Qui a peur du grand méchant Internet ?

1900-00 by ITU Pictures (CC BY 2.0)

Nos usages d’Internet soulèvent des questions qui dépassent le cadre de la technologie. Réglementer ces usages serait contre-productif.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

Facebook a vu le jour en 2004 et rassemble plus d’un demi-milliard de membres en juillet 2010. L’engouement est aussi massif que trans-générationnel : 9 adolescents sur 10 sont inscrits sur un réseau social en France et en Belgique, une augmentation qui concerne toutes les tranches d’âges, y compris les moins de 13 ans et les plus de 50 ans.

La multiplication des usagers s’accompagne parallèlement d’un foisonnement des usages. Pascal Minotte, psychologue et psychothérapeute à l’Institut Wallon pour la santé mentale, s’attarde sur un phénomène qui, loin d’être anodin, est en fait le miroir grossissant d’une accélération déroutante, dans une époque complexe et déstabilisante. Car les réseaux sociaux n’épargnent personne, que l’on y soit ou pas :

Globalement, la participation qu’elle soit occasionnelle ou régulière, est plus importante. Chacun y va d’un commentaire, poste et annote des photos, recommande un article ou une vidéo humoristique etc. La consultation passive des contenus, qui fut longtemps la règle pour la majorité des internautes, est de moins en moins de rigueur.

Cependant, les critiques faites aux nouvelles technologies se trompent de cible et confondent l’outil avec le système socioculturel dans lequel il s’inscrit, comme la rappelle l’auteur. Des prêt-à-penser qui voudraient notamment que les TIC participent de l’affaiblissement du lien social ; des boucs-émissaires sur lesquels répercuter les angoisses et les inquiétudes d’une époque déstabilisante.

Internet et les réseaux sociaux : un nouveau rapport à l’intimité

Internet est tout sauf un lieu de communication absurde. Si nous y échangeons à travers des «  babillages », les réseaux sociaux remplissent leur mission : ils socialisent, en introduisant quelques nouveautés comme le caractère public ou semi-public du « verbiage » en question.

La notion même d’intimité à connu de  nombreuses variantes au cours de l’histoire. Pour la sociologue Dana Boyd, la notion de vie privée n’est plus entendue de la même façon par les adultes et les adolescents. 

Les premiers la comprennent comme un droit à la confidentialité là où les seconds l’envisagent plutôt comme un droit de contrôle des informations les concernant, à savoir la possibilité de maîtriser ce qu’ils montrent.

Mais voilà, des usages problématiques et des situations complexes, il y en aura toujours dans la vraie vie, comme dans nos existences virtuelles « les espaces virtuels ne diffèrent pas des espace IRL, ils présentent leur part de risques et d’écueils ».

Des dérives résumées en quelques néologismes anglophones ( grooming, stalking, sexting, cyberbullying), qui couvrent des réalités très différentes et de nombreuses nuances en termes de gravité et de conséquences. Pour Serge Tisseron, nous sommes tous, et les adolescents peut être plus encore, tiraillés entre un besoin d’intimité et de reconnaissance qu’il définit comme l’ « extimité » :

Le fait de divulguer des fragments de soi ( pensées, photos, vidéos), dont la valeur est encore incertaine, afin de les faire valider par son entourage, ou par les réactions d’autres internautes. 

Quelle éducation à Internet ?

Les parents ont souvent eu la tentation d’exercer un contrôle trop étroit sur les fréquentations ou les agissements de leurs enfants. Il est vrai que les réseaux sociaux offrent une opportunité inédite de lier des « amitiés », ou du moins des interactions avec de tiers.

Quoiqu’il en soit, les jeunes pourront toujours développer des stratégies et des alternatives afin d’échapper à ce contrôle. De nombreux adolescents ont ainsi plusieurs comptes Facebook, et les options de paramétrage permettent également de cloisonner les discussions entre groupes et sous groupes.

L’usage d’Internet ne peut pas suivre des règles identiques, s’il concerne le jeune enfant ou l’adolescent : Serge Tisseron a formulé la règle du 3-6-9-12 afin de proposer des repères concrets aux parents. Il ne s’agit pas d’une règle absolue dans la mesure où chaque enfant est différent, mais elle constitue une bonne base, construite sur les connaissances actuelles en psychologie développementale.

Règle numéro un : pas d’écran avant trois ans, règle deux, pas de console personnelle avant six ans. Règle trois, Internet accompagné à partir de neuf ans, enfin règle quatre, Internet seul à partir de douze ans. Des balises utiles, mais qui ne dispenseront jamais d’un accompagnement parental adapté à la situation et l’âge de chaque enfant.

Conflits et harcèlement

Question souvent évoquée au sein des collectivités ou des établissements scolaires : la gestion et la résolution de conflits nés sur les réseaux sociaux. Ces situations problématiques sont le plus souvent rapportées par les enseignants ou les directeurs d’établissements scolaires.

Il arrive que des bagarres éclatent dans la cour de récréation, alors que la veille tout semblait calme entre les intéressés… parce qu’entre-temps, un différend a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux.

La frontière est souvent difficile à tracer, afin de déterminer si une photo est appropriée ou pas, choquante ou provocatrice. Un débat intemporel qui mériterait par ailleurs un temps d’échanges dédié, entre les enseignants et leurs élèves.

L’utilisation de nos données personnelles

Le cyber harcèlement, les attaques malveillantes, ne sont pas les seuls risques auxquels nous sommes exposés dans les atteintes à notre vie privée sur Internet. Les services que propose Facebook sont présentés comme gratuits, car ils reposent sur un modèle économique qui permet l’utilisation de données personnelles encodées, puis exploitées par des sociétés à des fins commerciales, comme de la publicité ciblée. « Ce type de pratique est largement répandu sur le net, mais aussi en dehors, par exemple, les cartes de fidélité des grandes surfaces permettent de tracer avec précision nos achats ».

Nos usages d’Internet et de ses applications soulèvent un nombre de questions qui dépassent le cadre du contexte technologique : la confidentialité, la sécurité. Cloisonner ou réglementer ces usages pour les contraindre serait non seulement inutile, mais contre-productif. Comme le rappelle Pascal Minotte :

 Notre ambition, ne doit pas se limiter à « diminuer les dégâts », mais faire en sorte qu’Internet soit pour nous une plus-value réelle, d’ouverture et d’égalité face à une nouvelle fracture qui isole ceux qui maitriseront les usages de ces technologies et les autres.

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