Liberté, j’écris ton nom… sur Internet

Liberté by Raphaël Labbé(CC BY-SA 2.0)

Qu’est-ce que la liberté ? Ma liberté ? Votre liberté ? Notre liberté ?

Par Yannick Chatelain.
Un article de The Conversation

Ne devrions-nous pas sans cesse nous interroger sur ce qui nous garantit la réalité de notre « aptitude à exercer notre volonté ? » Ne devrions-nous pas avoir plus souvent à l’esprit que « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté  ? »

Dans une société technocapitaliste où le pouvoir politique est en passe d’être transféré à une alliance composée des GAFAM et de la finance, puisque « le pouvoir d’organisation appartient à des processus technologico-financiers » comme le souligne Renaud Vignes… Bis repetita placent : ne devrions-nous pas nous interroger ?

Les acteurs puissants que j’ai évoqués qui participent activement à la mutation de notre monde se préoccupent-ils vraiment de cette notion majeure (en philosophie, en sociologie, en droit et en politique) comme ils ne cessent de le proclamer ?

Doit-on faire une confiance aveugle à un État qui apparaît dépassé (si ce n’est démissionnaire) face aux géants du web ? Les faits n’invitent-ils pas d’eux-mêmes (si ce n’est à la défiance) à une très grande vigilance ?

France : la liberté en chute libre dans une « démocratie défectueuse »

C’est sympathique et grisant la chute libre pour ceux et celles qui n’ont pas peur du vide. La chute libre, pour la liberté, c’est très différent. C’est un peu comme faire de la démocratie sans parachute. Nous pouvons essayer ! Je crains fort, sans vouloir jouer les visionnaires, que l’atterrissage s’avère très antipathique et soit singulièrement douloureux.

En termes d’indice de liberté (Human Freedom Index, un indice mesuré sur le plan des libertés individuelles, civiles et économiques) en 2017 la France chutait encore, se classant 33e, à égalité avec la Slovaquie, derrière la Pologne, bien loin de sa 24e place de 2008.

Certes, le Cato Institute est un think tank libertarien américain. Afin de ne pas être soupçonné de partialité (du fait du positionnement politique du think tank) il m’est apparu indispensable d’aller plus loin afin de valider ou d’invalider cette tendance auprès d’autres sources. Or d’autres études tirent elles aussi le signal d’alarme :

En termes d’indice démocratique (un baromètre réalisé par The Economist Intelligence Unit, et publié en janvier 2018 dans The Economist) en 2017 la France recule encore par rapport à 2016 :

Avec un score de 7,80 sur 10 la France est considérée comme une “flawed democracy” c’est-à-dire une « démocratie défectueuse » ! La liberté dans une démocratie défectueuse n’a-t-elle pas quelque souci à se faire ?

La liberté, même en « démocratie », on la défend ou un jour elle vous quitte

Pendant que la liberté perd incontestablement du terrain sur un territoire où cela semblait parfaitement improbable : le nôtre, songeons-nous parfois à ces hommes, ces femmes, qui tentent, eux loin d’ici, de la défendre, de nous en rappeler la valeur, de lui faire gagner ce terrain au prix de leur vie ? Un terrain que nous céderions, nous, au prix bradé de nos silences. N’y aurait-il pas dans ce renoncement, sans danger vital, une forme d’indécence ?

Comme l’exprimait fort bien Houria Bentouhamni-Molino en 2015 dans son ouvrage « Le dépôt des armes. Non-violence et désobéissance civile » :

Toute la question est alors de savoir dans quelle mesure ce qui me semble éloigné et ne m’affectant pas immédiatement et directement, peut être repensé comme étant à l’inverse ce qui me concerne de manière la plus intime ! Comment ceux qui sont exploités, asservis, le sont-ils pour que la liberté d’autres soient réalisés ? […] je dois à chaque instant me demander sur le dos de quel homme je suis juché pour pouvoir être libre et jouir d’une joyeuse confiance en moi.

