Ubérisation ou dématérialisation : attention aux amalgames

Les auto-écoles dénoncent « l’ubérisation » de leur profession. Un terme bien excessif alors que la profession ne fait que commencer une timide modernisation.

Par Martin Ballet.

En manifestant contre le projet de dématérialisation de l’inscription au permis de conduire, les auto-écoles traditionnelles ont cherché à exprimer leurs craintes quant à l’ubérisation de leur secteur. Pourtant, nous en sommes loin. Si le concept d’ubérisation consiste à contourner les règles existantes, la dématérialisation des procédures relève quant à elle davantage de la modernisation et vise à améliorer le quotidien des acteurs du secteur

Les auto-écoles en ligne dans le viseur

Dans la matinée du mardi 18 avril, à Paris, Lyon, Nantes, Marseille et Toulouse, des dizaines d’auto-écoles traditionnelles ont manifesté pour protester contre la réforme favorisant la dématérialisation de l’inscription au permis de conduire. Regroupés en cortèges et arpentant les rues des différentes métropoles françaises, les manifestants ont dénoncé « l’ubérisation » de leur profession « au détriment des écoles de conduite agréées ».

Trois ans après l’arrivée des premières auto-écoles en ligne, le marché de l’apprentissage de la conduite assiste à un conflit majeur entre deux modèles : les auto-écoles traditionnelles et les auto-écoles en ligne comme Ornikar, Permigo, En Voiture Simone ou encore Auto-école.net.

Favorisés par la loi Macron, destinée à réduire les coûts du permis de conduire ainsi que les délais d’attente excessivement longs (72 jours en moyenne en France contre 45 en Europe), ces nouveaux acteurs « numériques » inquiètent la profession. Les 11 000 exploitants et 25 000 salariés d’auto-écoles françaises craignent en effet l’ubérisation du secteur, à la manière d’Uber dans le transport de personnes ou d’Airbnb dans l’hébergement, et crient à la concurrence déloyale.

« On a connu ça avec les taxis, avec les problèmes que cela cause : est-ce qu’on veut cela pour le permis de conduire ? », interroge Jean-Pierre Lemonnier, secrétaire général de l’Union Nationale Intersyndicale Des Enseignants de la Conduite (Unidec). Les deux principaux syndicats du secteur, le Conseil National des Professions de l’Automobile (CNPA) et l’Unidec, ont alors demandé à être reçus à Matignon « pour avoir des réponses aux sérieuses questions que l’on se pose sur la dématérialisation et sur l’ubérisation du secteur », explique Patrice Bessonne, président du CNPA.

Ubérisation ou modernisation ?

Du côté de l’auto-école en ligne En Voiture Simone, la réponse est on ne peut plus claire :

Il ne s’agit pas d’ubérisation, loin de là. Le secteur de l’auto-école a un retard dans le numérique qui est considérable. Les procédures administratives qui y étaient associées n’ont pas évolué depuis des dizaines d’années. Le gouvernement a simplement fait en sorte qu’elles correspondent aux outils d’aujourd’hui et aux usages des personnes qui passent le permis de conduire.

Pour Philippe Colombani, président de l’Union Nationale des Indépendants de la Conduite (Unic), premier syndicat indépendant de la profession :

La dématérialisation de l’ensemble des formulaires du permis de conduire permettra de remplir une seule fois tous les champs depuis chez soi ou un service public de proximité. Cela permettra de gagner du temps en évitant de compléter plusieurs copies et/ou formulaires et les déplacements à la préfecture.

Et de rajouter :

La profession doit se réformer, c’est ça ou disparaître, la solution est collective.

« Les écoles de conduite ne doivent ni refuser les atouts du numérique ni succomber à ses sirènes » estime pour sa part Olivier Boutboul, cofondateur d’Auto-école.net, une start-up proposant une offre hybride mêlant présence en ligne et physique au travers de 17 agences en « dur » dans l’Hexagone. Ce dernier alerte néanmoins sur le fait que « le tout online a ses limites : précarité des travailleurs, fragilisation des modes de vie et, dans le pire des cas, perte de temps et d’argent pour les apprentis conducteurs ».

Il est certain que la digitalisation d’un secteur comme celui des auto-écoles doit être savamment équilibrée, pour ne pas être synonyme de précarité et bénéficier à l’ensemble des acteurs : élèves, gérants, moniteurs et personnels administratifs. Mais cet équilibre est possible à trouver, les exemples ne manquent pas.

Les agents immobiliers ont par exemple rapidement pris conscience des intérêts de la dématérialisation. Avec 7 millions d’annonces immobilières publiées en France en 2015 et 90% des recherches effectuées en ligne, Internet permet de mettre en relation beaucoup plus efficacement l’offre et la demande. Les professionnels se sont donc recentrés sur leur cœur de métier : le conseil et l’accompagnement des acheteurs, vendeurs, locataires et bailleurs. Même constat du côté des experts-comptables, qui ont gagné en productivité grâce aux outils numériques tout en conservant leur légitimité dans le développement de la relation client. Idem pour le secteur de la santé où l’arrivée du digital a permis aux médecins d’alléger la pression administrative, améliorer le suivi des patients et rompre « l’asymétrie informationnelle qui pouvait exister historiquement dans la relation patient-médecin ». Ainsi, dématérialisation ne rime pas forcément avec ubérisation…