La médecine malade de son système : chronique d’une mort annoncée

The very Definition Of Discomfort by John Graham (CC BY-NC-ND 2.0) — John Graham , CC-BY

La situation sanitaire en France est malheureusement aussi tragique que l’immobilisme d’une profession qui se meurt mais qui n’arrive même à réaliser qu’elle est en train d’en crever.

Par le Docteur Patrice Geoffriaud.

D’abord, quelques chiffres :

  • 20 % des médecins pensent à l’expatriation
  • 75 % s’estiment mal rémunérés, 75 % !
  • 75 % dénoncent un surplus de tâches administratives
  • Jusqu’à 20 % des nouveaux médecins sont à la diplôme étranger
  • Moins de 8 % des jeunes diplômés s’installent en libéral, 8 % !
  • Moins 25 % de médecins généralistes dans les 10 ans
  • 75 % des Français déclarent avoir déjà eu des difficultés d’accès au soin
  • 25 € la consultation, tarif le plus bas d’Europe (juste devant Malte, égal au Maroc)
  • sinistre record d’un taux de suicide à 2,5 fois la population générale.

Des médecins à bout

En résumé, il apparaît tristement une profession qui subit, des professionnels malheureux, frustrés, agacés, aigris. Il suffit de lire nos mots d’humeur sur Facebook.

Nous avons été tellement formatés pendant nos études nous inculquant un travail sans relâche où nous nous devons à un service rendu « exemplaire ». Pas le droit de lever le petit doigt, interdit de se plaindre. On nous a tellement expliqué quelle chance nous avions, en ayant réussi ce sacro-saint concours, de pouvoir devenir et être médecin.

Nous sommes là pour les autres à en oublier qui nous étions, qui nous sommes. On nous a pourtant appris à être critique dans la lecture d’un article. On nous a fait croire que le soin pouvait être synonyme de sacrifice mais jamais on nous a expliqué qu’il était de notre devoir de nous protéger voire de nous opposer, d’avoir un sens critique sur nos conditions d’exercice, sur nos rémunérations, sur nos valeurs. Apprendre à savoir ce que l’on veut et surtout ce que l’on veut pas, ce que l’on ne veut plus.

Nous sommes présents pour nos patients. Savoir les écouter, les soutenir, les soigner, les défendre, les éduquer. Nous absorbons toute la journée et donnons de nous-mêmes. Les soignants sont en souffrance et nos conditions d’exercice l’aboutissement de décisions politiques ineptes.

Alors comment faire pour à nouveau nous épanouir dans notre pratique ? Il suffirait d’arrêter de subir.

Pourquoi devrions-nous continuer de subir ? Je ne vois aucune raison.
Comment nous faire entendre pour que nous soyons à nouveau respectés ? Faire, agir.

Les tarifs les plus bas d’Europe

Les items notés ci-dessus mettent en avant un flagrant mépris des instances qui nous octroient ce tarif à l’acte le plus faible de nos voisins européens limitrophes. Nos chers syndicats signent quinquennat après quinquennat une nouvelle convention qui nous enterre peu à peu, qui nous forfaitise de plus en plus, ce qui ne récompense en rien la valeur de notre pratique.

Nous sommes soumis au bon vouloir du montant alloué par un assureur de plus en plus défaillant obligeant les assurés à dépenser pour une complémentaire et très souvent une sur-complémentaire. Que ce même assureur qui ponctionne de plus en plus lourdement les assurés ne veuille pas reconnaître la valeur mais uniquement le coût de notre travail n’est pas de notre fait. Et pourtant, nous nous soumettons à ce 25 € brut pour avoir en compensation une prise en charge (en grosse partie) de nos cotisations. Mais je ne vous rappellerai pas que nous avons 90 jours de carence et qu’au 91ème jour ce sera la CARMF. La CPAM ne nous versera rien en cas d’arrêt maladie.

Des aides multiples, mais surtout des médecins assistés

Si les médecins ôtaient de leur chiffre d’affaire :
– ROSP
– Forfait structure
– Forfait MT adultes et enfants
– Forfait astreintes

et recalculaient leur BNC : ils pourraient pleurer.

Le BNC aujourd’hui sans ces forfaits est très inférieur à celui d’il y a 10 et 20 ans. Nous subissons une dévaluation sans précédent de nos revenus. Mais rien, aucune action concrète malgré ça.

La valeur de l’acte est totalement déconnectée de la réalité : à savoir que le montant de base devrait être à 50 €.

Les médecins se font acheter par les caisses d’assurance maladie, exactement comme le monde agricole survit grâce aux aides et est pourtant en train de crever.

À très court terme, notre pratique ne sera plus soumise à la tarification à l’acte et ça va passer comme une lettre à la poste.

Quelle déconvenue, quelle tristesse de voir en 20 ans de pratique libérale à quel point notre situation s’est dégradée. Les élus s’attaquent aux conséquences des problèmes alors qu’il faudrait nous permettre d’exercer dignement c’est-à-dire à des tarifs honorables, donc s’attaquer à une des causes du problème.

La liberté tarifaire, seul moyen de s’en sortir

Pourquoi ne pas rouvrir tout simplement le secteur 2 ? Cela nous permettrait un réel espace de liberté tarifaire avec la possibilité de :

  • pouvoir exercer plus sereinement sans la course effrénée à l’acte ;
  • ne plus lire de la pitié dans les yeux de nos patients qui paient davantage à l’acte beaucoup d’autres professionnels ;
  • ne pas quémander 1 centime aux caisses mais aux complémentaires (dont le chiffre d’affaire est de 34 Md€) ce qui rendrait les décisions moins dépendantes des syndicats ;
  • voir enfin des installations se faire devant une profession plus attractive donc mieux répondre à la demande et éviter des passages inutiles aux urgences.

La situation sanitaire en France est malheureusement aussi tragique que l’immobilisme d’une profession qui se meurt mais qui ne le réalise même pas.

Tout cela étant le fruit de décisions politiques, et devant l’absence totale d’action, notre médecine va en crever. Peut-être est-il arrivé le moment d’exercer ailleurs  dans d’autres conditions ?