Universités : à bas la sélection dans l’Éducation nationale ?

Tout le monde n’a pas vocation à faire des études supérieures, et peut-être même pas à faire le collège. La créativité, la finesse d’analyse et l’esprit critique ne sont pas accessibles à tous. Et ce n’est pas forcément une catastrophe.

Par Stanislas Kowalski.

La semaine dernière, des étudiants plus enclins à faire leurs classes à l’Unef que dans les amphis ont réclamé qu’une note minimale soit attribuée à tout le monde, dans le cas où les examens ne pourraient pas se tenir. Le ministre, avec beaucoup de bon sens a fait part de sa consternation. Au-delà de l’indécence et de l’absurdité de la demande, il y a un mythe entretenu par l’Éducation nationale : il ne faudrait pas sélectionner pour ne pas priver les jeunes de leur droit à faire des études.

Cet article pourrait vous interesser

Rien n’est plus idiot. Tout le monde n’a pas vocation à faire des études supérieures, et peut-être même pas à faire le collège. Quel que soit le talent d’un professeur, il n’atteindra pas les objectifs supérieurs avec tous ses élèves. La créativité, la finesse d’analyse et l’esprit critique ne sont pas accessibles à tous. Et ce n’est pas forcément une catastrophe. La société n’a pas besoin d’un million de Jordan B. Peterson pour tourner correctement.

Il y a plusieurs niveaux d’inaccessibilité

Certains élèves par exemple n’ont tout simplement pas les capacités d’apprentissage jusqu’au niveau visé. Quel que soit votre entraînement sportif, si vous faites de la tachycardie, vous ne serez pas un marathonien. Point. Les capacités physiques sont inégalement réparties. La plupart des gens ne pratiqueront pas le sport au-delà du divertissement ou de l’hygiène. On fait du foot pour passer un bon moment avec les copains et on va à la gym pour ne pas trop grossir.

Et c’est très bien. Le cerveau est un organe comme les autres. Il n’y a aucune raison de croire qu’il soit différent des autres et que tous les cerveaux aient le même potentiel. On va voir un peu plus loin par quel glissement de sens on en arrive à cette idée absurde.

Le deuxième niveau d’inaccessibilité, c’est que certains élèves n’ont pas les capacités pour apprendre les choses à un coût raisonnable. Précision élémentaire, mais importante, quand je parle de coût, je ne parle pas seulement de coût financier. D’ailleurs, l’argent représente toujours autre chose que lui-même. Je parle des efforts, du temps, voire des souffrances du professeur. Je parle des efforts, du temps, voire des souffrances de l’élève lui-même. Il faudrait aussi tenir compte des parents, des camarades et de tous les autres acteurs de l’école qui subissent les effets indirects de l’échec scolaire.

Enfin, dernier niveau d’inaccessibilité, la volonté. Ignorance is bliss. Peu de gens aiment la vérité au-delà de ce qui améliore leur salaire ou permet de gagner au Trivial Pursuit. Qui ose vraiment connaître et pratiquer l’esprit critique ? Il faut comprendre ce que cela implique et le prix à payer. L’esprit critique suppose un saut dans la foi bien plus redoutable que tous les dogmes : mettre en danger les certitudes qui fondent nos relations sociales et nos habitudes personnelles, en espérant qu’il sortira quelque chose de bon de notre réflexion.

Même à un niveau technique, le chimiste qui travaille sur une nouvelle molécule prend un risque en admettant qu’il s’est trompé, risque nécessaire mais bien réel. Ne va-t-il pas faire éclater son incompétence et risquer sa réputation ou son poste ? Ce n’est pas pour rien qu’il y a tant d’études trafiquées.

Ambiguïté de l’éducabilité

Derrière la naïveté bien-pensante de l’égalité scolaire, il y a l’idée ambiguë d’éducabilité. Pour un pédagogue comme Philippe Meirieu, les professeurs doivent être convaincus que tous leurs élèves sont éducables. Cette déclaration n’est jamais qu’une déclaration de foi. Sans être tout à fait absurde, elle est trompeuse. À la rigueur, elle peut être vraie, si je la comprends comme la possibilité d’apprendre quelque chose, mais sans préciser quoi. Oui, tout enfant peut faire des progrès. Mais pour certains le progrès le plus remarquable consistera à savoir jouer sans mordre ni frapper.

C’est un objectif éducatif plus que valable, mais il ne s’inscrit pas bien dans un programme de collège. Gardons à l’esprit que le succès est une notion relative. Je vous laisse apprécier de quel genre d’éducation nos manifestants étudiants auraient le plus besoin.

Si je peux laisser tomber mon programme, très bien, je peux me lancer dans l’éducation de n’importe qui. Ah ! il y a quand même une autre condition : que je puisse jouer au bon pasteur et laisser les 99 autres brebis sans surveillance pendant que je m’occupe de la brebis égarée.

La déclaration de Meirieu a bien une utilité, en tant que discipline morale, indépendamment de sa véracité. Devant un élève en difficulté, je dois présumer son éducabilité, parce que cette présomption est une condition nécessaire (mais pas suffisante) au succès de l’apprentissage. Même si c’est faux, je vais faire comme si l’enfant pouvait apprendre. Si vous voulez, c’est la même démarche que de faire confiance à sa femme, alors qu’elle peut très bien avoir un amant. On prend le risque de la croire, parce que sinon c’est le divorce assuré.

Ou encore on présume l’innocence d’un accusé, alors qu’on sait très bien qu’un meurtre a été commis, parce qu’un jugement hâtif nous empêcherait de chercher toute la vérité. Pour en revenir à mon élève, je suspends mon jugement sur ses capacités, le temps d’essayer toutes les méthodes que je connais pour tenter de lui faire comprendre. Et quand j’aurai échoué assez longtemps, je me résoudrai à dire qu’il vaut mieux passer à autre chose.

Malheureusement, nos manifestants imbéciles confondent cette discipline morale avec les conclusions de la science. Ils n’ont pas fini d’être déçus.