Le nouveau politiquement correct prétend dépasser les clivages politiques

Le dépassement des clivages défendu par Emmanuel Macron et ses soutiens est une nouvelle corde aux violons du politiquement correct.

Par Nathalie MP.

Maintenant que la séquence électorale 2017 est (enfin) terminée, maintenant que le Président et les députés sont élus et les ministres nommés, il ne reste plus à tout ce beau monde qu’à se mettre au travail.

Le Premier ministre Édouard Philippe a annoncé qu’il prononcerait son discours de politique générale le 4 juillet prochain à l’Assemblée, lequel sera suivi d’un vote de confiance des députés. 

Un vote purement formel

• Compte tenu de la vaste majorité obtenu par le parti du Président lors des élections législatives (308 sièges de députés en propre pour une majorité absolue à 289), ce vote relève clairement de la pure formalité pour le gouvernement. Il aura en revanche un rôle de révélateur politique pour toutes les autres formations. Comment vont-elles se positionner par rapport au gouvernement ?

Ce devrait être simple. Lors des mandats présidentiels précédents, les partis politiques ont généralement toujours su dire s’ils étaient dans l’opposition ou la majorité. À quelques exceptions près, le fameux clivage gauche droite organisait la vie politique autour de deux grands blocs opposés et quelques petits extrêmes. Il fallait s’appeler François Bayrou pour naviguer de l’un à l’autre, ou Marine Le Pen pour être systématiquement contre tous les autres.

On brouille les pistes

Mais plus récemment, en 2012 très précisément, les pistes ont commencé à se brouiller. François Hollande avait alors trouvé une majorité en vertu du fait que son ennemi c’était la finance qui n’avait pas de visage. Positionnement bien à gauche donc.

Mais une fois de plain-pied dans la réalité de la France et du monde, il avait dû faire évoluer ses conceptions, jusqu’à abandonner l’idée de la tranche d’imposition à 75 % pour les riches et proposer une réforme du Code du travail et des allègements de charges pour les entreprises. Bref, pour la gauche de la gauche et les frondeurs du PS, pour les Poutou, Mélenchon, Filoche, Aubry, Hamon, etc… , il était devenu « de droite ».

Ce grand écart entre les promesses et les réalisations n’a porté chance ni à François Hollande qui s’est retrouvé détesté sur sa gauche et sur sa droite, ni au Parti socialiste qui ne sait plus du tout quelle est sa ligne politique entre les archéo-marxistes façon Mélenchon et les socio-démocrates façon Hollande.

Faire campagne à gauche pour gouverner au centre

Pour éviter cet écueil d’avoir à faire campagne à gauche pour être élu puis gouverner au centre parce que c’est un minimum inévitable quand on veut maintenir la France la tête hors de l’eau, Emmanuel Macron a préféré « dépasser les clivages » d’entrée de jeu, de façon assumée et annoncée : il n’est ni de gauche ni de droite, mais il est à la fois de gauche et de droite, accueillant toute proposition, pourvu qu’elle soit la plus consensuelle possible. Prendre tout ce qui rime avec changement, modernité, pragmatisme et high-tech, d’où que ça vienne, pourvu que cela rencontre une large adhésion populaire.

On comprend la force d’attraction d’une telle idée. Qui ne voudrait dépasser les petites disputes politiciennes, se montrer ouvert et tolérant, œuvrer en faveur du consensus national, réconcilier les points de vue antagonistes pour qu’enfin nous puissions avancer tous ensemble vers notre avenir ensoleillé ?

Dépasser les clivages, pour la paix éternelle !

Dépasser les clivages, c’est un accord enthousiasmant, printanier et raisonnable formé entre des personnes de bonne volonté, c’est le désir de concorde qui dépasse les différences, c’est la paix éternelle enfin assurée. Les clivages étant dépassés, il n’y a plus ni raison ni nécessité que des opinions divergentes s’expriment.

On a enfin trouvé l’harmonie parfaite et indépassable qui permet à chacun, quelle que soit les exigences de son oreille, de se fondre avec bonheur dans la partition générale. Le dépassement des clivages, c’est une nouvelle corde aux violons du politiquement correct.

Dès lors, aux yeux de l’opinion qui a porté Macron et ses députés au pouvoir dans des proportions assez larges (si l’on s’en tient aux votants), ne pas voter la confiance, c’est refuser la paix, c’est se montrer intolérant et fermé, c’est camper sur des positions politiciennes d’un autre âge, c’est refuser que la France progresse et que ses habitants soient heureux.

Soit vous êtes avec Macron, soit vous êtes archaïque

Soit vous êtes avec Macron, du côté de la France ré-enchantée, soit vous êtes contre Macron, du côté de la France pourrie et archaïque de Le Pen ou Mélenchon, au choix.

• On voit le piège. Il s’est refermé brillamment sur la droite et le centre, c’est-à-dire le groupe de députés non LREM le plus important de l’Assemblée (112 députés).

De ce côté-là, nombreuses sont les voix qui se sont élevées pour dire qu’il faut être « constructif » et « bienveillant », et ce d’autant plus que dans La République en Marche, dont la teneur initiale est essentiellement socialiste, le Premier ministre est LR (Les Républicains), le ministre de l’Économie est LR, le ministre du Budget est LR et moult conseillers ministériels sont LR.

