À quoi sert vraiment l’éducation ?

Quirky school sign by The Green Party of Ireland(CC BY-ND 2.0)

Un résumé du travail de Bryan Caplan dans son livre « The Case Against Education ». À rebours des idées reçues !

Par Cécile Philippe.

On a tous une réponse à cette question et je suis sûre que nous tous ici pourrions nous entendre sur le fait évidemment que l’éducation permet :

  • d’acquérir des compétences cruciales pour trouver un emploi,
  • de réduire les inégalités,
  • de faire de nous de bons citoyens,
  • d’apprendre à penser.

Mais l’a-t-on vérifié ? Le système éducatif permet-il d’atteindre ces objectifs et plus encore vise-t-il tout simplement à les atteindre ?

C’est là tout l’intérêt du travail de Bryan Caplan dans son livre The Case Against Education. Il a pris la peine au cours des 10 dernières années de confronter les croyances en matière d’éducation à la réalité.

Autant vous dire tout de suite que la réponse de Caplan est détonante. Elle va à l’encontre de tout ce que nous croyons gravé dans le marbre en matière d’éducation.

Le système éducatif est un gaspillage de temps et d’argent

Il n’y va pas par quatre chemins : le système éducatif actuel est un énorme gaspillage de temps et d’argent et on aurait tout intérêt à en avoir moins que plus pour tout le monde, y compris les plus pauvres et peut-être même encore plus pour eux que pour les autres.

Scandaleux, n’est-ce pas ? Sauf qu’au fil de la lecture de cet ouvrage, on ne peut s’empêcher de lui donner des points et de se dire qu’il offre des arguments solides à son argumentation.

Je vais évoquer avec vous les principaux arguments de sa thèse mais pour commencer, quelques constats :

  • Nous nous sommes tous dit plus souvent que de raison : à quoi ça sert d’apprendre ça.
  • On célébrait l’absence d’un professeur.
  • On demandait : « est-ce que ça va être au programme du test ? »
  • Entre avoir un diplôme sans étudier ou des compétences sans diplôme, le choix est vite fait.
  • 80% de réussite au bac et les inégalités sociales n’ont pas diminué.
  • Ne pas terminer le lycée aujourd’hui est beaucoup plus pénalisant qu’en 1945.
  • Un barman diplômé gagne plus que celui qui ne l’est pas.

Tous ces constats nous sont relativement familiers. Et en les lisant dans l’ouvrage de Caplan, on se dit : « bien sûr ».

Mais comment les réconcilier avec cette croyance fondamentale que plus d’éducation, c’est plus de richesse, de prospérité pour tous et c’est la voie royale à l’enrichissement collectif ?

Je suis désolée de vous apprendre que Caplan a accepté de jouer le mauvais rôle en refusant de brosser dans le sens du poil.

Pour Caplan, il n’y a pas de contradiction. L’investissement dans le système scolaire ne favorise pas la prospérité. Pour l’auteur, il y a une inversion entre la cause et la conséquence. Contre-intuitif, non ? C’est plutôt parce qu’on vit dans des pays riches que les dépenses sont colossales et malheureusement, cela a plein de conséquences négatives, en particulier le fait de nourrir l’inflation des diplômes.

Comment Caplan peut-il défendre une thèse aussi radicale ? Il est en fait parti de ses propres expériences d’élève et de professeur et les a confrontées aux explications les plus répandues en matière d’éducation. Ça ne matche pas.

La théorie du capital humain est inexacte

Nous sommes tous les tenants de la croyance selon laquelle la principale raison d’étudier est d’acquérir des compétences. On reste sagement assis pendant de nombreuses années pour apprendre des choses qui nous seront utiles par la suite. C’est ce qu’on appelle en économie la théorie du capital humain largement développée par le prix Nobel d’économie Gary Becker. Fort de ces compétences, on trouve un job sur le marché du travail et on est rémunéré pour cela. VRAI pour ce dernier point. FAUX pour le premier nous montre Caplan.

