Migrants : et si l’on remplaçait les quotas par la vérité des flux ?

Avant de s’arracher les cheveux sur des quotas de migrants, pourquoi ne pas déconstruire peu à peu ce modèle social qui nous engloutit dans le chômage de masse et une faible croissance ?

Par Nathalie MP.

Depuis la crise aiguë de 2015, la question migratoire n’a jamais vraiment quitté notre actualité. Elle a même pris rang de premier enjeu politique pour des partis tels que le Rassemblement national et une partie des Républicains qui fondent leur réussite électorale sur la stricte défense identitaire de la France.

Mais ces derniers jours, elle est revenue en force dans nos débats publics – de façon formelle parce que c’était hier la journée mondiale des réfugiés, mais surtout suite à l’affaire du bateau Aquarius et ses 629 migrants que l’Italie n’a pas voulu accueillir et suite à celle des enfants et adolescents gardés dans des sortes de cages tandis que leurs parents arrivés illégalement sur le territoire des États-Unis sont en détention.

J’aimerais d’abord dire que toute comparaison de ces événements avec la montée du nazisme en Allemagne dans les années 1930 me semble hautement inadéquate. Il ne s’agit pas ici de l’oppression d’un pays à l’encontre d’une catégorie particulière de sa propre population qui ferait alors de son mieux pour fuir. Il s’agit au contraire de répondre à des arrivées extérieures importantes non sollicitées que même l’élection de Trump, anti-immigrationniste notoire et vindicatif, n’a pas découragées.

Et avant de s’indigner complètement, contre l’Italie par exemple, dont le nouveau ministre de l’Intérieur a évidemment toutes les caractéristiques politiques de ceux qui prônent la fermeture totale des frontières européennes, observons que selon l’OCDE :

L’Italie « a reçu des centaines de milliers de réfugiés sans avoir reçu de leurs collègues, de leurs voisins de l’Union européenne, les appuis nécessaires correspondant à l’effort que l’Italie était en train de faire au nom de tous. » (Live Le Monde, 20 juin, 14 h 10)

Alors qu’Emmanuel Macron a fustigé le cynisme et l’irresponsabilité italienne, le ministre italien a eu beau jeu de lui rétorquer que la France n’avait pas tenu les engagements pris en 2015. Et de fait, d’après les derniers chiffres de la Commission européenne, elle n’aurait accueilli que 9 % du contingent de migrants débarqués via l’Italie auquel elle s’était engagée. La question est donc des plus complexes et ne saurait s’accommoder d’une indignation à bon compte.

Il n’en demeure pas moins qu’on touche là à la façon dont des hommes traitent d’autres hommes. Séparer des enfants de leurs parents n’est pas acceptable, balader des migrants au prix fort et au péril de leur vie comme le font trop de filières clandestines en Méditerranée ne l’est pas plus.

Ces jours-ci, les commentateurs politiques reviennent donc doctement sur le sujet, déplorant que la solidarité européenne soit ainsi mise à mal et soulignant le fait que les populations occidentales sont préoccupées par l’afflux de personnes si culturellement différentes d’elles, mais personne ne dit ce qu’il faudrait faire, personne n’a de solution concrète à proposer.

Aussi, entre ceux qui demandent la fermeture totale des frontières et ceux qui veulent au contraire tout ouvrir, on se retrouve à essayer de déterminer de façon purement administrative et artificielle des « quotas » acceptables, des « limites » à ne pas dépasser, qui permettraient de faire oeuvre d’hospitalité dans la responsabilité.

Si ce n’est que personne ne semble voir que tout ceci intervient dans un contexte migratoire qui a été largement faussé par un empilement de mauvaises décisions antérieures.

Autant la libre circulation des personnes me semble être un élément indispensable des droits individuels – et je sais que je n’hésiterais pas à « tenter ma chance » dans un autre pays si je pensais pouvoir y trouver une vie meilleure – autant cette libre circulation s’effectue aujourd’hui dans un cadre qui a subi tellement de distorsions politiques et économiques qu’on en vient à se demander sérieusement si l’on n’alimente pas ainsi les flux migratoires qu’on aimerait tarir.

Les raisons du départ sont soit les conflits (cas de la Syrie et de l’Iraq), soit un régime politique oppresseur (cas de l’Érythrée), soit la pauvreté (cas général de l’Afrique subsaharienne), soit un peu tout cela (cas du Venezuela).

