Éthiopie : comment réussir les privatisations ?

Ethiopie : comment éviter le bilan en demi-teinte des privatisations en Afrique depuis les années 90 ?

Par Germain Kramo.
Un article de Libre Afrique

Le gouvernement éthiopien a pris la décision de vendre des participations minoritaires à des investisseurs étrangers et nationaux dans des monopoles d’État tels qu’Ethio Telecom, Ethiopian Airlines, Ethiopian Shipping & Logistics Services Enterprise.

Cette décision est à saluer car elle permettra de contribuer à allègement du déficit public et permettra surtout de moderniser lesdites entreprises et permettre au secteur privé de relancer une croissance forte et durable avec plus de création d’emplois. Néanmoins, comment éviter le bilan en demi-teinte des privatisations en Afrique depuis les années 90 ?

L’adhésion populaire

Pour une privatisation réussie, plusieurs conditions doivent être respectées. D’abord, la décision de privatisation ne doit pas reposer sur la seule volonté du Premier ministre. Elle doit impliquer toutes les autres institutions, tant sur le plan législatif que sur le plan judiciaire afin que toutes leurs actions concourent au succès de la privatisation.

Mieux encore, ce processus de libéralisation doit être inclusif et basé sur un débat sur les tenants et aboutissants de la privatisation. Le débat est indispensable pour éviter qu’elle ne soit perçue, par l’opinion publique, comme un bradage du patrimoine national en faveur des étrangers.

Or, il semble qu’en Éthiopie le gouvernement ne s’est pas donné la peine de déployer cet effort pédagogique nécessaire pour mobiliser l’opinion publique autour de cette réforme, ce qui est porteur de risque de tensions, de résistances voire même de sabotages.

État de droit et bonne gouvernance

Il convient aussi de souligner que l’amélioration de l’état de droit est une autre condition fondamentale pour la réussite de la privatisation. La consolidation de l’état de droit (justice indépendante et efficace) est indispensable pour la sécurisation juridique des transactions.

Elle favorise l’amélioration de l’environnement des affaires et contribue à attirer les investisseurs. Sur ce plan, des efforts sont nécessaires en Éthiopie car l’indice de l’état de droit de World Justice Project (2017-2018) révèle qu’elle figure parmi les pays les moins performants. Avec un score de 0,38 sur une échelle allant de 0 à 1, le pays est classé 107ème sur 113 pays classés. Il ne faut pas oublier que l’amélioration de la protection des actionnaires minoritaires est aussi indispensable pour une privatisation réussie.

Leur faible protection risque de décourager les éventuels acquéreurs. Les statistiques du rapport Doing Business 2018 sur le niveau de protection des investisseurs minoritaires en cas de conflits d’intérêts indiquent que l’Éthiopie a un score de 28,33 sur 100 et occupe le 176ème rang sur 190 pays classés. Le pays doit faire des efforts pour mieux protéger les futurs acquéreurs des participations minoritaires des entreprises publiques.

Il apparait également important de garantir l’indépendance et l’efficacité des institutions de régulation. En effet, la transparence dans les appels d’offre publics est aussi une exigence pour le succès de la privatisation. L’absence de transparence est la porte ouverte à toute forme de dérives dont la corruption. À ce niveau rappelons que selon l’indice de perception de la corruption de Transparency International, l’Éthiopie occupe le 107ème rang sur 180 pays classés.

Par ailleurs, l’instauration de la bonne gouvernance et la transparence est un préalable afin d’éviter que la privatisation soit une opportunité de distribuer des privilèges et des faveurs aux copains, courtisans et alliés de circonstance. Sans la bonne gouvernance et la transparence, la privatisation servira à remplacer des monopoles publics par des monopoles privés.

L’Éthiopie n’est pas bien classée (36ème sur 53 pays), pis, elle fait partie des 22 pays qui ont ralenti leur rythme des réformes relatives à la gouvernance. Ainsi, elle a reculé dans la seconde partie de la décennie, ce qui confirme le célèbre adage : celui qui n’avance pas recule.

Liberté de concurrence et des prix

Toute privatisation réussie exige une libre concurrence. L’étude de Defere (2015) a montré que dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, l’absence de concurrence loyale entre les entreprises privées et les entreprises publiques a été évoquée comme l’un des goulots d’étranglement pour les entreprises privées.

Aussi, l’absence de flexibilité des prix a créé une incertitude sur les droits d’usufruit sur les biens et services produits par les entreprises privées. Les opérations de privatisation des grands services publics (eau, électricité) en Afrique subsaharienne, par exemple, ont été souvent mises en place tout en gardant un certain contrôle de prix, ce qui conduit au manque d’incitation à investir.

Dès lors, il est illusoire d’espérer le développement d’un secteur privé car les entrants potentiels n’auraient pas été suffisamment incités. En l’absence de libre concurrence, les politiques de libéralisation des prix pourraient avoir un effet inverse à celui escompté. On pourrait par conséquent aboutir à une multiplication de crises sociales causées par des augmentations vertigineuses des prix (principalement des produits de base) et à l’exclusion d’une large partie de la population, souvent la plus vulnérable.

Dans cette perspective, la réussite des privatisations en Éthiopie est tributaire de la création d’un cadre favorable à une concurrence ouverte et saine. Une concurrence qui contraint les entreprises (sous peine de disparaître) à améliorer la qualité de leurs produits et les pousse à baisser les prix. Il est donc nécessaire de prévenir et de sanctionner la création de cartels, d’ententes ou de monopoles, ainsi que les autres pratiques commerciales restrictives.

Somme toute, le gouvernement éthiopien a manifesté sa volonté de céder des participations minoritaires dans certaines entreprises publiques. Cette décision qui est à saluer doit néanmoins s’accompagner du respect de certaines conditions préalables au succès de cette privatisation.

Des réformes améliorant l’état de droit, la gouvernance et aboutissant à un meilleur environnement des affaires sont indispensables pour attirer les investisseurs étrangers les plus performants et non les moins performants. Bref, pour que les privatisations transforment des sociétés d’État mal gérées et budgétivores, en entreprises privées efficaces et compétitives, il faut les inscrire dans le cadre d’une réforme institutionnelle globale.

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