La théorie du capital humain peut sans doute expliquer une petite partie de ce qui se passe sur le marché du travail mais seulement une petite partie. Rappelez-vous les constats faits précédemment. Si les compétences acquises étaient vraiment cruciales pour un futur employeur, alors il n’y aurait pas vraiment besoin d’avoir un diplôme mais seulement lesdites compétences. Or, ce n’est pas du tout ainsi que ça se passe, en particulier parce que l’employeur a besoin d’un moyen de départager les bons employés des moins bons. Il a besoin d’un signal.

Et ce signal, c’est le diplôme. Les tenants de la théorie du capital reconnaissent évidemment que le diplôme est en partie du signalement mais ils continuent de penser que le signalement n’est pas grand-chose au regard des compétences que le diplômé a acquis.

Faux nous dit encore Caplan. Pourquoi ?

L’éducation transmet peu de compétences et connaissances et n’apprend pas à penser

Une analyse fine des programmes montre que sont enseignées des compétences/connaissances qui n’ont pas beaucoup d’utilité sur le marché du travail et des décennies de recherche en psychologie de l’éducation arrivent à la conclusion que l’on ne sait toujours pas comment on apprend.

Très convaincantes sont les observations sur le taux de rétention des connaissances des individus. Les chiffres sont effarants. Car il ne suffit pas d’apprendre à l’école mais évidemment de retenir les connaissances acquises pour qu’elles se révèlent utiles. Or, les mesures des connaissances des adultes sur toutes sortes de sujets enseignés à l’école sont accablantes.

Le National Assessment of Adult Litterary a réalisé en 2003 une étude sur 18 000 personnes et révèle que :

  • la moitié de ceux qui n’ont pas terminé le lycée mais ont quand même passé 9 ans sur les bancs de l’école est en partie analphabète,
  • la moitié des personnes diplômées a moins que le minimum des compétences qu’on pense naïvement qu’elles devraient avoir,
  • parmi ceux qui ont un diplôme de l’université (17 ans d’études), moins d’un tiers a le niveau.

Dans le cadre de la General Social Survey, à peine la moitié des personnes interrogées savait que la Terre tournait autour du Soleil, 32% que les atomes sont plus gros que les électrons, 14% que les antibiotiques ne tuent pas les virus et presque aucun ne connaissait la théorie de l’évolution. Bref, le niveau des connaissances des adultes ayant passé un grand nombre d’années à l’école est exécrable.

Les employeurs ne peuvent donc pas vouloir les embaucher pour cette raison. Les embauchent-ils parce qu’ils savent penser ? Ils n’ont peut-être pas appris grand-chose mais ont-ils appris à réfléchir ?

Caplan s’est penché sérieusement sur cette question et il a fait ce que peu d’économistes font, à savoir lire ce qui est écrit dans d’autres disciplines, en l’occurrence la psychologie de l’éducation. Et là, force est de constater que les observations ne sont pas réjouissantes pour les tenants de la théorie du capital humain. On veut croire qu’il est possible d’apprendre aux gens comment penser mais après 100 ans de recherche à ce sujet, la conclusion semble irrévocable : on n’en sait rien.

Plus concrètement, des expériences ont été menées sur le capacité des élèves à transférer leur savoir d’un domaine à un autre et le constat est que les élèves n’apprennent que le matériel qu’on leur enseigne spécifiquement. Plus encore, les chercheurs indiquent que l’éducation ne parvient pas à améliorer durablement la pensée critique en dehors de la classe. En gros, à l’université, on apprend ce qu’il faut penser des sujets au programme mais pas comment penser le monde.

La théorie du signalement explique la prédominance des diplômes

Face à ces constats, on se retrouve donc face à ce dilemme que les employeurs privilégient néanmoins les personnes diplômées. Et Caplan de nous dire que dans ce domaine, on a trop longtemps sous-estimé l’importance du signal qu’envoie le diplôme en ce qu’il signale non pas les connaissances de la personne qui le détient mais trois autres choses : son intelligence, sa capacité d’endurance et sa capacité à se conformer aux attentes sociales. Quel meilleur moyen que de passer 17 ans sagement assis à écouter des abstractions pour montrer à un futur employeur son niveau de conformisme social et son sérieux ?

