Notre modèle social consomme-t-il un « pognon de dingue » comme le dit Macron ?

Emmanuel Macron by GUE-NGL(CC BY-NC-ND 2.0) — GUE-NGL, CC-BY

Le modèle social français coûte cher et n’est pas très efficace, comme le dit très bien Emmanuel Macron. Mais cela va-t-il vraiment le faire agir dans le bon sens pour le réformer ? Rien n’est moins sûr.

Par Nathalie MP.

Sidération totale, mercredi dernier au réveil, sur notre agora nationale ! Dans une courte vidéo validée par l’Élysée et tweetée dans la nuit par la conseillère presse du Président, on découvre un Emmanuel Macron en flagrant délit de profanation du modèle social que le monde entier nous envie : d’après lui, on y met « trop de pognon », ça déresponsabilise, et les gens sont quand même pauvres. Voilà bien des idées nauséabondes directement inspirées par le thatchérisme le plus décomplexé !

Verbatim  et vidéo (01′ 53″) :

Moi, je fais un constat qui est de dire, tout le système social, on met trop de pognon, on déresponsabilise et on est dans le curatif. Et donc toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs. […] La politique sociale ? Regardez : on met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens, ils sont quand même pauvres, on n’en sort pas.

Emmanuel Macron est donc en train de s’aviser que l’État français dépense beaucoup d’argent (57 % du PIB) – proportionnellement beaucoup plus que la grande majorité de nos voisins du monde développé (en Allemagne, ce taux est de 44 %) – pour des résultats comparativement médiocres : en avril 2018, notre taux de chômage se situait à 9,2 % contre 3,4 % en Allemagne et 4,1 % au Royaume-Uni.

En matière de pauvreté, l’observatoire des inégalités indiquait cet automne sur la base des chiffres 2015 de l’INSEE que le nombre de pauvres en France était de 5 millions de personnes si l’on retient un seuil de 50 % du revenu médian1 et de 8,9 millions si le seuil retenu est de 60 %. Selon ces repères, le nombre de pauvres a augmenté de 600 000 personnes entre 2005 et 2015 pour le seuil à 50 % et de 1 million de personnes pour le seuil à 60 %.

Notons cependant que les seuils de pauvreté étant définis en pourcentage du revenu médian, ils s’élèvent ou diminuent exactement comme le fait le revenu médian lui-même (courbes ci-contre, en € de 2015).

On observe que ces seuils ont augmenté presque sans discontinuer depuis 1970. Ce sont des valeurs relatives qui font qu’il y aura toujours des pauvres quel que soit le niveau de vie atteint en France. C’est pourquoi je préfère de beaucoup mesurer la température sociale via le taux de chômage (graphe ci-dessus), aussi bien en lecture directe qu’en comparaison internationale.

Si l’on s’en tient aux seules dépenses sociales, elle représentaient environ 714 milliards d’euros en 2016 sur un total de dépenses de 1 261 milliards en 2016 et 1 292 milliards en 2017 (les fameux 57 % du PIB). Ceci représente 32 % du PIB quand la moyenne des pays de l’OCDE est à 22 %.

Parmi elles, la plus grosse part correspond aux prestations de l’assurance maladie, de l’assurance chômage et de la retraite. Les prestations familiales représentent 55 milliards et le logement 18 milliards. Ce qu’on appelle les minima sociaux couvre principalement le RSA et l’allocation pour adultes handicapés pour un total de 26,2 milliards d’euros versés à 4,1 millions de personnes.

Toutes ces dépenses doivent être couvertes, c’est pourquoi la France s’enorgueillit aussi d’avoir des taux de prélèvements obligatoires (45,4 %), de déficit (2,6 %) et de dette publique (97 %) parmi les plus élevés quand d’autres, l’Allemagne par exemple, réussissent à avoir des excédents budgétaires appréciables sans que leur population en soit pour autant réduite à la famine.

Ces quelques chiffres suffisent à montrer que contrairement à ce qu’on entend dire parfois, la politique de la France n’est pas le moins du monde ultra-libérale, que la redistribution y est très forte, et que si l’on ajoute au tableau notre croissance toujours à la traîne des autres et notre Éducation nationale en grand besoin de réforme, il devient difficile de se montrer satisfait d’un modèle qui engloutit « un pognon de dingue dans les minima sociaux » et où « les gens sont quand même pauvres » et au chômage.

Je ne vous surprendrai donc pas en vous confirmant que je reprends sans problème le constat de Macron à mon compte tant je l’ai déjà exprimé à de multiples reprises dans mes nombreux articles au risque de lasser.

Et je ne vous surprendrai pas non plus en vous disant qu’à gauche, ces propos du chef de l’État ont provoqué un crépitement serré de réactions indignées. En substance, celui qu’on appelle le président des riches depuis qu’il a limité l’ISF à la fortune immobilière et augmenté la CSG pour tous, révèle son véritable visage thatchérien. Il ose parler de responsabiliser les pauvres comme si les pauvres faisaient exprès d’être pauvres. Pour le nouveau patron du PS Olivier Faure :

Macron flatte les égoïsmes et surfe sur les clichés – les pauvres ne font pas d’effort, trop d’aides – afin de promouvoir une politique libérale qui ne fera qu’accroître la détresse et la pauvreté.

