L’envie, poison de la vie politique française

La réussite doit conserver les apparences de la modestie. Toute dérive ostentatoire sera réprimée par le dieu médias qui dénoncera le manquement au peuple. Politiquement, tout se joue sur l’image et non sur la réalité.

Par Patrick Aulnas.

La mentalité égalitariste conduit aujourd’hui à une exploitation éhontée de la convoitise. La piscine du fort de Brégançon, la vaisselle de l’Élysée, les vacances américaines de Nicolas Sarkozy et même la réduction du traitement du président de la République par François Hollande constituent de petits épisodes politico-médiatiques apportant chez les Français le sentiment d’envie. Les grands de ce monde, du moins certains d’entre eux dans les démocraties, sont contraints d’afficher une certaine modestie, surtout dans le domaine purement matériel. Qu’ils soient cultivés, intellectuellement brillants, cela passe encore. Peut-être pas pour longtemps.

Les mots arrogance ou suffisance arrivent très vite. Mais en ce qui concerne le mode de vie, la question est réglée : pas de luxe, pas d’ostentation. L’idéal de l’Occidental moyen ne semble pourtant pas être le dirigeant « normal » que souhaitait être François Hollande, puisqu’il fut particulièrement impopulaire. Mais il convient sans doute de minimiser le faste du pouvoir et de ciseler soi-même une image publique plutôt banale.

La piscine de Brégançon, quel scandale !

L’épisode de la piscine que la présidence de la République a fait construire dans l’enceinte du fort de Brégançon a défrayé la chronique. Pour corser la narration, les adjectifs « somptueuse », « luxueuse », ont été, ici et là, accolés au substantif piscine. À ma connaissance, il s’agit d’une piscine hors sol de 10 mètres sur 4, d’une profondeur de 1,20 m. Le prix serait de 34 000 €, selon certains organes de presse.

On ne peut vraiment pas considérer que la présidence fasse dans le somptuaire. Tout cela est modeste et nombreux sont les particuliers dans le Sud de la France qui possèdent une piscine plus coûteuse. Pourtant, les commentaires des lecteurs des articles de presse sont imprégnés d’un sentiment que le sociologue allemand Helmut Shoeck avait analysé de façon approfondie : l’envie1.

La manipulation de l’envie

Pour les lecteurs qui ne possèdent pas de piscine, il n’y a aucune raison que le Président dispose de cet équipement. Pour ceux qui en ont une, il n’y a aucune raison que celle de Président soit un peu supérieure. Ainsi, un lecteur du Figaro faisait remarquer que sa piscine lui avait coûté 5 000 €, dalle de béton comprise. Pourquoi dépenser 34 000 € d’argent public ? Pourquoi le Président ne choisirait-il pas également la piscine Leroy-Merlin premier prix, à installer soi-même ?

De telles réactions correspondent à une dimension omniprésente dans l’espèce humaine depuis les temps les plus reculés. Selon Schoeck, l’envie consiste à réprouver, parfois violemment, la situation plus avantageuse d’autrui. Il ne s’agit pas exactement de jalousie car le jaloux voudrait disposer de l’équivalent. L’envieux se situe dans le négativisme : puisque je ne possède pas de piscine, il n’y a aucune raison qu’un autre en possède une. Il s’agit d’interdire, d’empêcher la différence, perçue comme une insupportable inégalité. L’objectif de l’envieux est de ramener l’individu plus avantagé à son propre niveau, de le priver de la supériorité qu’il affiche. L’envie se fonde sur le ressentiment et côtoie volontiers la haine.

Pas de porcelaine de Sèvres à l’Élysée !

De multiples anecdotes de l’actualité des dernières années pourraient illustrer cette manipulation politico-médiatique de l’envie. La commande de vaisselle en porcelaine de Sèvres pour le palais de l’Élysée (500 000 € environ) a été exploitée politiquement par certains médias. L’achat concerne simplement le renouvellement d’anciens services incomplets. Il est évident que la France doit montrer à ses invités officiels le meilleur de son savoir-faire. Les plus belles pièces de la manufacture de Sèvres sont donc nécessaires pour le palais de l’Élysée.