Mieux, moult députés LR, Pierre-Yves Bournazel à Paris par exemple, ont reçu l’appui de LREM à l’égal de leur opposant socialiste : dépassement des clivages, on vous dit ! Dans ces conditions, ce serait faire montre d’un esprit vulgaire d’opposant rétif à tout progrès que de refuser de « donner sa chance à Macron ».

Ces députés de droite et du centre pro-Macron

C’est une indélicatesse dont on ne pourra accuser la quarantaine de députés LR et UDI menés par Thierry Solère qui se sont constitués en groupe particulier avec l’intention de soutenir le gouvernement chaque fois que cela sera possible et de s’abstenir dans les autres cas.

On devine que ce groupe ne se prendra pas trop la tête pour savoir s’il accorde sa confiance au gouvernement. Il n’est même plus question de soutenir l’exécutif dans ses bonnes idées pour s’y opposer dans les mauvaises, il s’agit purement et simplement de se rallier au gouvernement sans conditions.

Les Républicains se retrouvent ainsi éclatés entre les « constructifs » qui donnent un chèque en blanc au gouvernement et les « opposants systématiques » qui veulent dire non à tout, y compris aux bonnes réformes (ligne Wauquiez).

Au milieu, on entend des voix telles que celle de Xavier Bertrand qui prônent une opposition qui soit aussi une force de proposition. La droite et le centre ont encore quelques électeurs, mais pas plus que le Parti socialiste ils ne savent où ils en sont sur le plan conceptuel.

Dépasser les clivages, concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ?

• Une fois le « dépassement des clivages » bien ancré dans les esprits comme étant le nouveau politiquement correct le plus abouti, il reste à se demander ce que cela peut vouloir dire une fois transposé à l’action politique concrète.

À ce titre, il sera donc du plus haut intérêt d’écouter ce que le Premier ministre aura à proposer dans son discours de politique générale concernant la feuille de route de ses ministres, tant le projet d’Emmanuel Macron est resté à dessein très flou pendant la campagne électorale pour faire venir à lui qui plutôt « de  droite » et qui plutôt « de gauche ».

On attend les orientations concrètes qui font tant défaut dans le discours gouvernemental où il est surtout question de se réunir, d’examiner la situation, de demander des audits et de se prononcer on ne sait ni vraiment quand ni vraiment dans quelle direction.

La réforme du code du travail

L’un des grands thèmes du quinquennat, la réforme du Code du travail, a donné lieu à des déclarations extrêmement précises sur le calendrier des 48 réunions avec les syndicats, mais beaucoup plus vagues et lénifiantes sur les mesures effectives envisagées.

Hier encore, la ministre du Travail Muriel Pénicaud a déclaré que des propositions émises par les syndicats seraient retenues, mais n’a pas précisé lesquelles. Il semblerait de plus que les décisions admises à être prises par accords d’entreprise ne soient plus aussi nombreuses que promises.

C’est étonnant. Y a-t-il plus grand ami des entreprises qu’Emmanuel Macron ? N’a-t-il pas coutume de dire, en déplacement ou dans ses discours enflammés sur l’innovation et l’esprit pionnier des entrepreneurs, que le pays est à l’aube « d’une nouvelle dynamique, d’une nouvelle vague » et qu’il faut venir investir et travailler en France car tout y devient possible ?

Un gouvernement beaucoup trop prudent

Mais dans la réalité du dépassement des clivages, le gouvernement marche sur des œufs pour ne froisser personne. Dans sa négociation, il a l’air de vouloir donner autant ou plus qu’il n’obtiendra.

Tout laisse malheureusement prévoir que, comme d’habitude lorsqu’il s’agit de faire évoluer nos structures fossilisées, la montagne va accoucher d’une souris, à l’image même des lois Macron et El Khomri du quinquennat précédent.

Seule différence avec la période antérieure, faute de réformer quoi que ce soit en profondeur, le dépassement des clivages nous épargnera peut-être un affrontement radical avec les syndicats. Plutôt que d’avoir à dévitaliser les réformes sous la pression de la rue et de la CGT, les 48 rendez-vous programmés avec les partenaires sociaux permettront peut-être de le faire avant l’embrasement.

Dans la mesure où le dépassement des clivages implique de ne rien faire qui puisse pousser quiconque à l’opposition ou à la radicalisation, tout en signifiant également de ne faire que ce qui reçoit l’assentiment général, le meilleur résultat qu’on puisse espérer, c’est d’arriver à mettre tout le monde d’accord sur des réformes qui seront aussi hautement médiatisées qu’elles seront totalement vides de substance décisive pour impacter quoi que ce soit.

Conclusion

Le dépassement des clivages a permis à Emmanuel Macron d’anéantir le PS, de dynamiter la droite et d’être élu. Belle idée qui fleure bon la paix, la générosité et la tolérance, c‘est le nouveau politiquement correct auquel tout le monde se rallie avec enthousiasme par désir de faire de la « politique autrement ».

Mais le malentendu politique est total car pour fonctionner, le dépassement des clivages ne peut déboucher que sur l’immobilisme. Seule l’inaction, ou une action très limitée, est capable d’obtenir l’assentiment du plus grande nombre sans blocages inutiles.

Pour la plus grande gloire auto-proclamée d’Emmanuel Macron, très fort dans la forme et sans consistance sur le fond, dépassement des clivages oblige.

Sur le web