Perturbateurs endocriniens : ne cédons pas à l’irrationalité !

Quand on prononce le mot perturbateur endocrinien, le bon sens fait souvent défaut et les fantasmes se réveillent. Petite mise au point du point de vue de la science et de la médecine.

Par Richard Guédon.

Quand j’étais très jeune, certains soirs le vent apportait les rugissements des fauves d’un zoo tout proche. Mes parents m’expliquaient que ces fauves étaient enfermés et que je pouvais dormir tranquille.

Ce souvenir illustre la différence entre un danger et un risque : il est normal d’avoir peur des tigres car ils sont dangereux, mais si vous n’êtes pas dompteur (se), vous avez un risque infinitésimal d’être mangé par un tigre.

Sans le savoir, mes parents faisaient de la gestion du risque : les assureurs ont une formule dans laquelle tient tout leur métier : R = F x I : le risque est égal au produit de la fréquence par l’intensité : le niveau du danger du tigre est très élevé en cas de rencontre, donc l’intensité I est très élevée mais la fréquence de survenue d’une rencontre est quasi nulle, donc F est proche de 0 et le risque R est presque nul.

Ce qui relève du bon sens

Inversement, votre risque peut être élevé si votre intensité est faible mais votre fréquence élevée : en cas d’épidémie de grippe hivernale, l’assurance maladie débourse de petites sommes mais multipliées par des millions. En recommandant la vaccination à ses assurés, elle réduit son facteur F, elle gère son risque financier et, accessoirement, elle vous aide à réduire votre risque personnel d’avoir la grippe. Tout cela relève du bon sens.

Quand on prononce le mot perturbateur endocrinien (PE) ce bon sens fait souvent défaut. Mais au fait qu’est-ce qu’un PE ? Le système endocrinien est composé de 3 éléments : les glandes, les hormones qui, secrétées par les glandes, vont agir à distance sur des récepteurs situés sur les organes pour y produire des effets biologiques.

L’ensemble hormone – récepteur se comporte comme un système clef – verrou. De nombreuses substances chimiques sont capables d’interférer avec ce système, notamment en imitant les clefs : certaines ouvrent le verrou, déclenchant ainsi un effet non attendu, d’autres le bloquent, empêchant les vrais clefs, les hormones, d’agir.

De nombreux médicaments sont des perturbateurs endocriniens

De nombreux médicaments sont, en fait, des PE : la pilule contraceptive est faite d’œstroprogestatifs, hormones dont l’effet est de bloquer les ovaires pour empêcher d’avoir des enfants ; les hormones thyroïdiennes remplacent celles que ne peut plus fabriquer la thyroïde malade ; les corticoïdes sont des imitations d’hormones secrétées par la glande surrénale. Mais ces médicaments très efficaces ont aussi des effets indésirables nombreux et parfois dangereux et la tâche des médecins est de peser le pour et le contre.

D’autres substances viennent  interférer avec le système endocrinien sans que ce soit recherché, produisant des effets parfois dramatiques : tout le monde a en mémoire l’affaire du Distilbène, médicament prescrit aux femmes enceintes jusqu’au début des années 70 et dont les effets indésirables graves ont touché des dizaines de milliers de personnes et leurs descendants.

800 perturbateurs endocriniens

D’après les organismes internationaux, près de 800 substances chimiques sont des PE avérés ou suspectés, cette liste étant régulièrement complétée. Parmi elles :

  • Certains pesticides (organochlorés, fongicides, herbicides)
  • Plastifiants (phtalates, Bisphénol A) retardateurs de flamme, revêtements.
  • Médicaments : anti-douleurs (paracétamol, AINS, aspirine), antidépresseurs (Fluoxetine)
  • Incinérateurs et transformateurs (dioxines, furanes, PCB)
  • Produits d’hygiène : Triclosan
  • Phyto-estrogènes (soja)

Une dangerosité controversée

En fait, ces produits agissent sur le système endocrinien chez l’animal, dans des conditions expérimentales, à des doses qui n’ont rien à voir avec celles auxquelles on les rencontre dans l’environnement.

Ils sont souvent présents à plusieurs, il est donc difficile d’isoler leur effet propre et il y a loin de la physiologie animale à la physiologie humaine. Leur dangerosité chez l’homme est donc suspectée mais n’est pas démontrée et reste très controversée  parmi les scientifiques.

