Non, la France n’est plus la 5e puissance mondiale

coq chantant gerard68photos (licence creative commons)

Vouloir maintenir la fiction de la France cinquième puissance mondiale fait sans doute partie du mythe de la « grandeur de la France » et contribue à maintenir le déni français vis-à-vis des réformes de structure.

Par Jean-Pierre Dumas. 

Il y a des clichés qui ne se discutent pas, les Champs Élysées sont la plus belle avenue du monde, la France est la cinquième puissance du monde… pourquoi pas ?

Contrairement à la première, la deuxième assertion n’est pas une affaire de goût, c’est une assertion économique qui mérite quelques explications. La France est la cinquième puissance du monde, toute personne qui est rationnelle devrait au moins énoncer le critère de classification, la puissance économique, la population, la beauté de ses paysages ? Inutile de dire que l’on se garde bien d’approfondir.

Un cliché économique

Il n’y a pas longtemps, le 24 août 2017, est paru un article dans  The Conversation, reprenant le slogan : La France cinquième puissance mondiale.

Les économistes ont l’habitude de juger l’importance d’un pays par rapport à sa production totale ou le revenu qu’il produit chaque année, son PIB. Le problème est que pour comparer le PIB entre pays, il faut une monnaie commune. Le PIB est exprimé en monnaie nationale (l’euro pour la France). La monnaie commune la plus utilisée est le dollar, pour cela il faut un taux de change euro/dollar.

Vous allez dire, c’est simple, il suffit d’utiliser le taux de change moyen officiel (TCO) du marché pour l’année considérée pour convertir le PIB exprimé en euros en dollars. C’est ce que fait l’auteur de l’article mentionné et c’est tout à fait acceptable, à condition d’en montrer les limites.

Tableau 1 La France la sixième puissance du monde en termes de PIB estimé au TCO

Source : IMF/WEO/2017

 

La France est bien la sixième puissance du monde si l’on utilise le critère du PIB global exprimé en dollar, en utilisant le taux de change du marché (TCO) moyen de l’année. La France se situe après les États-Unis, la Chine et devant l’Inde.

Le concept de taux de change de parité (TCP)

Le PIB d’un pays peut être converti avec un taux de change différent de celui du Taux de Change Officiel (TCO), on peut aussi utiliser le Taux de change de Parité (TCP). Le TCO, c’est le prix d’une devise contre une autre devise, le dollar pour un euro par exemple. Le TCO est un opérateur qui transforme tous les prix des biens échangés dans une monnaie étrangère, mais le PIB d’une économie n’est pas composé que de biens et services échangés (traded goods) ; il comprend aussi des biens et services non échangés (nontraded goods).

Le taux de parité (TCP) ou le taux de la Parité des Pouvoirs d’Achat (PPA) est le taux de conversion qui résulte de la comparaison des prix de deux paniers de biens & services identiques entre deux pays différents.

Si par exemple à Paris un panier de biens & services coûte 4.20€ et qu’aux États- Unis, le même panier coûte 5.28$, alors le taux de change de parité sera de 4.2€/5.28$ = 0.80€/$. On peut comparer ce TCP au taux de change officiel 0.82€ = 1$, alors l’euro/France est sous-évalué par rapport au dollar de (0.80/0.82-1)*100 = -2.6%, ce qui est modeste.

Le big mac index

The Economist publie chaque année le big mac index qui utilise cette méthode, il relève à une même date les prix du big mac (produit homogène), il compare leurs prix en monnaie locale avec le prix du big mac aux EU, cela donne le taux de change de parité et il compare le TC de parité avec le taux officiel, et peut ainsi déterminer si un pays a un taux de change officiel surévalué ou sous-évalué par rapport au TCP à une date donnée.

Le big mac index a le mérite d’être simple (un seul produit) et d’être disponible à une date donnée dans tous les pays du monde. Il a l’inconvénient de ne reposer que sur un seul produit, ce qui est un peu court.

