultes politico-économico-idéologiques qui ont veillé à canaliser la volonté populaire de changement et des aspirations légitimes à des droits et des libertés, semblent réussir à imposer le maintien de la législation de la dictature.

Et on y ajoute une seconde dictature encore plus honnie, étant immorale tout en se prétendant morale, se faisant au nom d’une religion violée dans sa lettre et ses visées.

Certes, ce n’est pas nouveau, l’islam ayant été déjà instrumentalisé par la dictature qu’on a crue abolie. Les forces obscurantistes agissant dans le pays puisent, bien évidemment, dans un fonds de religiosité vivace chez une minorité activiste, mais elles sont non religieuses aussi. Les deux composent ces équipes que l’actuel seigneur du monde a veillé à mettre au pouvoir au service de ses ambitions de courte vue, une politique de gribouille au Moyen-Orient. Ainsi sert-il ses visées au Maghreb en se souciant comme d’une guigne de la solidarité devant marquer désormais et nécessairement les rapports mondiaux.

D’où une politique saugrenue qui se manifeste par son alliance avec l’islam intégriste dont la vision stratégique se limite au pouvoir et à son exercice au service de ses vues obscurantistes, et ce en usant de l’outil économique réduit à un faux libéralisme, affairiste, sans foi ni loi.

Or, le vrai libéralisme commence par les moeurs. Ce que l’islam politique, en Tunisie comme ailleurs, s’évertue à ne pas admettre malgré un discours de circonstance destiné à tromper ou à contenter ceux en Occident dont la conscience est trouble ou troublée.

Une Tunisie légale homophobe

La question de l’homophobie est bien une excellente illustration d’un tel tropisme politico-idéologique de la part de ce faux islam politique libéral tunisien. J’en parle volontiers pour son aspect symbolique et sa charge contestataire de la moraline intégriste et de l’aveuglement occidental à ses propres valeurs.

La meilleure façon pour les islamistes tunisiens, s’ils s’avèrent sincères — et pour démontrer un sens démocratique dont il y a tout lieu de douter faute d’actes tangibles, malgré leur ramage  — est bien de le démontrer en cette matière avant tout autre, du fait de sa nature sensible à la lisière du sacré. En effet, le gay est bien le symbole absolu de l’autre, ce différent qu’on refuse et qu’il importe plus que jamais de respecter, et de lui reconnaître les droits. Il est le différent à honorer en terre d’islam au vu des avanies et des drames faits à tort à une minorité sexuelle.

Le respect des droits gays est d’autant plus impératif dans un pays comme la Tunisie qu’elle est située aux portes de l’Europe, et se veut démocratique.

En effet, la loi qui brime les innocents gays, le fameux article 230 du Code pénal, est un texte colonial. Jamais auparavant, le sexe gay n’a fait l’objet d’une prohibition formelle au pays ; il relevait certes du non-dit, mais il était, à ce titre justement, ignoré dans l’espace public.

Abolir d’urgence les lois scélérates

La loi coloniale homophobe, comme tant d’autres moins symboliques, défigure l’image radieuse d’une Tunisie qui fut jadis souriante avec son peuple connu jouisseur, aimant croquer la vie à pleines dents. Elle s’ajoute à d’autres, aussi antiques qu’obsolètes, auxquelles tiennent les élites au pouvoir, déconnectées des réalités du pays réel. Plus que jamais, il est un commandement qu’impose la destinée libérale du pays : la libéralisation des moeurs qui sont déjà, au demeurant, libres mais à bas bruit, incognito. C’est la nature de la Tunisie d’être un pays sans bruit, reconnaissent les sociologues avertis.

L’état actuel de flagrant divorce entre le pays réel et légal est aussi à mettre à la charge d’un Occident de plus en plus présent dans le pays, y imposant ses diktats. Il est évident que si cet Occident osait rappeler ses valeurs humanistes à ses partenaires tunisiens, aucune loi scélérate de l’ancien régime dans le domaine des moeurs ne résisterait à un tel mythe excipé par les dirigeants pour excuser leur impéritie en matière de libertés et de droits privatifs.

Outre la thématique clef du refus du différent absolu qu’est l’homophobie, dont la base légale est l’article 230 du Code pénal, la législation de la honte en Tunisie qu’il est impératif d’abolir porte sur bien d’autres domaines et textes dont ceux ayant amené aujourd’hui le scandale du bisou : les articles 226 et 226 bis du même Code. Comme le reste, ils se présentent en une garantie bien illusoire de la moralité publique, de la pudeur et des bonnes moeurs, puisqu’ils violent, bien au contraire, la vraie éthique.

