Taxes : les maires de France à l’assaut du petit commerce

Emballages Amazon (Crédits , licence Creative Commons BY SA 2.0)

L’Association des Maires de France veut taxer internet pour revivifier le commerce de centre-ville. Sauf que la désertification des centres-villes n’est pas forcément causée par internet. Le souci des maires de France est surtout financier.

Par Vladimir Vodarevski.

Pierre, habitant en banlieue parisienne, a commandé sur Amazon un bouquin, qui lui sera livré à domicile, d’un auteur qu’il ne connaît pas. La description lui a paru intéressante. Il le commande d’occasion, pour faire un essai. Mais ce n’est pas Amazon qui le vend. C’est une librairie de Gironde, qui utilise la marketplace d’Amazon. Et en profite pour étendre sa zone de chalandise. C’est donc tout bénéfice pour ce petit commerce.

Pourtant, l’Association des Maires de France veut que Pierre paie un euro de taxe supplémentaire sur son achat. Au motif que les achats sur internet livrés à domicile pénalisent le petit commerce !  Cherchez l’erreur.

Internet, une opportunité pour le petit commerce

On ne le sait pas toujours, mais les sites comme Amazon, La Fnac, Cdiscount et consorts sont en partie des marketplaces. C’est-à-dire que ce ne sont que des intermédiaires, le produit commandé étant vendu par une autre entreprise. Ce qui est une opportunité pour un certain nombre de petits commerçants d’élargir leur clientèle. Ou pour de petites entreprises de se lancer.

Il y a aussi sur internet ceux qui se lancent avec leur propre site. De nouvelles entreprises, ou d’anciennes. Il y a ainsi le développement des paniers, des coffrets, vendus sur abonnement. Tous les mois vous recevez un assortiment.

Internet peut permettre aussi aux entreprises de récupérer la relation client, face aux hypermarchés par exemple. C’est ainsi la grande force de Nestlé avec Nespresso. De plus petites firmes peuvent en profiter, et améliorer ainsi leurs marges. Leur développement favorise l’emploi. Une taxe supplémentaire serait facilement absorbée par Nestlé. Beaucoup moins par une petite entreprise.

Le développement des zones commerciales

Mais l’objectif affiché des maires n’est pas le développement économique ni l’emploi. L’objectif de taxer les consommateurs sur internet qui se font livrer à domicile est de lutter contre la désertification des centres-villes. Et on a envie de demander : vraiment ? Car les consommateurs ne se dirigeront pas vers les centres-villes.

En effet, tout provincial connaît les zones commerciales aux abords des agglomérations. Les villes sont regroupées en communauté de communes, sous diverses variantes. Le long des grands axes routiers se développent des zones commerciales, sans opposition des élus locaux. Ces zones voient s’installer des commerces qui concurrencent ceux du centre-ville, et parfois même des commerces du centre-ville migrent vers ces zones.

La problématique de la concurrence des magasins du centre-ville par d’autres commerces n’est pas nouvelle. Le problème des maires est qu’ils touchent des taxes sur les magasins qui ouvrent en périphérie, mais pas sur le commerce sur internet de leurs administrés. C’est un autre maire qui peut toucher la taxe de l’entreprise qui vend sur internet. C’est là le véritable enjeu de cette taxe internet.

Haro sur la voiture

Beaucoup de communes embellissent leur centre-ville. Une attention particulière est portée aux sols, les cyclistes sont favorisés, parfois même au détriment des piétons, qui doivent partager le trottoir, ou faire attention aux cyclistes qui passent au rouge aux passages piétons. La mode est à ce genre de choses, et au bannissement de l’automobile.

Ce bannissement ne touche pas seulement Paris. Les communes de province modifient les sens de circulation, ou interdisent carrément la circulation automobile à certains endroits.

Le problème, c’est qu’en province une ville moyenne est le centre d’une zone comprenant des villages. La densité de population n’est pas suffisante pour des transports en commun comme en région parisienne. Des restrictions à la circulation automobile entraînent une désaffection du centre-ville.