Pour comparer les PIB on n’utilise pas le big mac index, mais une comparaison internationale des prix de paniers de biens & services au niveau mondial organisée par les Nations Unies et l’Université de Pennsylvania (depuis 1968). Chaque pays (environ 150) fournit les prix de 1000 produits définis précisément. C’est autrement plus long et délicat que la méthode du big mac index et ça ne peut être fait chaque année.

Quel taux de change utiliser ?

Les TCO sont utilisés pour tous les flux financiers (monnaie, balance des paiements). Le TCP est plutôt utilisé pour les comparaisons internationales des PIB et des taux de croissance.

Le problème du TCO est son instabilité. Le TC de parité est plus stable que le TCO. Une variation du TCO (dépréciation/$) va entraîner une baisse du PIB exprimé en dollars et donc de sa croissance.

Un autre inconvénient lié à l’utilisation des taux de change du marché est qu’ils s’appliquent seulement aux biens échangeables (traded goods). Or le PIB d’un pays comprend des biens échangeables et non échangeables (nontraded goods) et les prix des biens non échangeables ont des prix inférieurs dans les PVD. Plus le pays est pauvre, plus les prix des biens non échangeables sont faibles. Une coupe de cheveux est moins chère à Ouagadougou qu’à… Paris.

Le prix d’une course en taxi pour la même distance est moins cher à Lima qu’à Paris. Parce que les salaires sont plus faibles dans les pays en voie de développement (PVD) et les services sont intensifs en travail (labor intensive), les prix des biens non échangeables (les services) sont donc souvent moins élevés dans les PVD que dans les pays développés.

Donc le PIB ou le RNB estimé selon la PPA sera plus élevé pour les pays pauvres que leur PIB estimé selon le TCO. Ne pas considérer le taux de PPA a pour effet de sous-estimer le pouvoir d’achat des consommateurs dans les PVD. La PPA est une meilleure mesure du welfare d’une population.

 

Quand le FMI calcule le taux de croissance de l’économie mondiale, les PIB de chaque pays sont exprimés en dollar au TCP (et non au TCO) et ils sont pondérés par leur poids dans l’économie mondiale calculés au TCP, cela a pour effet de surévaluer le PIB des PVD qui ont des services non échangés (ntg).

 

La France se situe au 10ème rang mondial quand on utilise le TCP pour comparer les PIB

Tableau 2 Si on utilise le TC de parité pour exprimer le PIB total, alors la France se situe au dixième rang mondial

Il y a un large écart entre le PIB estimé au TCO et le PIB estimé en termes de PPA, de 1 (pour les États-Unis à 3.8 pour l’Inde). Plus un pays est pauvre, plus il a des services dont les prix relatifs sont faibles, et donc son PIB en termes de pouvoir d’achat sera rehaussé. Pour les pays développés, les estimations du PIB au taux du marché et en termes de PPA sont proches. En conséquence, les pays en voie de développement tendent à avoir un poids beaucoup plus important dans l’agrégation qui utilise le taux de PPA.

Si on utilise le TCO, les États-Unis ont le PIB le plus élevé en 2016 suivi par la Chine. Si l’on utilise comme taux de change, le TC basé sur la PPA, qui prend en compte les prix relatifs des biens & services entre pays, alors la Chine est le premier pays du monde. L’Inde a un PIB (en termes de PPA) supérieur au Japon, l’Allemagne, la Russie, le Brésil, l’Indonésie, le RU et la France. Il va falloir s’habituer à un monde multipolaire.

Le poids de la Chine dans l’économie mondiale est de 18% si on utilise le taux de PPA, mais environ 6% si on utilise les poids qui repose sur le TCO. Pour l’Inde, le poids du PIB (mesuré en termes de PPA) dans l’économie mondiale est de 7%, alors que son poids en termes de TCO est de 2.3% du PIB mondial.