Sur la base de la théorie du signalement, élaborée elle-aussi par des économistes détenteurs du prix Nobel – Michael Spence, Kenneth Arrow, Joseph Stiglitz, Thomas Schelling et Edmund Phelps – le diplôme (le signal) expliquerait 80% de la rémunération obtenue contre 20% pour les compétences acquises au cours de la scolarité.

Comment Caplan part-il de ces constats pour arriver à l’idée qu’il faut à tout prix diminuer la quantité d’éducation déversée dans la société ? C’est que le signalement pose problème. Il coûte cher et surtout il a des externalités négatives. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce terme en économie, c’est l’idée que les dépenses en éducation entraînent toutes sortes d’effets négatifs pour la société dans son ensemble. Ce n’est pas parce que le diplôme rapporte à celui qui le détient que globalement le système qui délivre des diplômes est bon pour la société dans son ensemble.

Ce que montre Caplan, c’est que si le diplôme est payant pour ceux qui arrivent à terminer la course, au global la société enregistre des pertes immenses. Car le signalement est un jeu à somme nulle. Dès lors que tout le monde a le bac, le signal ne signale plus rien du tout et il faut trouver de nouvelles marques de distinction : Bac+2, bac+4, master etc. Et le signal du diplôme coûte vraiment trop cher selon l’auteur car on pourrait garder son effet pour un niveau bien moindre de diplôme tout en minimisant les conséquences particulièrement négatives pour les « mauvais » élèves ou les élèves les plus pauvres.

Dans son ouvrage Caplan consacre plusieurs chapitres à l’évaluation du rendement sur investissement du diplôme pour l’élève et à l’évaluation du rendement sur investissement du diplôme pour la société. Sur ces aspects, on est obligé d’admirer l’ampleur du travail réalisé et la minutie avec laquelle il cherche à tenir compte de tout ce qu’il est possible de mesurer, y compris quand les mesures sont quasi inexistantes ou difficiles à évaluer.

Quand on dépense autant pour des résultats aussi médiocres, ce n’est pas possible.

Le rendement de l’éducation est quasiment négatif pour la société

Ses résultats sont les suivants : pour tous les individus, du fait de l’impact léger mais néanmoins présent de l’éducation sur le niveau de criminalité, tous les individus ont intérêt à terminer le lycée, sauf ceux qui sont particulièrement mauvais et ne pensent pas travailler à plein temps. Au-delà, cela dépend, en particulier de la capacité de l’individu à terminer le cursus.

Pour l’élève excellent, il faut aller jusqu’à bac+4, le master ne pouvant être qu’un cas particulier comme le fait de vouloir devenir professeur ou d’adorer les études. Pour les bons élèves, le cursus universitaire rapporte plus que l’investissement si la spécialité choisie est bonne (ingénierie, agriculture, professions de la santé), l’université de bon niveau et qu’on envisage de travailler à plein temps. Dans tous les autres cas, mieux vaut éviter à moins d’adorer les études, ce qui est toujours possible mais rare.

Sur le plan collectif, les choses sont différentes et varient en fonction de la part de signalement que l’on donne au diplôme. Plus cette part est importante, moins le retour sur investissement est bon. Dans l’hypothèse où tous les bénéfices de l’éducation reflètent le capital humain et dans le cas du bon étudiant, le retour sur investissement social du lycée est d’environ 3,4%, de l’université de moins de 2% et du master de moins de 4% Pourquoi est-ce aussi bas ? Tout simplement parce que les ressources investies dans l’éducation pourraient être investies ailleurs où elles rapporteraient plus.

Plus le niveau de l’étudiant baisse et plus le rendement baisse lui aussi. Dans le cas d’un niveau de signalement à 80%, le retour sur investissement est très bas quel que soit le niveau de l’élève et des études. Rappelons que l’on parle ici du retour pour la société, pas pour l’individu. Et ce que montrent les chiffres de Caplan, c’est que la société ne va pas récupérer ce qu’elle a investi dans l’éducation, notamment parce que le signalement est redistributif. Il permet à certains de récupérer une plus grosse part du gâteau sans augmenter le gâteau.

Faire de nous de bons citoyens et nous exposer à la haute culture ?

