Les Gilets Jaunes face à l’idéologie climatique

COP 21 _DDC0064 By: thierry ehrmann - CC BY 2.0

Pour la première fois, le pays se place à la pointe de l’opposition aux mesures pseudo-environnementales, incohérentes et idéologiquement rétrogrades. OPINION

Par Benoît Rittaud.

Difficile de faire mieux que ce pastiche de l’apocryphe Marie-Antoinette par les Gilets Jaunes pour décrire la déconnexion profonde de la politique climatique gouvernementale. Longue vie au mème.

En suscitant la sympathie populaire contre la taxe carbone, les Gilets Jaunes viennent de ringardiser les vieux mantras qui sauvaient la planète. Sourd à ce message pourtant clair et rationnel, Emmanuel Macron se fait la caricature de lui-même en faisant fuiter par le JDD l’annonce de la création d’un « Haut conseil pour le climat. »

Que la bataille intellectuelle et militante commence. Enfin.

Nous avons d’un côté le pouvoir institutionnel. Celui-ci, depuis la « taxe carbone » programmée par François Hollande, se propose d’arrêter le réchauffement climatique à lui tout seul, à l’aide de mesures dont il n’a cure du caractère anti-social. L’OFCE a montré que les mesures « écologiques » de l’actuel gouvernement étaient supportées surtout par les couches les plus défavorisées.

À l’époque, personne n’a réagi à ce rapport autrement que par un haussement de sourcils. Il faut bien sauver la planète, et que voulez-vous : ce n’est tout de même pas la faute des riches si les pauvres sont moins vertueux.

Un nouveau comité Théodule

Retranché derrière ses certitudes, Emmanuel Macron a fait savoir qu’il irait encore plus loin en annonçant ce mardi, selon ce qu’en fuite le JDD, la création d’un nouveau Truc Qui S’Occupera Du Climat. C’est sans doute histoire de calmer le jeu (rires) que la fuite précise :

On va le doter de moyens pour qu’il puisse rentrer (sic) en profondeur dans les politiques publiques.

Voilà donc un élément de réponse à la question « Qu’est-ce que vous faites du pognon ? » posée par Jacline Mouraud dans sa fameuse vidéo qui fut un prélude aux Gilets Jaunes : ce « pognon » sert notamment à créer un nouveau comité Théodule pour le climat.

Il est vrai qu’en termes de structures institutionnelles dédiées à la « crise climatique », le pouvoir devait jusque-là se contenter d’une organisation que l’on n’hésitera pas à qualifier de famélique :

La petitesse de cette liste loin d’être exhaustive montre l’impératif absolu de lui ajouter un item pour  faire en sorte que les moutons ne regimbent pas trop au moment de la tonte conscientiser les masses. (D’autant que les membres de toutes ces fières institutions travaillent sûrement de manière bénévole et que les frais de fonctionnement y sont inexistants ; il en ira donc probablement de même avec le nouveau « Haut conseil pour le climat ».)

En ces jours de révolte fiscale, le pouvoir en place a donc estimé urgent et opportun de claquer un pognon de dingue en distribuant quelques prébendes au travers d’un nouveau Machin dont la fonction sera de dire, redire et re-redire que « the science is settled » et que hors des éoliennes point de salut.

Car à ce sujet les choses ont le mérite d’être claires. Ce sera : « on prend les mêmes et on recommence ». L’ensemble des personnalités pressenties pour incarner le nouveau joujou institutionnel n’est en effet composé que de carbocentristes bon teint, ceux-là mêmes dont le projet politique est le plus vigoureusement combattu dans la rue en ce moment. Avec des noms tels que ceux de Laurence Tubiana, de Pascal Canfin et de « personnalités du GIEC » encore à définir (probablement au moins Jean Jouzel et Valérie Masson-Delmotte, on suppose), nulle crainte que l’orthodoxie climatique sera bien gardée, et avec elle ses déclinaisons politiques les plus honnies des manifestants. Ne manque plus au fringant « Haut conseil » que François-Marie Bréon, climatologue assermenté selon qui « la lutte pour le climat est contraire aux libertés individuelles ».