 

Figure 1 La France représente 2.3% du PIB mondial estimé sur la base de la PPA, elle se situe au dixième rang mondial

Source : IMF/WEO/2017

La Chine a dépassé en 2013 les États-Unis en termes de PIB (PPA)

Figure 2 Les États-Unis ont été rattrapés par la Chine en 2013 si on mesure la puissance économique par le PIB en termes de PPA

Source : IMF/WEO/2017

En termes de PIB per capita, la France se situe au 28ème rang mondial

Alors vous allez dire qu’il est normal que la Chine et les États-Unis, l’Inde le Brésil aient un PIB total supérieur à celui de la France, puisque leurs populations sont supérieures à celle de la France ;  peut-être, mais c’est le critère utilisé implicitement par tous ceux qui comparent la France aux autres pays du monde. Prenons le critère de PIB (en termes de PPA) per capita.

La France se situe au 28ème rang mondial en termes de PIB per capita (PPA).

Tableau 3 La France se situe au 28ème rang mondial en termes de PIB per capita

Source : IMF/WEO/2017

Et la Chine qui se situait au premier rang mondial en termes de PIB sur la base de la PPA ? La Chine se situe seulement au 83ème rang mondial en termes de PIB per capita à prix constant (27% du PIB p.c. des États-Unis, la France 73% du PIB per capita des États-Unis).

Que ce soit en termes de PIB ou de PIB per capita la France n’est plus au cinquième rang, mais respectivement au 10ème et au 28ème rang.

Y a-t-il déclin de la France en termes de PIB ?

La France avait un PIB (en termes de PPA) de 4.4% du PIB mondial en 1980, il est passé à 2.3% en 2016, il y a indubitablement une baisse considérable du poids de la France dans le monde. Cependant le total des PIB des PD a aussi diminué sur la période de 64% du PIB mondial à 42% (cf. Figure 3), la part du PIB des États-Unis a aussi diminué sur la même période de 22% du PIB mondial à 16% (cf. Figure 4). Il est donc normal que la France soit sur un trend descendant.

Figure 3 la part du PIB des PVD augmente dans le PIB mondial de 36% du PIB mondial en 1980 à plus de la moitié en 2016

Source : IMF/WEO/2017

On peut constater dans la Figure 4 que le poids de la France (et de la GB) dans l’économie mondiale en 2016 est équivalent au poids de la Chine en 1980.

Figure 4 Le PIB de la France est passé de 4.4% du PIB mondial en 1980 à 2.2% en 2016

Source : IMF/WEO/2017

 

Si on prend les États-Unis comme référentiel, alors les PIB (exprimés en termes de PPA) de la France et de l’Allemagne ont décliné relativement par rapport aux États- Unis depuis 1980. La France avait un PIB (PPA) qui représentait 20% de celui des États- Unis en 1980, et seulement 15% en 2017 ; il y a donc un déclin de la France par rapport aux États-Unis alors que ce dernier est aussi en déclin par rapport au pays en voie de développement (cf. Figure 5).

Figure 5 Le PIB de la France représentait 20% du PIB des États Unis en 1980 et 15% en 2017

Pour conclure :

  • La France n’est pas la cinquième puissance du monde, mais se situe au 10ème rang en termes de PIB sur la base de la PPA.
  • La part du PIB de la France (en termes de PPA) ne représente que 2.3% du PIB mondial en 2016 (17.7% pour la Chine).
  • Le poids de la France a décliné dans le monde de 4.4% du PIB mondial en 1980 à 2.2% en 2017.
  • Ce déclin s’inscrit dans le cadre plus général du déclin des pays développés, mais il est supérieur à ces derniers. Le PIB de la France représentait 20% du PIB des États- Unis en 1980 contre 14.6% en 2017.
  • La thèse des « déclinistes » est correcte, la France est un pays en déclin relatif par rapport aux pays en voie de développement, et par rapport aux pays développés. Vouloir maintenir la fiction de la France cinquième puissance du monde fait sans doute partie du mythe de la « grandeur de la France » et contribue à maintenir le déni français vis-à-vis des réformes de structure.

La France est comme un passager qui voyage en première classe avec un billet de troisième classe ; il se peut qu’un jour un contrôleur plus sérieux que la Commission Européenne lui inflige une sérieuse amende.