« Promouvoir une politique libérale » : l’argument choc est lâché ! Libérale, donc pour les riches et contre les pauvres. Donc surtout ne changeons rien à ce modèle social. Comme disait Valérie Rabault, qui préside le groupe parlementaire du PS :

La sécurité sociale […] c’est notre modèle français, qui a des racines très fortes. […] Quand on est président de la République, on doit faire tout pour le protéger.

Dans sa lettre politique de mercredi soir, Laurent Joffrin, empreint du même état d’esprit, nous apprenait que si les pauvres sont pauvres, ce n’est certainement pas de leur faute, c’est faute d’avoir un emploi. Il n’a pas complètement tort. Le seul petit problème, que Joffrin et consorts s’acharnent à ne pas voir, c’est que le marché de l’emploi tel qu’il se présente en France aujourd’hui ne permet pas d’embaucher les bénéficiaires des minima sociaux.

Deux grandes raisons à cela :

1. L’argent englouti dans la protection sociale pèse sur la croissance qui pèse sur l’emploi, formant ainsi le cercle vicieux des aides sociales sans fond et sans avenir qu’on ne connaît que trop bien depuis des années.

2. Le marché de l’emploi est rigidifié par un salaire minimum trop élevé pour faire entrer dans l’emploi bon nombre de laissés-pour-compte au SMIC actuel, notamment des jeunes. Ajoutons que la France, encore une fois à l’avant-garde, dispose d’un salaire minimum particulièrement élevé en pourcentage du salaire médian.

À droite, les propos d’Emmanuel Macron ont été fraîchement accueillis également, mais plutôt sur la forme – assez cavalière et très com’, il faut bien le dire – que sur le fond. Et il est vrai qu’il y a loin de la coupe aux lèvres.

Si j’adhère au constat général, je me rappelle aussi que Macron est un habitué de ces sorties tonitruantes qui semblent donner un coup de pied décisif dans la fourmilière de nos habitudes bien ancrées, pour n’en rien faire finalement.

Quand il était ministre de Hollande, il s’était fait remarquer par une remise en cause d’un autre de nos totems et tabous sur l’emploi, les 35 heures. Peu après, c’était le statut de la fonction publique qui passait dans sa moulinette. Dans les deux cas, il était revenu sur ses propos, avançant qu’on l’avait mal compris. Plus récemment, le budget 2018 était annoncé comme le premier pas d’une importante baisse des dépenses et des prélèvements, ce qui n’était nullement exact.

Concernant les dépenses sociales et leur faible résultat en matière d’emploi, force est de constater qu’Emmanuel Macron a fait adopter une réforme du Code du travail qui touche à beaucoup de petits sujets périphériques, mais certainement pas au salaire minimum. Quant à savoir quels sont ses projets exacts et comment il compte baisser la dépense et la rendre plus efficace, on en reste au stade purement déclaratif : prévenir plutôt que guérir, responsabiliser plutôt que laisser dans l’assistanat ; ce sont des mots.

Nulle part il n’est question d’opérer un vrai changement structurel. Au contraire, l’État étend sa toile dans la protection sociale. C’est ainsi que le gouvernement a conclu un accord avec les mutuelles afin que celles-ci proposent un remboursement complémentaire de la sécurité sociale qui ne laissera rien à la charge des assurés dans le domaine des lunettes et des appareils auditifs.

Les journalistes de Libération respirent à nouveau après les sueurs froides que l’exécutif leur a données avec son « pognon dingue ». Non sans passer avec beaucoup de désinvolture sur le fait que les compagnies mutualistes chercheront inéluctablement à faire des gains de productivité ou à augmenter les cotisations ou les deux. Sauf si le gouvernement se met alors en tête de fixer les prix comme il le fait déjà pour les médicaments, les médecins et les cotisations de sécurité sociale.

Bref, on s’éloigne tous les jours un peu plus de la réalité du marché de la santé et on se rapproche tous les jours un peu plus d’un système de santé entièrement collectivisé. C’est pourtant en France qu’on a des pénuries de médecins et des services hospitaliers complètement désorganisés quand ils ne sont pas honteusement vétustes.

Comme d’habitude, Emmanuel Macron excelle à dresser des constats clairvoyants et prometteurs, surtout quand il peut les mettre en scène pour le bénéfice de ses nombreux admirateurs, dont le FMI qui voyait récemment en lui l’homme le plus réformiste d’Europe.

Mais fidèle au « en même temps » prudent et fort peu pédagogique qui lui a permis d’être élu, il excelle tout autant à brouiller les pistes, à revenir sur ses propos, à les vider de leur sens et à agir finalement de façon purement marginale.

Même le FMI n’est pas totalement dupe du côté ravalement de façade de la politique macronienne. Il appelle donc Macron à approfondir son action et cite expressément les emplois aidés, le salaire minimum et les indemnités chômage comme facteurs bloquants en l’état actuel. De quoi redonner des vapeurs à Libération, des couleurs à notre économie et moins de chômeurs à Pôle Emploi.

Sur le web

  1.  Le revenu médian partage la population en deux groupes de même effectif.