On aura alors une bonne raison de plus de clamer ce slogan des Gilets Jaunes si bien trouvé :

L’élite a peur de la fin du monde, nous on a peur de la fin du mois.

Du côté du gouvernement, l’on poursuit donc la stratégie qui consiste à faire de la France le pays le plus climatiquement servile : à Paris a été adopté en grande pompe l’accord issu de la COP21, notre président s’enorgueillit de rendre la planète great again avec son One Planet Summit (déjà deux éditions), la maire de la capitale a pris la tête du C40 (un « réseau des grandes villes du monde pour faire face au changement climatique »), le président du Conseil Constitutionnel, pas dérangé par les conflits d’intérêts, pousse à un pompeux « pacte mondial pour l’Environnement »… Sans parler de notre « transition énergétique » qui vise, de façon profondément incohérente, à mettre à terre notre production d’électricité nucléaire (qui n’émet pourtant pas de CO2), cet outil industriel qui faisait notre fierté et que, pour une fois, le monde entier avait effectivement quelques raisons de nous envier.

La contestation monte

Mais les nouvelles ne peuvent pas toujours être mauvaises, et le peuple des Gilets Jaunes montre que le pays vient de réaliser pour de bon que les slogans de « transition énergétique » et de « politique climatique » ne sont pas que des formules magiques pour sauver la planète : ce sont également des projets qui ont un coût. Ce coût, les Français souhaitent signifier clairement à nos gouvernants qu’ils ne sont pas prêts à le payer. Et ils ont parfaitement raison.

On pouvait pressentir la montée de la contestation en suivant par exemple, dans un registre un peu différent, les actions de la Fédération Environnement Durable, qui s’oppose efficacement à l’implantation arbitraire et irrationnelles des éoliennes et rendent chèvres les vendeurs de vent depuis des années. Dans cet autre combat s’observe aussi cette morgue des Sachants contre le peuple et ces débats pipés où ceux qui comptent ont en réalité pris leur décision avant toute discussion. Il y a d’autres exemples, au point que même à l’ENA ils se rendent compte du problème, le rapport du jury 2017 s’inquiétant du panurgisme des prestations orales des admissibles en signalant notamment que « la fermeture des voies sur berge [à Paris] a quasi systématiquement donné lieu à une réponse d’adhésion totale, sans prise en compte des inconvénients possibles ».

Le sondage du JDD publié ce dimanche montre qu’avec les Gilets Jaunes nous n’avons pas affaire à un banal emballement du type « not in my backyard » : 62 % des personnes interrogées jugent que le pouvoir d’achat est plus important que la transition énergétique. Le soutien au mouvement s’étant renforcé la semaine qui a suivi, il est difficile de croire que ce chiffre devrait être revu à la baisse avant un moment. Même Jean-Luc Mélenchon s’est déclaré favorable au mouvement, alors même que sa déclaration de candidature à la présidentielle de 2017 s’était ouverte sur un plaidoyer particulièrement délirant pour l’action climatique.

La France est donc à son tour emportée par cet élan de retour à la raison dont elle n’a si longtemps été que spectatrice. Elle le manifeste dans son ancienne tradition nationale qui consiste à dresser des barricades. Je n’aurais jamais pensé que le bon petit bourgeois installé que je suis se surprendrait un jour à éprouver de la sympathie pour une manif de ce genre, qui n’a pourtant pas manqué de slogans simplistes, de casse malvenue et de tentations autoritaires. (Même d’accord avec les Gilets Jaunes, je considère que ceux qui ont obligé les automobilistes à leur signifier leur soutien en klaxonnant ou en criant « Macron démission » ne méritaient qu’une seule réponse : Non possumus.).