Mais certains médias particulièrement médiocres se sont laissés aller à mettre en parallèle l’achat de porcelaine de Sèvres et le « pognon de dingue » (dixit Emmanuel Macron) de certaines prestations sociales. Évidemment, entre micro-économie et macro-économie, les montants en jeu sont incomparables : quelques centaines de milliers d’euros contre des dizaines de milliards. Peu importe, les quelque centaines de milliers d’euros de vaisselle de prestige apparaissant considérables à beaucoup, il est facile d’activer chez le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur une émotion latente, présente chez tout être humain à un degré variable : l’envie.

Le résultat obtenu est brutal et ne repose sur aucune analyse : pas de porcelaine de Sèvres à l’Élysée si moi, pauvre hère, je perds, par exemple, quelques euros d’APL. Très basique, jamais exprimé, totalement instinctif. Il s’agit psychologiquement de la haine du luxe et de la beauté dont on ne peut disposer. Il s’agit du mal, plus ou moins présent dans chaque être humain.

« Étaler sa réussite »

Plus anciennement, les vacances de Nicolas Sarkozy en 2007 dans une maison de luxe à Wolfeboro, aux États-Unis, avaient suscité nombre d’articles axés sur la manipulation de l’envie. Les partis d’extrême-gauche n’hésitent jamais à exploiter cette puissante motivation. Ainsi, le site internet du PCF de Corse décrivait par le menu cette maison (2000 m2, loyer de 20 000 à 30 000 € la semaine, etc.). La terminologie utilisée est intéressante car elle correspond parfaitement à l’analyse de Shoeck : la maison « appartient à Mike Appe, un ancien cadre dirigeant de Microsoft, qui se faisait une joie, il y a un an, d’étaler sa réussite en la faisant visiter à une chaîne câblée du New England. »

Un être humain qui « étale sa réussite » est toujours condamné par le groupe. Dans la plupart des tribus primitives, il fallait cacher sa réussite pour ne pas susciter l’envie, ce qui a longtemps cantonné l’humanité dans la crainte de l’innovation et dans la stagnation générale. L’URSS communiste constitue l’exemple historique le plus récent de cette sclérose généralisée.

Les socialistes aussi, mais à l’envers

Conformément à leur idéologie, certains présidents se soumettent aux diktats de la modestie médiatiquement calculée. En 2012, François Hollande a réduit de 30% le traitement du président de la République et celui du Premier ministre. Ce geste purement symbolique n’a eu aucune incidence sur le budget de l’État, mais permettait de tromper les Français les moins bien informés (souvent les plus pauvres) par une propagande de mauvais aloi. L’image d’un président économe supposait ainsi d’accepter toute l’hypocrisie qu’impose une telle attitude.

Il est assez naturel qu’un président socialiste se soumette à l’ancestrale injonction de ne pas susciter l’envie car ses électeurs, éduqués dans le culte de l’égalité, ne le lui pardonneraient pas. Mais François Hollande savait parfaitement qu’il jouait ainsi avec la naïveté économique du peuple. Une somme dérisoire pour le budget de l’État pouvant jouer un rôle symbolique politiquement, pourquoi se priver d’une telle aubaine ? Petit président, petite morale.

Hybris et némésis

Les Grecs anciens mettaient en relation hybris et némésis. La némésis, la colère divine, s’abattait sur les humains possédés par l’hybris, l’étalage démesuré, l’orgueil excessif de leur réussite. Les dieux grecs n’acceptaient pas qu’un simple humain puisse susciter leur envie et, dans ce cas, ils le châtiaient férocement.

Rien n’a changé aujourd’hui. La réussite doit conserver les apparences de la modestie. Toute dérive ostentatoire sera réprimée par le Dieu-média qui dénoncera le manquement au peuple. Politiquement, tout se joue sur l’image et non sur la réalité. Soyez riche mais ne le montrez pas.

 

  1. Helmut Shoeck. L’envie, une histoire du mal. Les Belles Lettres.