Nouvelles technologies, vers plus ou moins d’État ?

Big data by Merrill College of Journalism(CC BY-NC 2.0)

Les nouvelles technologies ont déjà beaucoup changé nos vies, mais ce n’est que le début. Cela nous mène-t-il vers toujours plus ou toujours moins d’État ?

Par Charles Boyer.

L’arrivée à rythme soutenu de nouvelles technologies est en soi politiquement neutre. Cependant, elle a le potentiel d’aboutir à une forte avancée de la présence des autorités et du pouvoir dans nos vies, ou au contraire de provoquer son recul. Quelles sont les raisons de croire à la première possibilité, et à la deuxième ?

À moins d’avoir un certain âge, qui se rappelle la vie sans smartphone ? Pour s’assurer d’un rendez-vous, trouver une destination, être en contact avec des proches, suivre les nouvelles, et dans le cadre du travail, cette invention géniale nous est de plus en plus indispensable.

Il est remarquable de constater en quel court laps de temps elle a pris une part si grande dans nos vies.

Cela nous prépare, en quelque sorte, à l’arrivée d’autres nouvelles technologies qui auront un impact aussi majeur et qui arriveront aussi vite. Pour certaines d’entre elles, nous les verrons clairement devant nous, d’autres par contre s’appliqueront de façon moins évidente mais néanmoins aussi importante.

Les prochaines avancées semblent devoir provenir de catégories telles que le big data / data mining, les machines apprenantes, le peer to peer et la blockchain, la surveillance, comme par exemple la reconnaissance faciale permanente.

Elles aboutiront, plus rapidement que certains le prévoient, à des bouleversements affectant des pans entiers de l’économie : les véhicules autonomes, la disparition de professions entières, l’émergence d’une consommation de partage, qu’il s’agisse de véhicules ou d’habitations et de toute autre pratique qui en vaudra la peine, des modes de financements, (peut-être un rôle majeur des cryptomonnaies), des innovations dans le domaine de la santé, de nouveaux modes d’information et de pratique de la politique ; et à ne pas négliger, une possible disparition de la vie privée, par le fait d’acteurs privés autant que publics. Cette petite liste est non exhaustive, ne perdons pas de vue que des événements se produiront, que personne n’aura anticipé.

Face à cela, qu’adviendra-t-il de la place du pouvoir et des autorités, c’est-à-dire de l’État, dans nos vies ? En cela, deux forces s’opposent : d’un côté l’usage de ces innovations pour exercer davantage de contrôle et de planification, et leurs possibles coordinations supra-nationales ; de l’autre, le partage et le peer to peer permettant d’obtenir les mêmes services que ceux fournis par l’État, mais bien moins chers et de bien meilleure qualité.

La balance peut pencher en faveur du pouvoir et des autorités, avec la tentation de la planification, la surveillance et le contrôle empêchant les gens de s’y soustraire, et ce de façon supranationale. Mais de l’autre côté de la balance, on trouve le partage, l’accroissement des opportunités commerciales et financières, et la possibilité de s’informer.

Les nouvelles technologies pour mieux planifier ?

En premier lieu, les nouvelles technologies donnent à l’État l’espoir de parvenir enfin à planifier. Depuis l’avertissement de La Route de la Servitude de Hayek, nous savons que ce désir est aussi vain que puissant. Et il n’est guère difficile de constater autour de soi que la planification étatique déçoit toujours. On peut néanmoins envisager que les nouvelles technologies donneront un nouveau souffle à cette tentation. Le big data et le data mining, associés au machine learning, permettront aux autorités et à l’administration une croyance renouvelée dans la possibilité de planifier enfin de façon efficace. Des exemples sont déjà présents, comme le démontrent les modes des smart cities et des smart grids avec compteurs de type linky, capables de contrôler les appareils et outils consommateurs d’électricité.

