Témoignage : ma vie à échéance

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Comment nouer les deux bouts lorsqu’on est indépendant en France, pendant que l’argent « public » est dépensé sous vos yeux ?

Par Renaud Tavilasse1.

Depuis plus de 18 ans, je travaille à mon compte. Je dessine, pour mes clients, des logos, sites web, illustrations et infographies. Je travaille seul, sans commercial ni comptable. Comme des millions d’autres, je suis confronté au poids des prélèvements obligatoires : taxes, cotisations et impôts divers constituent mon quotidien.

Une vie sur le fil.

Quand un client règle en retard, le stress et les factures s’accumulent, et la sensation d’être dans l’impasse grandit. L’administration, et son alliée de circonstance, la banque, ne font aucun cadeau. Chaque faux pas se paie cash. Par des frais supplémentaires bien sûr, mais aussi et surtout par une tension permanente, modérée, intense ou insupportable, selon le calendrier.

Chaque investissement nécessaire — par exemple l’achat de matériel ou de logiciel —, est reporté. Chaque fantaisie ou dépense exceptionnelle, même minime, est soupesée en fonction des échéances. Même un livre à 10 euros, souvent nécessaire pour continuer à se former et à progresser, ne peut être acquis sans y penser trois fois. Souvent l’achat est différé. En fin de mois, les mensualités du crédit immobilier approchent, avec une régularité de métronome. En début de trimestre, les cotisations sociales arrivent. En automne, ce sont les taxes foncière et d’habitation, les cotisations retraites et les impôts. La sérénité, elle, ne vient jamais.

L’argent public vient bien de quelque part

Alors il y a parfois la CAF, qui me gratifie d’un peu d’oxygène, avec quelques euros de prime d’activité, souvent avec un ou deux mois de retard. Cet argent bienvenu est accueilli avec prudence : s’il y a eu erreur, de ma part ou de celle de l’administration, je devrai bien sûr le rendre, plus tard, quand ça ne sera pas le moment. L’ayant connue, je sais que cette situation est une source supplémentaire de stress et de doutes. Mais pas d’inquiétude, cet argent sera de toute façon rendu.

La régularité des échéances contraste avec l’imprévisibilité et la fragilité de ce métier. Parfois les clients hésitent et reportent leurs projets. Parfois les budgets ne sont pas là. Parfois un retard imprévu, ou involontaire, ajoute encore de la fumée à la brume.

Les yeux rivés sur le compte en banque, qui n’est toujours pas crédité alors que les lettres à fenêtre et les menaces s’empilent, il est difficile de se projeter. Je vis au jour le jour. Calme, disponible et si possible souriant pour ma fille de 3 ans, j’ai la tête encombrée par les échéances.

Mes soucis, mon argent, mes questions

Tous les jours, je vois que les fruits de mes efforts s’envolent. Je ne sais où, je ne sais pour qui. Tous les jours, je vois de l’argent gâché, englouti dans des projets dont personne ne veut, des projets qui ne doivent leur existence qu’à la volonté d’agir pour sembler actif, de parler pour faire parler, de dépenser pour se justifier. Un rond-point à plusieurs centaines d’euros, richement décoré, pour deux rues sans trafic. Une plancha connectée dans un jardin public, que personne n’utilise. Un apéritif avec traiteur, une inauguration, toute cette énergie dont je me sens privé quotidiennement, s’éloigne je ne sais où, je ne sais pour qui. Parfois une photo dans le journal municipal : les élus locaux sourient et se félicitent d’avoir si bien agi.

L’argent, qui n’est que le résultat de milliers d’efforts et de sacrifices, a forcément été bien utilisé.

La plancha, c’est sympa ! Mais pas pour moi

Ce samedi soir, fin juillet, il fait chaud. Toutes les familles ont investi le jardin public, occupant, coude contre coude, toutes les tables de pique-nique. On a sorti les sodas, les chips, les barquettes de salade froide et quelques bouteilles de rosé. Les enfants courent et crient, les ados tombent amoureux, et les autres tentent de trouver un peu de fraîcheur à l’ombre des acacias. La terrasse de la pizzeria est bondée, il n’y a plus une seule table disponible avant 22 h. Au milieu de cette foule fatiguée et détendue, trône notre plancha connectée. Froide. Vide.

Elle a coûté 7000 euros. Qui a payé ? La commune, l’agglomération, le département, la région, l’État, l’Europe. Nous tous. Je songe à ces 1000 euros qui m’ont souvent manqué. Devant renouveler mon matériel, j’ai pu parfois épargner cette somme, tant bien que mal, pendant plusieurs mois, souvent au prix de vacances. Tant de fois j’ai dû me résoudre à la voir disparaître, avec un chèque à l’ordre du Trésor Public. Je savais alors que pendant plusieurs mois encore, je devrais faire tourner des logiciels récents, nécessaires à mon métier, sur cette machine hors d’âge. Dix ans, une éternité. Je savais que je perdrai du temps, je savais que je devrai bricoler et réaliser l’impossible avec des bouts de ficelles, je savais que, peut-être, je refuserai certains contrats.

Depuis des années je perds une énergie folle dans de telles « occupations ». Je reste persuadé que dans cette commune de 5 000 habitants, nous sommes au moins 7 à faire ces chèques assassins, régulièrement, et à remettre à plus tard ce qui nous permettrait d’avancer. Nous restons cloués au sol, sous un joug invisible, à reporter sans cesse nos ambitions, à sacrifier notre temps, nos compétences et nos vies.

Les vaches à lait en ont marre

Il n’y a absolument rien d’original dans ce constat. Des milliers d’agriculteurs, commerçants, artisans et tant d’autres vivent des situations parallèles. Songeons à tous ces ruisseaux amers de découragement, s’écoulant sans bruit, jour et nuit, partout dans le pays. Pensons à toutes ces belles énergies gâchées, ces enthousiasmes arrêtés, ces projets remis à jamais, et à ces insomnies quotidiennes. Il y a aussi ces moments, nombreux, où le travail est là, pressant, mais où l’envie a disparu. Qui calculera le coût social et économique de toutes ces résignations ?

À l’hôpital, il manque du personnel. Les patients appellent longtemps depuis leur chambre avant qu’une infirmière épuisée vienne à leur secours. Les urgences médicales sont un couloir où les chariots se bousculent ; les personnes âgées attendent parfois six heures d’angoisse avant de connaître leur diagnostic.

Les policiers se trouvent  démunis dans les quartiers dits sensibles. Ils sont trop peu nombreux, trop peu formés, mal équipés pour affrontés ce qui se passent sous leurs yeux.

La maison de retraite, elle, n’a plus de chambre libre.

J’ai dû acheter des mouchoirs en papier (1,50 euros) pour ma fille, lors de sa rentrée en maternelle.

Mais une plancha publique, connectée et froide, m’attend quelque part.

  1. L’auteur, connu de la rédaction, écrit sous pseudonyme