L’intelligence artificielle va-t-elle nous mettre au chômage ?

En associant robotisation et puissance informatique, l’IA pourrait-elle nous faire perdre tous nos avantages compétitifs au profit des machines ? C’est aller un peu vite en besogne.

Par Laurent Pahpy.
Un article de l’Iref-Europe

De quelques dizaines de millions à 2 milliards d’emplois supprimés d’ici 2030 dans le monde : l’éventail des prédictions de l’impact de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotisation sur le travail est aussi large que le nombre d’experts et d’études sur le sujet. Depuis que les innovations technologiques révolutionnent nos vies, des prédicateurs avisés nous ont toujours fait craindre un chômage de masse qui n’est jamais venu. L’IA dérogerait-elle à cette règle ?

Schumpeter a toujours eu raison

Dès le début du XIXe siècle en Angleterre, au cœur de la première révolution industrielle, un mouvement de tondeurs, de tisserands et de tricoteurs, les luddites, s’opposa violemment à l’automatisation des métiers à tisser. La peur de ceux dont la profession allait disparaître était compréhensible.

Leurs emplois ont pourtant été remplacés par de nouveaux métiers. À l’heure des nouvelles technologies de l’information et de la communication, la crainte du chômage de masse provoqué par une invention radicale telle que l’IA est toujours d’actualité.

Les innovations s’accompagnent toujours d’un phénomène de « destruction créatrice » décrite par Schumpeter. Les transformations technologiques génèrent des gains de productivité tandis que certains emplois se transforment et que d’autres sont supprimés, car devenus obsolètes.

Ces gains se traduisent par des offres plus compétitives (de meilleure qualité et moins chères) pour les consommateurs. Le pouvoir d’achat de ceux-ci augmente et il peut être alloué à de nouveaux biens ou services.

La production de ces derniers permet alors d’embaucher ceux qui ont perdu leur travail, ce qui nécessite leur reconversion professionnelle. La richesse globale augmente tout en « déplaçant » les emplois.

Ces gains de productivité ont considérablement affecté notre société. Activité majoritaire il y a deux siècles avec 65 % de la population active en 1805, l’agriculture représente désormais moins de 3 % de l’emploi en France.

Avec l’exode rural, les paysans n’ont pas chômé éternellement, mais se sont reconvertis en ouvriers. De la même façon, depuis les années 1970, les emplois industriels ont perdu du terrain au profit des services. Ces derniers font aujourd’hui travailler plus des trois quarts des actifs.

Répartition en pourcentage des emplois par secteur d’activité depuis 1800 en France

 

Données INSEE

Ce mécanisme de destruction créatrice pourrait-il supprimer plus d’emplois qu’il n’en crée ? Alors que cela ne s’est jamais réalisé, à chaque innovation, des disciples de Ricardo et de Marx nous alertent sur les risques d’un chômage technique généralisé. En associant robotisation et puissance informatique, l’IA pourrait-elle cette fois-ci nous faire perdre tous nos avantages compétitifs au profit des machines ?

« Cette fois-ci, c’est différent »

Le regain d’intérêt actuel pour l’IA repose sur les travaux de plusieurs scientifiques et ingénieurs visant à augmenter les capacités d’apprentissage des machines. Les réseaux de neurones artificiels et les modélisations logiques des raisonnements humains permettent d’imaginer de nouvelles applications comme les voitures autonomes ou la reconnaissance de tumeurs.

Le scénario d’une domination maléfique des machines n’est pas à l’ordre du jour : un cerveau humain est encore capable de réaliser plus de 10 millions de fois plus d’opérations par seconde que les meilleurs processeurs. L’apprentissage dit « non supervisé », réalisé à partir d’interactions avec l’environnement sans que des humains signalent à la machine si elle répond correctement ou qu’ils lui expliquent comment traiter l’information, n’est toujours pas envisageable.

À l’heure actuelle, aucun indicateur ne démontre que « cette fois-ci, c’est différent ». Les pays les plus robotisés, les plus connectés et les plus informatisés du monde tels que la Corée du Sud ou l’Allemagne présentent des taux de chômage frictionnel, entre 3 et 5 % de la population active. L’IA est donc en train d’améliorer nos vies et de rendre obsolètes certains métiers sans pour autant générer de chômage de masse dans les pays les plus avancés.

Taux de chômage, de robotisation et de pénétration des smartphones et de l’Internet en France, aux États-Unis, en Allemagne, au Japon et en Corée du Sud

 

Banque MondialeNewzooITUIFR

L’innovation ne se décrète pas

Par définition, l’innovation c’est ce qui ne se prévoit pas. Personne ne peut prétendre savoir quels seront les métiers de demain. Un porteur d’eau ou un maréchal-ferrant du XVIIIe siècle pouvait-il prédire avec certitude que des métiers tels que data analyst ou youtuber verraient le jour ?

Non seulement ce processus repose sur l’imagination des scientifiques, des ingénieurs et des entrepreneurs, mais l’innovation doit aussi être acceptée par le consommateur. Ces mécanismes ne peuvent être modélisés et personne ne peut affirmer leur impact sur le marché du travail à long terme.

Les prédictions quant à la fin des emplois peu qualifiés sont tout autant hasardeuses. Certains travaux manuels ne sont pas près d’être supprimés. Difficile de dire qui, entre un technicien de surface et un radiologue, a le plus de risque de perdre son emploi à moyen terme. Les machines sont aujourd’hui bien plus capables d’analyser avec précision les résultats d’un scanner que de passer la serpillière.

L’IA n’est pas responsable du chômage de masse en France

Les modèles d’inclusion des marchés du travail de la plupart des pays les plus connectés et les plus automatisés au monde devraient nous inspirer. Ces pays démontrent que l’innovation technologique ne peut être invoquée pour expliquer le chômage de masse qui caractérise la France depuis plusieurs dizaines d’années.

Plutôt que d’écouter ceux qui agitent nos peurs en faisant des prédictions hasardeuses sur une prétendue guerre des intelligences entre les intellectuels et une population peu productive rendue « inutile », donnons-nous les moyens de profiter du développement des nouvelles technologies telles que l’IA pour permettre à tous de participer à la création de richesse et d’en récolter les fruits.

Contrairement aux autres pays avancés, si certains sont exclus aujourd’hui en France, ce sont les barrières à l’entrée sur le marché du travail, telles que les contrats réglementés ou le salaire minimum instaurés par des syndicats corporatistes, qu’il faut blâmer. Ne nous trompons pas de responsable et laissons l’IA révolutionner nos vies et transformer nos emplois.

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