Cette tentative de planification, qui n’est rien d’autre que le contrôle de la vie des individus, qui sera elle-même peut-être rendue de plus en plus insaisissable, aura toutes les chances de finir comme toutes les précédentes. Mais cela n’empêchera pas les autorités d’essayer, essayer fort, et insister longuement.

La tentation de surveiller les personnes

Un autre aspect de la croissance possible de l’État par les nouvelles technologies concerne le contrôle et la surveillance des personnes. La possibilité de la reconnaissance faciale de tous, tout le temps, est au tournant. La sagesse dicte de parier que, cette possibilité existant, les autorités y résisteront difficilement. Le prétexte du terrorisme et la motivation de ne plus jamais laisser échapper un centime de recette fiscale forment un cocktail trop puissant ; et ce d’autant plus que la population, en général, ne voit guère de problème dans cette surveillance totale.

Or, l’État est lui même constitué d’individus, des bons, et des moins bons. Les technologies de type e-government ou e-gate de contrôle des passeports, en simplifiant et facilitant des procédures agaçantes, rendrons insensible l’augmentation afférente des contrôles des personnes.

Cette surveillance totale ne tardera pas à s’appliquer à toutes les transactions financières, d’autant plus que la place du cash va se réduire à presque rien. Là aussi, big data, data mining et machine learning donneront l’espoir à l’État de repérer toute déviation suspecte, mais aussi, en combinaison avec la planification déjà évoquée, de lui donner des outils pour aller toujours plus loin dans la maximisation des recettes fiscales. Voila qui semblera bien irrésistible pour des gens jouissant du pouvoir.

Enfin, le partage supra-national de ces activités, et de leurs tentations, rendra toujours plus ténu l’espoir pour les personnes de trouver des refuges pour se protéger d’un État trop avide, ou trop curieux.

Face à ces forces de croissance de l’action du pouvoir et des autorités, les individus seront-ils pour autant sans défense ? Trois aspects technologiques de cette question sont les systèmes de partage, le peer to peer, et l’évolution de l’information, voire de l’apprentissage, par le biais des réseaux sociaux et autres canaux.

Lutter contre l’inertie de l’État avec le partage

Le partage peut contribuer à une plus grande liberté et autonomie en se détachant de la possession de biens très onéreux tout en en permettant une jouissance flexible. Nous ne sommes qu’aux balbutiements de l’économie du partage, avec comme pionniers eBay, Uber, AirBnB et grand nombre de systèmes similaires, mais rien n’empêche leur très fort développement. À terme pourquoi ne pas avoir des logements saisonniers, pour les vacances ou le travail. Pourquoi ne pas passer telle période dans une maison, telle autre dans un bateau, et dans un autre pays ?

Des groupes sociaux d’intérêts similaires, comme des personnes âgées, peuvent se regrouper et organiser pour elles-mêmes les services de soins et de soutien dont elles ont besoin. Ce sera de plus en plus facile à accomplir.

Pour bien des emplois ne nécessitant pas une présence physique, une organisation bien plus nomade sera envisageable. De nouvelles solutions et moyens vont se généraliser et, avec eux de nouveaux besoins, conduisant à des mode de vie différents, moins uniformes, plus variables, moins figés, et répondant aux besoins de chacun.

Au lieu de posséder un véhicule, on aura à la demande celui dont on aura besoin à un moment donné, 2 roues, 3 roues, 4 roues, camion, et pourquoi pas un véhicule volant, car cette possibilité se rapproche ; mieux encore, plus besoin de les conduire, on pourra vaquer à ses occupations tandis qu’ils nous conduiront, nous et nos biens, là où nous le voudrons.

Un autre aspect crucial est celui de l’argent et du financement lui même. Aujourd’hui, via la banque centrale et l’intense règlementation largement supra-nationale, l’État exerce un forte mainmise dans ce domaine, dans un relation très incestueuse avec les banques. Ce contrôle pourrait se voir en partie remis en cause par le financement participatif, la fintech et les cryptomonnaies.

