Peer to peer : pourquoi les politiciens tremblent

can you see the fear in my eyes credits LilAbo00 via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))

La remise en cause du salariat est aussi remise en cause de l’ordre politique établi.

L’ère du peer-to-peer arrive. Elle apporte avec elle la remise en question du salariat et plus généralement des systèmes de production traditionnels au profit de la généralisation de l’entrepreneuriat. Aucun secteur n’échappera à cette logique. Finance, énergie, innovation, éducation, assurance… la décentralisation sera la norme. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne plaît pas à tout le monde. Cette perspective est bien évidemment honnie des corporations qui voient leurs monopoles et autres privilèges gouvernementaux s’effriter. Elle est également détestée par la bureaucratie pour une raison toute simple. Celle-ci a institutionnalisé sa domination via la notion d’État-providence qui, depuis le XIXe siècle, tire justement sa puissance du travail salarié. Pour continuer à satisfaire ses objectifs politiques et clientélistes, la bureaucratie doit impérativement discréditer le travail indépendant, l’ouverture et la décentralisation des marchés avec le concours des corporations avec lesquelles elle partage des intérêts communs.

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Que la droite s’oppose à l’ouverture des marchés et craigne le peer-to-peer est bien normal. Elle n’a jamais vraiment nié son penchant conservateur pour l’autorité et les hiérarchies issues de l’ordre établi. Que la gauche se fasse l’ennemie de la concurrence et de l’érosion du salariat est en revanche plus surprenant. Ce discours ne va pas dans le sens des airs émancipateurs et libertaires qu’elle aime s’attribuer. La gauche prétend en effet être la clef de voûte des luttes contre les rapports de domination en tout genre. Mais la haine qu’elle exprime vis-à-vis des nouvelles formes de travail qui se profilent à l’horizon ne fait que révéler son imposture vis-à-vis de la question sociale. Car derrière sa rhétorique pro-salariat se cache une obsession du pouvoir. Pour dissimuler sa volonté de contrôler les populations, sa stratégie politique se fonde désormais sur la requalification des rapports sociaux entre les travailleurs dits indépendants et les personnes avec lesquelles ils sont en contact. Il s’agit en d’autres termes d’imposer le statut de salarié au nom de la protection des travailleurs et des « droits sociaux » qu’ils méritent, quitte à aller à l’encontre de la volonté des principaux intéressés.

Réfuter la condition d’entrepreneur pour contrôler les travailleurs

Les corporations et la bureaucratie se fondent sur un sophisme commun pour nier la condition d’entrepreneur. Ils font remarquer l’existence de liens de dépendance pour tenter de requalifier les rapports sociaux afin d’imposer le statut juridique de salarié. Ces arguments sont par exemple employés à l’encontre du covoiturage urbain à but lucratif. Étrangement, on se désintéresse totalement du lien de dépendance lorsque le conducteur ne gagne pas d’argent (ex. blablacar). Pour reprendre un autre exemple, c’est également l’argument des auto-écoles contre la start-up Ornikar. Dans ces cas de figure, parce que les travailleurs dépendent d’une plateforme numérique les mettant en relation avec leurs cocontractants, ils devraient être considérés comme des salariés comme les autres. Leur refuser ce statut, ô combien généreux, reviendrait à s’adonner à du dumping social en précarisant les travailleurs dépourvus de droits sociaux. Tel est le discours officiel.

Il est vrai que la notion de travailleur indépendant est un abus de langage. L’indépendance absolue n’a jamais existé. La société apparaît justement parce que les individus ne se suffisent pas à eux-mêmes. Elle est donc par essence constituée de réseaux complexes de liens de dépendance. Cela concerne le travailleur soumis aux directives d’un patron, l’entrepreneur sous-traitant ou encore l’entreprise soumise aux désirs plus ou moins rationnels des consommateurs. Pourtant, dans tous ces cas, la bureaucratie n’a aucune légitimité à interférer dans ces échanges en imposant un statut juridique contre la volonté des individus concernés pour régenter des comportements fondamentalement pacifiques. En fait, le droit du travail a surtout un objectif politique. On y reviendra ultérieurement. Pour revenir aux liens de dépendances, ceux-ci ne délégitiment pas la volonté des principaux intéressés de former des associations pour bénéficier de rapports de force contractuels plus favorables (syndicat de travailleurs, coopérative de producteurs, coopérative de consommateurs etc.).