Il ne s’agit pas ici de juger cette politique anti voiture. Il s’agit de souligner que la désaffection envers les commerces de centre ville n’a pas forcément pour cause internet, et ne sera pas résolue en augmentant le coût des achats sur internet livrés à domicile.

La transformation de l’économie

L’économie de l’internet est-elle néfaste au commerce de centre-ville ? L’économie évolue en permanence. La théorie de l’entrepreneur la plus courante est celle de Schumpeter : la destruction créatrice. Dans l’optique schumpéterienne, une nouvelle activité en remplace une autre. Cependant, l’école autrichienne a une vision plus réaliste de l’entrepreneuriat. Au sein de cette école, Israël Kirzner souligne que l’entrepreneur est celui qui saisit les opportunités.

Internet offre de multiples opportunités. Les petits commerçants peuvent se faire connaître sur Facebook, et bénéficier d’une publicité très ciblée à un coût abordable. Ils peuvent bénéficier des services d’applications coupe-file, qui permettent de commander sur internet et de retirer les produit sur place. Et ils peuvent vendre sur internet et livrer à domicile. Ce n’est pas l’internet contre le commerce de centre-ville. C’est internet et le commerce de centre-ville.

La proximité d’abord

En dehors d’internet, on constate le développement du commerce de proximité. Ainsi, les hypermarchés connaissent des difficultés, tandis que les Franprix, Monoprix et autres Carrefour City se développent. Situation favorisée par le relèvement du seuil en matière de surface à partir duquel une autorisation est nécessaire pour ouvrir un commerce. Ce qui montre que le développement du commerce en centre-ville a plus besoin de liberté que de taxes.

Il y a d’autres exemples de développement du commerce de centre-ville. On peut citer le développement des bars — bar à vin, bar à bière. Des lieux où parfois on peut aussi acheter des produits. Comme un bar à bière où on peut acheter un pack de bières en bouteille, en choisissant un assortiment. Il y a, dans un autre domaine, les bars à ongles. Les centres-villes se transforment, et voient se développer de nouveaux commerces. Qui se développent malgré les restrictions des municipalités en matière de circulation. Internet n’est donc pas l’ennemi du commerce de centre-ville. De nouveaux commerces se développent, quand ils en ont la liberté.

Un avantage pour les GAFA

Une taxe d’un euro paraît très faible. Effectivement, elle est très faible pour Amazon. Elle ne pénalisera pas le géant de la vente sur internet. Plus généralement, elle pénalisera peu les grands acteurs, qui peuvent l’amortir.

Par contre, quid du petit commerçant qui vend sur internet ? Comme toute entreprise, il a des frais généraux. Il les amortit beaucoup moins facilement qu’une grosse boîte. Il devra répercuter la taxe sur le consommateur, alors qu’une grosse boîte comme Amazon a les moyens de ne pas le faire. Et le petit commerce sera défavorisé par une loi supposée le favoriser.

Le problème de la dépense

La problématique du centre-ville avancée par les maires de France est-elle la vraie question ? Alors qu’ils laissent se développer des zones commerciales qui concurrencent les centres-villes. En fait, toutes les strates de pouvoir en France sont accros à la dépense. Les communes viennent de se voir réduire leur dotation par l’État. Y-a-t-il une relation avec ce désir de taxer les commandes internet livrées à domicile ?

Les prélèvements en France se caractérisent aussi par le fait qu’ils sont largement invisibles pour la majorité des citoyens. La principale ressource fiscale est ainsi la TVA, un impôt sur la consommation qu’ignore le consommateur. Les cotisations sociales sont payées par l’employeur. Une taxe sur les livraisons à domicile des commandes internet s’inscrit dans cette logique.

Face à la désertification des centres-villes, les maires proposent une taxe qui pénalisera les petites entreprises, sans revivifier les centres-villes, dont les commerces sont concurrencés davantage par les zones commerciales aux abords des agglomérations que par internet.