Tout d’abord, bien évidemment, il y a la fameuse question de l’égalité successorale dont on ne fait que jouer, en faisant un pur enjeu électoral au lieu de la réaliser sans plus tarder. C’est ce que semble faire le président de la République, agissant à l’ancienne en créant une commission destinée à enterrer la question au lieu de proposer un projet de loi, et qui existe bien ! Il s’agit d’un texte consensuel qui présente l’avantage d’être immédiatement réalisable.

Bis pis, on continue à la présidence d’imposer le voile à la femme de par le protocole de Carthage lors de la prestation du serment par les hauts commis de l’État. N’est-ce pas une preuve suffisante de la volonté présidentielle de ne vouloir pas reconnaître ses droits à la femme pour sa parfaite égalité au fallacieux prétexte religieux ?

Or, en cette matière comme en celles de la pudeur et du sexe, on fait une fausse lecture de la religion. Il a ainsi été démontré que la saine compréhension de l’islam est qu’il commande la parfaite égalité et ne l’interdit nullement. Par ailleurs, on a prouvé que la vraie pudeur en islam ne s’impose pas par la force, devant être spontanée, issue d’un sentiment personnel se manifestant par l’exemple à donner et tolérant pour ce qui choque, imposant tout juste d’en détourner le regard, veillant à administrer l’exemple parfait de la maîtrise de soi.

Répondre aux attentes d’une société en ébullition

La société tunisienne est en ébullition, refusant plus que jamais la limitation de ses droits et libertés reconnus par une Constitution demeurée lettre morte. Un signe qui ne trompe pas : le désintérêt, surtout de la part de ses jeunes, pour les élections municipales qu’on s’obstine à vouloir organiser alors que le cadre législatif est demeuré le même, celui du régime déchu ! On l’a vu surtout avec la crise de l’Instance supposée indépendante chargée des élections, étant loin de l’être, ce qui aggrave les suspicions populaires à l’égard de la classe dirigeante.

Le peuple de Tunisie rejette de plus en plus ses dirigeants et la démocratie au rabais qu’on lui propose. Il n’accepte surtout plus les brimades que subissent quotidiennement ses jeunes du fait d’un environnement légal vicié auquel échappent les vrais malfaiteurs, privilégiés du pouvoir, contrebandiers, corrompus et terroristes mentaux.

Plus révoltée que jamais, la jeunesse tunisienne se donne comme elle le peut une raison de vivre, démontrant sa maturité pour mériter la considération, quitte à le faire de la pire façon : sur les champs de traverse. Elle se tue volontiers au fond de la Méditerranée à vouloir rallier ce que fut et reste un Eldorado, cette Europe toujours préférable à l’enfer africain, ou encore mieux se laisser tenter par le coup de feu sur les terres d’Orient ou celles de son propre pays. L’excès n’appelle-t-il pas un excès encore plus grand ?

Il n’est plus possible, en Tunisie comme pour l’Occident, de continuer à fermer les yeux sur les tares qui rongent la société tunisienne du fait de l’impéritie des gouvernants. Au mieux, il s’agit d’un dégât des eaux, ou même un incendie dans l’immeuble méditerranéen; on ne peut s’en désintéresser, laisser le seul habitant de l’appartement Tunisie le gérer; il y va de la sécurité de l’ensemble de notre immeuble planétaire !

S’il est difficile de lutter efficacement contre la corruption généralisée et les diverses injustices liées à un désordre mondial imposé au pays de par les vicissitudes de l’histoire, il n’est nullement impossible d’abolir les textes moyenâgeux, comme ceux d’atteinte à la pudeur ou légalisant l’homophobie et son corollaire le test anal. Un projet de loi ambitionnant de rationaliser la protection de la morale et de la pudeur publiques vient, au reste d’être proposé par la société civile.

Il est bien temps de cesser de violer le droit et la foi en leur nom. C’est l’épreuve à assumer par les justes, en Tunisie et en un Occident devant faire montre de cette force d’âme que commande son statut actuel, faisant taire ses démons matérialistes et islamophobes. La paix en Méditerranée, l’avenir des rapports entre les cultures et une saine compréhension du libéralisme en dépendront pour une grande partie.