Cela ne délégitime pas non plus la volonté des travailleurs de se protéger des aléas de la vie en ayant recours à des mécanismes de protection sociale, qu’ils prennent la forme d’une assurance ou qu’ils s’inscrivent dans une perspective solidaire et non commerciale. Contrairement aux prétentions des politiciens, nul besoin des bureaucrates pour cela. La protection sociale est un phénomène antérieur au gouvernementalisme. Ces prétentions sont d’autant plus trompeuses que les soi-disant droits sociaux susmentionnés destinés aux salariés n’existent pas. Toutes les cotisations sociales et patronales, ainsi que les droits-créances tels que les congés payés que la bureaucratie prétend mettre en place au profit du travailleur sont en réalité financés en amputant la rémunération de ce dernier en amont, c’est-à-dire à la source, sans qu’il le sache. Ces dispositifs s’ajoutent au droit fiscal classique puisque les cotisations sociales ne sont pas des impôts d’un point de vue strictement juridique bien qu’elles restent des prélèvements obligatoires. L’artifice comptable qui permet de faire passer les cotisations sociales pour des cotisations patronales a très bien été décrit à de nombreuses reprises. Il découle de ce constat que le statut de salarié n’a jamais été mis en place pour satisfaire des considérations de justice.

Historiquement, ce statut et les « droits sociaux » qui en découlent sont liés à la mise en place des mécanismes bureaucratiques de prévoyance élaborés dans l’Allemagne de Bismarck au XIXe siècle pour substituer l’appareil d’État aux solidarités ouvrières spontanées. L’objectif des bureaucrates était de susciter chez la classe prolétarienne un fort sentiment de dépendance à l’égard du pouvoir politique afin de neutraliser ses volontés révolutionnaires. Le droit du travail n’est donc qu’un artifice politique destiné à dissimuler le fait que l’État est la principale source des rapports de domination économique. Tout ceci est assez flagrant lorsque l’on prend le temps d’étudier minutieusement le fonctionnement de l’assurance maladie française, présentée à tort comme le coeur de la solidarité nationale. On constate que les cotisations ne servent en réalité qu’à financer un vaste système de rentes de situation qui profite avant toute chose aux corporations pharmaceutico-médicales et non aux patients. La bureaucratie prétend protéger les individus des aléas de la vie. La réalité tient à ce qu’elle ne fait que jouer avec la vie des individus. Mais tout ceci semble fonctionner à merveille. La bureaucratie réussit à se rendre indispensable aux yeux des populations alors qu’elle est, encore une fois, la principale source des rapports de domination économiques tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de son territoire.  Mais combien de temps cette mascarade va-t-elle durer ?

Comme un parfum de lutte des classes…

Résumons. Les statuts légaux préétablis qui conditionnent l’accès au marché de l’emploi ont donc une triple finalité. Tout d’abord finalité fiscale au sens large (impôts et cotisations sociales). Il est beaucoup plus facile pour la bureaucratie de prendre par la force la moitié du labeur d’un professionnel dont le statut est encadré par l’administration que de régenter des échanges entre simples particuliers. Ensuite une finalité politique. Ces statuts légaux préétablis s’inscrivent dans un vaste système bureaucratique et monopolistique de protection sociale destiné à entretenir chez ceux qui en « bénéficient » un fort sentiment de dépendance à l’égard de l’appareil d’État. Enfin une finalité plus corporatiste. Les statuts légaux préétablis permettent la plupart du temps de violer la libre-entreprise en restreignant l’accès au marché de l’emploi pour garantir des monopoles et autres rentes de situation à certaines catégories de la population. Il est assez intéressant de relever une certaine contradiction. La machine gouvernementale cherche d’un côté à prélever le plus possible pour satisfaire ses objectifs mais les barrières corporatistes qu’elle met en place tendent à affaiblir l’activité économique tout en encourageant le travail non déclaré, ce qui compromet ses recettes fiscales.

Il découle de ces considérations que tous ceux qui cherchent à censurer les nouvelles formes de travail non salarié au nom des acquis sociaux sont des imposteurs qui refusent l’émancipation du social vis-à-vis de la tutelle gouvernementale. Il s’agit généralement d’apparatchiks qui ne conçoivent pas l’humanité autrement qu’un troupeau qu’il faut gouverner d’une main de fer. On comprend donc pourquoi la bureaucratie déteste le peer-to-peer, en particulier lorsqu’il est adossé aux nouvelles technologies. Elle essaie désespérément de combattre ces phénomènes qui apparaissent à la fois comme étant irrésistibles et irréversibles. Elle voit que ces nouvelles institutions ont rendu des pans entiers de l’industrie obsolètes. Elle sait, au fond, que c’est bientôt son tour. De plus en plus de civils utilisent le P2P pour se réapproprier des activités économiques et sociales stratégiques. Certaines de ces activités ont longtemps été considérées comme relevant du domaine régalien. C’est notamment le cas de la monnaie. Demain, ce sera probablement le tour de l’éducation, de la santé, de l’énergie voire de la sécurité et des règlements des différends. Plutôt que de s’accrocher à son pouvoir comme un mauvais perdant qui refuse de voir que la partie est terminée, elle devrait laisser faire et accepter son sort, quitte à réadapter sa protection sociale (revenu de base) à cette nouvelle donne en abolissant ses aspects bureaucratiques et inquisiteurs, tout en réparant les injustices du capitalisme de connivence, le temps que d’autres projets entrepreneuriaux se chargent de mettre en place des mécanismes de solidarité beaucoup plus efficaces pour rendre le monopole de la violence légale définitivement inutile aux yeux des populations.

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