Gageons qu’une population moins sédentaire et saisissable posera davantage de problèmes de contrôle à l’État. Ces nouvelles offres peuvent être pertinentes dans des domaines de la plus haute importance, comme la santé ; le meilleur médecin pour ma pathologie pourrait se trouver en Inde, prêt à me soigner, un contrat d’assurance pourrait couvrir ses prestations, ainsi qu’un suivi à distance et une consultation annuelle. Il ne s’agit pas ici de prédire l’avenir, mais d’éveiller les curiosités sur d’ infinies possibilités.

Bien entendu, l’État essaye déjà de prendre le contrôle de toutes ces possibilités et fera sienne cette mission avec un acharnement sans relâche. Cependant, la question est de savoir si les technologies de peer-to-peer et de la blockchain le lui permettront, ou au contraire permettront de lui échapper dans une certaine mesure. Les deux avis s’affrontent.

Ces réseaux sociaux qui changent la politique et l’information

Un autre aspect exemplaire en pleine explosion, aussi prometteur qu’à double tranchant, est le changement dans les modes et canaux d’information, et même, dans certains cas, d’apprentissage. Après une longue période de promesses non tenues, les réseaux sociaux ont ces derniers temps enfin changé la politique de façon visible. Les médias historiques sont désemparés face au phénomène et tentent de défendre leur position de légitimité incontestable ; ce qui a peu de chances de fonctionner, étant donné la baisse de leurs standards de vérification et de recoupement de l’information. Cette dernière change et va encore évoluer ; et qui la contrôle va aussi changer, et bien malin qui peut dire où cela aboutira.

L’individu aura davantage le choix de ses sources, mais aussi et avant tout, il devra faire appel à son discernement. Sera-t-il dès lors mieux informé comme il en aura les moyens, ou davantage polarisé, se contentant de consulter en fonction de ses convictions sur les sujets qui fâchent ?

Ces réseaux sociaux et ces nouveaux canaux ne se limiteront pas à ce qu’on appelle l’info, mais se développeront comme des modes d’apprentissage. Pour n’en citer qu’un exemple, voyez cette vidéo, diffusée par un groupe sur un réseau social, d’une discussion entre le professeur Montagnié, prix nobel de médecine et le Dr Schwartz, cancérologue.

Fort pertinente dans notre discussion ici, car elle porte justement sur la façon dont les autorités orientent la recherche, et pour quelles raisons. En tout cas elle représente une belle opportunité de connaître des faits très intéressants. Chacun pourra, par ce type de biais, apprendre tout au long de sa vie. Les gens, les groupes, sauront-ils faire preuve du discernement nécessaire pour en profiter ?

Ce phénomène ne se limite pas à l’individu curieux tout au long de sa vie, mais peut transformer même l’école, l’instruction, l’éducation des enfants ; il va devenir de plus en plus facile pour des familles souhaitant organiser elles-mêmes l’école de leurs enfants de se regrouper dans ce but, en un même lieu ou en réseau virtuel. Le phénomène croît déjà fort. Avec une instruction de ce type répondant de très près aux besoins des enfants et fort motivante pour eux, on est en droit de se demander ce qu’une Éducation nationale centralisée monopolistique aura encore à offrir ?

Deux grandes orientations émergent : un État tendant vers l’omniprésence, et à son opposé, des individus qui pourront de plus en plus fonctionner sans lui, et très bien.

De quel côté penchera la balance ? Nul ne le sait et qui prétend le savoir peut être considéré avec défiance. En revanche, si la société civile ne s’organise pas efficacement pour saisir les formidables opportunités d’autonomie et de liberté qui vont se présenter à elle, et plus vite qu’on ne le pense, alors la pente naturelle de l’État d’accroître son pouvoir pourrait bien gagner en force.

Il ne s’agit bien évidemment pas de la remise en question de la technologie elle-même. Avant cela, se pose une question politique, au sens noble : comment faire pour que chacun reconnaisse comme pertinente à sa vie et à son bonheur la question de la place légitime de l’État, et donc de ses nécessaires limites.