Certains d’entre vous, comme moi, se disent : attention, tout n’est pas mesurable. L’éducation n’a pas pour seul objectif de faire de nous de bons employés. Elle a aussi pour objectif de faire de nous de bons citoyens, de nous initier à l’art, à la haute culture.

Sur ces sujets-là, malheureusement, Caplan a aussi travaillé pour essayer de trouver des preuves de ce que le système scolaire pouvait améliorer la donne. Je dis bien « système scolaire », avec ses classes et ses professeurs, car Caplan est convaincu que l’éducation est bien plus que cela mais que malheureusement dans nos sociétés, les deux ont tendance à être confondus.

Les adultes d’aujourd’hui sont le produit de plus d’une décennie d’exposition à des idées abstraites et à la grande Culture. Si cela les avait marqués durablement, cela se verrait dans ce qu’ils regardent sur internet. Or, sur le web, Kim Kardashian obtient 20 fois plus de hits que Wagner et 200 fois plus que David Hume. Mais peut-être consomment-ils offline ? La demande pour les livres s’élève à 0,2% du revenu des Américains, soit moins de 100$ par an. La musique classique équivaut à 1,4% du marché de la musique, 5% du marché mondial.

Sur l’aspect citoyen, Caplan reconnait que la connaissance de l’Histoire est probablement un moyen de prendre des décisions de politique publique mais au regard de ce que retiennent les individus de leur cours d’histoire, force est de constater que le système éducatif actuel ne permet pas aux individus d’acquérir et de retenir les connaissances dont ils pourraient avoir besoin. En dépit d’années d’études, l’individu moyen est illettré en histoire, sans compter encore une fois que le transfert de savoir est très faible.

Au sujet du vote, il observe que les gens ne votent pas parce qu’ils sont éduqués mais parce qu’ils sont plus éduqués. Donc augmenter le niveau d’éducation ne va pas augmenter les votants.

Et les inégalités dans tout ça ?

Nous, Français, pensons souvent égalité quand nous parlons éducation. L’éducation permettrait de corriger les inégalités. Mais là Caplan nous enlève encore une fois nos illusions. Ne serait-ce pas une catastrophe pour l’élève pauvre que de ne plus pouvoir bénéficier d’une bourse pour faire des études ?

Pour Caplan, c’est justement pour les élèves pauvres et aussi d’ailleurs pour les élèves médiocres que le système est le plus injuste. Car en vertu de l’inflation des diplômes et de la gratuité des études, ni l’un ni l’autre ne peuvent invoquer devant un futur employeur l’absence de moyens ou le manque d’intérêt pour les matières enseignées. De fait, ni l’un ni l’autre n’obtiendraient d’entretien d’embauche en l’absence de diplôme. Mais dans le cas où une faible proportion de la population disposerait d’un diplôme, les employeurs seraient bien obligés de proposer des jobs à des personnes non diplômées mais néanmoins compétentes et le manque de moyens serait une excuse tout à fait crédible. L’absence de diplôme ne serait plus aussi stigmatisante et d’autres voies s’offriraient aux jeunes qui s’ennuient fermement à l’école ou qui n’ont pas les moyens.

Dans leur cas et dans celui de tous les autres qui pourraient le préférer, l’apprentissage et la formation professionnalisante deviendraient beaucoup plus crédibles.

Il faut cesser de penser l’éducation comme un cursus général imposé à tous. Cela avait peut-être du sens – comme l’expliquent Yuval Noah Harari dans Sapiens ou Robin Hanson dans The Elephant in the Brain – quand il s’agissait de construire des Nations mais sans doute moins aujourd’hui et eu égard au coût colossal du système, l’auteur considère qu’il faut arrêter les frais et les reporter sur les élèves et leurs familles. Le challenge n’est pas d’améliorer le système – on a déjà essayé maintes et maintes fois – mais d’en faire moins, notamment pour baisser le niveau de signal nécessaire.

Au final, le livre de Caplan a l’effet d’un café corsé le matin. Il réveille. Que l’on soit d’accord ou pas avec lui, une chose est sûre, sa démarche est absolument essentielle. Sa tentative de comparer nos croyances, nos aspirations en la matière à la réalité, d’évaluer le système est digne d’intérêt et enrichit le débat en la matière.

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