Toute la question est là ! Aussi et par-delà les attaques cadencées aux libertés individuelles des citoyens et à des droits humains fondamentaux ; par-delà des demandes de dérogation répétées à la Convention européenne des Droits de L’Homme ; par-delà des atteintes récentes et inédites à la liberté de la presse ; par-delà toutes ces dérives constatées dans notre propre pays contre lesquelles nous sommes en capacité de résister pour ne pas s’engager dans un processus régressif qui entrebâillerait la porte de tous les arbitraires, plusieurs questions se posent :

  • Comment puis-je détourner le regard de celui ou de celle qui, loin d’ici, se bat pour des libertés dont nous tirerons, à condition de l’aider, collectivement bénéfice ?
  • Comment puis-je ne pas me sentir concerné par ce qui m’apparaît bien éloigné au sens propre et/ou figuré de mon quotidien ?
  • Comment puis-je délaisser ceux et celles qui payent la défense de ma liberté par ce qu’ils endurent au prix le plus fort, qui oeuvrent pour une avancée des libertés qui nous sont humainement communes !

Ce sont des Nelson Mandela hier, des Raif Badawi aujourd’hui et tant d’autres encore dans monde, qui définissent la liberté. Le destin de nombreux de ces hommes et femmes est lié au devenir de nos propres libertés.

Quand un État comme la France (historiquement légitime à s’interposer et prendre position) semble détourner aujourd’hui le regard de ces vies qui n’ont pas de prix, le droit de regard (d’un citoyen-acteur) n’apparaît-il pas d’autant plus important ?

Si respecter les droits de l’homme n’est pas bankable, les bafouer est-ce plus rentable ?

Les droits de l’homme ont été longtemps les plus à même de constituer un point de repère pour nos « démocraties ». Le phare à même d’éclairer un mode de fonctionnement de type démocratique dans une société mondiale évoluée !

L’Organisation des Nations Unies (ONU) ne stipule-t-elle pas que « le lien entre la démocratie et les droits de l’homme est clairement défini dans l’article 21(3) de la Déclaration universelle des droits de l’homme » ?

Est-il erroné d’affirmer que ce point de repère s’est fait flou ?

Est-il faux d’écrire que ce phare s’éteint en fonction d’alliances qui se font et se défont ?

La politisation des droits de l’homme s’érigeant comme protectrice de la démocratie (qui faisait sens au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) relève aujourd’hui d’un discours politique convenu non suivi d’effet, et ce même dans des pays qui apparaissaient, encore hier, comme les plus insoupçonnables et les plus armés pour ne jamais laisser franchir la ligne rouge en se taisant !

C’est à mon sens, dans cet espace laissé vacant par le politique que l’hacktivisme trouve sa légitimité et sa place, ici, ailleurs et maintenant ! Il a vocation à être un assistant réactif et actif des démocraties du vingt-et-unième siècle.

Même s’il est balbutiant parfois. Même s’il commet des impairs. Même s’il peut parfois trébucher dans des pratiques extrêmement dangereuses pour défendre une cause qui est juste comme cela a malheureusement parfois été le cas. Il a pour vocation et mission d’être un rappel à l’ordre collectif d’une utopie vers laquelle nous nous devons de persister à nous diriger ! Il a pour mission la défense de l’essentiel : la « repolitisation » des droits de l’homme.

Si des faits qui se déroulent dans notre pays où à l’autre bout de la planète mettent en péril cette aspiration collective, l’heure d’Internet n’indique plus l’heure de « chat perché ». Dans notre TechnoMonde, l’autre bout de notre planète est en bas de chez nous !

Breaking news : les droits de l’homme sont enfin cotés en bourse !

Alors oui, les droits de l’homme sont cotés en bourse ! Mais d’une bien triste manière ! Est-ce seulement quand on les bafoue, ou qu’on aide à les bafouer, qu’ils deviennent rentables ? La question posée contient la réponse !


N’est-il pas temps si cela nous scandalise d’arrêter de nous offusquer derrière nos écrans ? Il ne s’agit pas de défendre tous les hommes, toutes les femmes et toutes les causes, nous n’aurions pas assez d’une vie pour combattre individuellement tout ce qui nous apparaît tragiquement injuste ! Mais chacun d’entre nous ne peut-il pas prendre sa part de responsabilité et sa part du fardeau ?

Et si vous n’êtes pas un expert de la technologie, une experte du defacement, quelle importance ? Il serait bien prétentieux et stupide que l’hacktivisme originel du haut de son savoir technologique n’intègre pas les slacktivistes dans son armée libre. Une armée qui n’est (ni plus ni moins) que l’armée des esprits et des hommes et femmes libres épris de… liberté.

Sur le web-Article publié sous licence Creative CommonsThe Conversation