Opposition nouvelle aux idées climatiques rétrogrades

Pour la première fois, le pays se place à la pointe de l’opposition aux mesures pseudo-environnementales, incohérentes et idéologiquement rétrogrades. Fini de devoir se contenter de regarder passer les trains étrangers du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, des dispositions chinoises pour continuer à augmenter leurs émissions jusqu’en 2030, des politiques pro-charbon de l’Inde ou du Japon, de l’extraction du gaz de schiste au Royaume-Uni, du possible retrait brésilien de l’Accord de Paris, des propos climato-réalistes assumés de la part de dirigeants australiens ou russes…

Cette fois, nous aussi nous tentons de sortir de la nasse climatique dans laquelle le carbocentrisme institutionnel et militant nous a plongé depuis des années. Mieux : chez nous ça ne vient pas d’un Trump ou d’un Bolsonaro. Pour l’instant, les Gilets Jaunes parviennent à éviter de se faire trop coller l’une ou l’autre de toutes ces étiquettes dont on se passe volontiers. Pourvu que ça dure.

Demain peut-être, les Gilets Jaunes s’enfonceront dans la division. Ils seront récupérés par l’extrême-gauche, l’extrême-droite, voire les deux. Ils échoueront à s’organiser, d’autres accidents émailleront les futures manifestations et conduiront finalement à l’arrêt du mouvement. Ce cas de figure est souvent le lot des « jacqueries » où les révoltés, faute de projet structuré et cohérent réfléchi en amont, échouent à se faire révolutionnaires.

Il n’empêche que ce qui a déjà été réalisé laissera de profondes cicatrices. On avait réussi à reléguer les Bonnets Rouges au rang de mouvement « régional » (bouseux, quoi) « organisé en sous-main par le MEDEF » (facho, donc), mais à présent il ne sera plus possible d’ignorer que les deux révoltes fiscales d’envergure de notre époque ont concerné des taxes dites « écologiques ». On peut donc penser que nos décideurs y réfléchiront maintenant à deux fois avant de s’afficher fièrement au côté d’un quelconque « train du climat », car nul débat sur la taxe carbone n’échappera plus à l’évocation des Gilets Jaunes. Et l’on se prend à rêver que même les plus bornés des journalistes militants des pages « Planète » du Monde pourraient s’éveiller à ce qui se dit au-delà du périph’… Non, là je rigole.

Face à l’irrationalité climatique

Le climat en tant que tel n’est certes pas le sujet des Gilets Jaunes. Il n’y aurait pas de sens à le leur reprocher, car le climat n’est pas davantage la préoccupation de nos dirigeants — ceux-ci ne s’en prendraient pas au nucléaire si vraiment le gaz carbonique les inquiétaient autant qu’ils le prétendent. C’est donc avec une légitime indifférence pour l’origine irrationnelle de la peur climatique que le mouvement populaire de ces jours-ci se focalise sur ce qui compte vraiment pour notre société : toutes ces décisions pernicieuses prises au nom de la planète, qui détournent l’attention collective des sujets vraiment importants.

Je n’apporterai jamais ma voix aux populistes du « tous pourris », et suis donc ravi de constater que beaucoup de politiques semblent avoir reçu le message. Cela va rendre l’entêtement d’Emmanuel Macron de plus en plus difficile à tenir, bien que les membres de son parti semblent vouloir persister dans leur soumission playmobile.

Certains partisans du pouvoir en place ont tenté de faire valoir que la baisse du prix du brut avait fait diminuer le prix du carburant à la pompe, ou que celui-ci avait déjà atteint des sommets il y a quelques années. Ceux-là n’ont pas compris que le problème n’est pas là, mais dans le principe même de la taxe carbone. Ils n’ont pas compris que, ces quelques jours, le peuple est sorti de sa léthargie pour attaquer à coups de hache l’un des piliers de la forteresse climatique.

Voilà qui donne, enfin, un espoir.

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