Concernant les conflits et le terrorisme de Daesh, il serait absurde et faux d’en imputer l’origine aux pays occidentaux, mais l’on est bien obligé de constater que les interventions en Iraq et en Libye dans le but de rétablir la démocratie ont surtout eu pour effet de déstabiliser un peu plus les régions concernées, laissant ainsi le champ libre à des groupes terroristes, ce qui eut inévitablement pour conséquence d’intensifier les départs. Tout ceci sans apporter les améliorations souhaitées et en créant un ressentiment fort contre les Occidentaux dans les populations concernées.

Il serait dommage de commettre la même erreur dramatique en Syrie, même si Bachar el-Assad est bel et bien un tyran. Qui mettre à sa place ? Nous n’en savons rien et de toute façon, nous n’avons aucune légitimité pour le faire.

Sur le plan économique, j’ai déjà eu l’occasion de souligner combien les politiques de développement basées sur l’aide internationale déversée par milliards de dollars en Afrique (ou ailleurs) sont non seulement impuissantes mais néfastes tant elles empêchent les pays et les populations concernées de se prendre en charge eux-mêmes, de se réformer et d’innover. De plus, elles attisent la corruption et les convoitises, relançant guerres ethniques et guerres civiles, et donc les flux migratoires.

Au contraire, il serait bon que l’Europe et les États-Unis cessent de protéger leur agriculture par des subventions et des droits de douane afin de permettre aux paysans africains d’accéder aux marchés mondiaux et de dégager peu à peu les capitaux qui vont pérenniser leur activité, plutôt que de quitter leurs terres dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe.

Concernant le choix du pays d’arrivée, Gérard Collomb s’est fait taper sur les doigts récemment quand il a parlé du benchmarking que les migrants faisaient pour comparer les conditions d’accueil des différents pays. Mais il n’a pas tort. Bien sûr que les candidats au départ évaluent ce qu’ils vont trouver à l’arrivée. C’est ce qu’on ferait tous et c’est d’ailleurs exactement ce que font les Français quand ils envisagent de quitter la France pour le Canada, la Nouvelle-Zélande ou ailleurs.

Et bien sûr que notre État-providence et son « pognon de dingue » est un élément important du choix. Pas le seul, car un faible taux de chômage ou la présence de membres de la famille comptent également beaucoup. Mais en France, l’État providence constitue non seulement une distorsion colossale de nos équilibres socio-économiques, mais également un appel d’air très nette à l’immigration. Avant de s’arracher les cheveux sur des quotas de migrants, pourquoi ne pas déconstruire peu à peu ce modèle social qui nous engloutit dans le chômage de masse et une faible croissance ?

Autre distorsion observée : plus les frontières sont fermées, moins il est possible d’aller et venir, plus la migration devient un unique voyage hyper-important et sans retour. Si c’est un succès, tant sur le plan économique que sur le plan de l’intégration, tant mieux, personne ne s’en plaindra. Mais si c’est un échec, il n’y aura pas de possibilité de retour au pays. Le mythe du pays d’accueil comme pays de cocagne perdurera dans les pays de départ, ce qui créera de nouveaux départs, tandis que celui qui vit mal sa migration tend à s’enfermer dans sa nostalgie sans s’intégrer.

De toutes ces distorsions naissent une série d’effets qu’on déplore (filières clandestines, chômage élevé dans les quartiers « sensibles », échec de l’intégration, communautarisme, délinquance). Le traitement de l’existant par quotas ne pourra jamais en venir à bout.

Mais supposons qu’on règle, en partie sinon complètement, les problèmes que je citais plus haut à propos des pays de départ et des pays d’accueil. Supposons que les politiques de développement actuelles se transforment en politiques plus libérales, les seules susceptibles d’accompagner les pays d’Afrique et leurs habitants sur le chemin de la prospérité. Supposons qu’on laisse le marché (de l’emploi, de la formation) régler les flux d’arrivée dans les pays d’accueil à la satisfaction des deux parties, au lieu de créer des appels d’air.

On se retrouverait alors avec une solution durable au drame des migrants de la Méditerranée. On se retrouverait avec des flux migratoires « non faussés », basés sur une décision de départ plus responsable de la part des partants, lesquels auraient aussi plus de possibilités de revenir en arrière. L’immigration clandestine et les arrivées sans papiers n’auraient plus de raison d’être. L’échec ne serait pas une fatalité. L’État de droit et la protection des biens et des personnes s’appliqueraient à tous. L’immigration ne serait plus un enjeu électoral, ni dans un sens ni dans l’autre.

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