Tout cela indique le niveau de complexité de la gestion du risque pour les PE : on doit, pour chacun, faire une analyse bénéfice risque car ces produits sont parfois très utiles.

Le risque doit s’apprécier pour l’être humain, les femmes enceintes, l’environnement, la faune sauvage, et tout projet d’interdiction doit tenir compte du rapport bénéfice risque des produits de substitution.

Le tigre a-t-il des griffes ?

Pour revenir à notre équation, il faut documenter le facteur I, le danger, et la fréquence d’exposition F, pour déduire le risque R. En d’autres termes, il faut savoir s’il y a un tigre, s’il a des griffes, s’il a des dents, s’il se promène dans les rues, si on peut le manger ou si c’est une peluche.

Un bon exemple de cette complexité est le DDT, PE toxique pour de nombreuses espèces vivantes. Ce produit, qui tue les moustiques, a sauvé des millions de vies humaines au 20 ème siècle en contribuant à éradiquer le paludisme. Il est maintenant interdit par de nombreux pays, mais reste en usage dans d’autres, ou le paludisme sévit encore, par manque de produits de substitution.

Ce travail de qualification des risques des PE est mené de façon progressive, étape par étape, par les scientifiques et par les agences de santé publique et l’on peut voir, quand on consulte leurs synthèses que ce que l’on sait est beaucoup plus restreint que ce que l’on ignore. Voir par exemple le rapport de l’ANSES ou celui de l’INCA.

Au nom du principe de précaution

Et c’est parce que la science ne prétend pas connaître ce qu’elle n’a pas démontré qu’elle a du mal à se défendre contre ceux qui s’engouffrent dans ces espaces vides, au nom du principe de précaution. Ainsi, les PE sont accusés, sans aucune preuve solide, d’être à l’origine de l’augmentation des maladies chroniques, des malformations congénitales, de l’autisme, des cancers, de l’obésité, du diabète, etc.

L’humanité connait depuis 30 ans une amélioration inédite de son niveau de vie, de son état de santé et de son espérance de vie moyenne. Les causes sont simples : depuis l’effondrement du communisme, les guerres reculent, les frontières s’ouvrent,  l’éducation progresse, l’innovation technologique circule et profite au  plus grand nombre.

Ces technologies peuvent en effet comporter des dangers et il est normal d’exiger des industriels une information complète. Les débats entre gouvernants, groupes de pression et lobbies sont dans la nature des démocraties. Mais il faut garder ferme la conviction que seule la communauté scientifique a les moyens de documenter les décisions de façon rationnelle et indépendante.

Pour la raison et la justice

Une des conditions d’une démocratie moderne n’est-elle pas de faire reposer de plus en plus ses décisions sur la méthode scientifique, ou a minima la rationalité, indissociables aujourd’hui de l’esprit de justice ?

Concernant les PE, hélas, la France est à la pointe des comportements irrationnels. Un exemple : depuis plusieurs années la Commission Européenne propose la définition suivante pour les PE : « un PE est une substance qui a des effets indésirables sur la santé humaine, qui agit sur le système hormonal et dont le lien entre les deux est prouvé ».

Cette définition, frappée au coin du bon sens, est approuvée par une majorité de pays mais est refusée par certains autres, dont  la France est le chef de file, qui la considère comme insuffisante et accuse « Bruxelles » de céder à la pression – bien sûr – des lobbies chimiques et, – bien sûr – de l’Allemagne, toujours prête à  polluer notre beau pays avec ses vilains produits chimiques.

Ces frayeurs et passions paraissent disproportionnées quand on sait que le tabac tue, de façon certaine, 66 000 personnes chaque année, l’alcoolisme 44 000,  la sédentarité 20 000,  le suicide 10 000, bien souvent avant 65 ans dans les milieux les plus défavorisés, et que rien d’efficace n’est fait pour prendre ces problèmes à  bras le corps. Mais s’en occuper est beaucoup plus difficile que de faire des moulinets populistes sur les PE.

Comptons sur la nouvelle génération politique qui arrive au pouvoir ces jours-ci pour revenir à des comportements rationnels sur ces sujets : la position de la France à Bruxelles sur les PE en sera un bon marqueur.

Car si le tigre rôde, souvent ce n’est pas celui qu’on croit.