Protectionnisme, dévaluation et réindustrialisation : 3 erreurs de Marine Le Pen

Marine Le Pen au Parlement Européen en juillet 2014 (Crédits : Claude TRUONG-NGOC, licence CC-BY-SA 3.0), via Wikimedia.

Le programme économique de Marine Le Pen, autant que celui d’une certaine extrême-gauche, se trompe radicalement sur les orientations à prendre pour réformer le pays.

Par Guillaume Nicoulaud.

Je voudrais revenir ici sur quelques-unes des inepties qui émaillent le programme économique et les discours de Madame Le Pen (mais aussi ceux de l’extrême gauche).

Avant l’euro, la France était libre de faire ce qu’elle voulait du franc

Ça n’est que très partiellement exact. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la parité du franc face aux autres devises a toujours été encadrée par des accords internationaux. Au début, c’était ceux de Bretton Woods, du 26 décembre 1945 au 19 mars 1973, puis le serpent monétaire européen, du 24 avril 1972 au 15 mars 1976 et enfin le système monétaire européen (SME), du 13 mars 1979 à la création de l’euro.

Ça n’a pas empêché nos gouvernements successifs de dévaluer massivement le franc, notamment sous la IVème république et au début du premier septennat de François Mitterrand, mais dire qu’ils étaient libres de le faire comme bon leur semble est faux : ça faisait l’objet de négociations internationales dans le cadre de ces accords.

Au total, depuis 1945, la souveraineté monétaire dont rêve Madame Le Pen n’a existé que durant 4 ans et 6 mois : lors d’une sortie provisoire du franc du serpent monétaire entre le 19 janvier 1974 et le 10 juillet 1975 et entre la fin du serpent et le début du SME, du 15 mars 1976 au 13 mars 1979.

L’euro est surévalué

Non. L’euro évolue dans un régime de changes flottants c’est-à-dire que sa valeur, par rapport au dollar, à la livre sterling, au yen ou au renminbi (a.k.a. Le yuan), n’est pas déterminée par une décision administrative mais par le marché.

Si vous pensez que l’euro est surévalué, vous partez implicitement de principe que les milliers de professionnels qui interviennent sur le marché des changes se trompent tandis que vous avez raison. Ça n’est pas complètement impossible mais c’est un pari risqué.

Quoi qu’il en soit, si c’est bien ce que vous pensez, je vous invite à investir vos économies sur vos convictions : si, par exemple, vous croyez que l’euro est surévalué face au dollar, empruntez des dollars, convertissez-les en euros et placez-les sur des obligations libellées en euros. Vous allez gagner un maximum d’argent… ou pas.

Une dévaluation ne créera pas ou peu d’inflation

C’est stupide. Une dévaluation, au sens strict du terme, consiste à reconnaître officiellement la perte de valeur d’une monnaie par rapport à une ou plusieurs autres dans un régime de changes administrés. C’est donc la conséquence de politiques inflationnistes.

Or, comme expliqué plus haut, nous évoluons dans un régime de changes flottants. Si Madame Le Pen, une fois au pouvoir, peut nous imposer une dépréciation du franc elle ne peut pas obliger les États-Unis, la Grande Bretagne, le Japon ou la Chine à signer un accord de changes administrés. Il n’y aura donc pas dévaluation mais dépréciation.

Pour ce faire, il n’y a pas cinquante méthodes : il faudra imposer à la Banque de France d’émettre des francs et de s’en servir pour acheter des dollars, des livres sterling, des yens ou du renminbi. L’argument qui consiste à dire que seuls les produits importés verront leurs prix augmenter est une imbécillité : dévaluer en régime de changes flottants c’est, par définition, une politique inflationniste.

L’euro n’est pas adapté à notre compétitivité

Eh quoi ? Les Français seraient structurellement moins compétitifs que les Allemands, les Hollandais ou les Irlandais ? C’est encore une fumisterie : le seul effet qu’aura une dévaluation, à supposer que nos partenaires commerciaux ne nous retournent pas la politesse, c’est de réduire les revenus réels (ajustés de l’inflation) de ceux d’entre nous qui touchent des revenus fixes – salariés et retraités en tête.

Concrètement, vos salaires augmenteront moins vite que les prix ce qui signifie que vous deviendrez plus pauvres et que les seuls gagnants de l’opération seront les actionnaires des entreprises exportatrices. C’est bien simple : si les salaires suivent l’évolution des prix, la dévaluation compétitive n’a aucun effet.

Il n’existe rien de tel qu’une « monnaie adaptée à notre compétitivité » : sous de Gaulle, les nouveaux francs n’ont pas été dévalués une seule fois et ça a été une des meilleures périodes économiques de notre histoire. Dévaluer ne crée pas de richesse : ce n’est qu’un transfert non démocratique de richesse. C’est toute la différence entre la politique de modération salariale menée en Allemagne et celle que préconise Madame Le Pen : la première est transparente et soumise à un contrôle démocratique, la seconde non.

Si l’État pouvait emprunter à la Banque de France, il n’y aurait pas de dette publique

Fumisterie. De 1803 à 1914, le franc (germinal) valait 290.25 milligrammes d’or, l’inflation était quasi-nulle et l’État n’avait aucune difficulté à rembourser ses dettes. Comment ? Eh bien c’est simple : en équilibrant son budget, il a fallu une guerre mondiale pour qu’il ne soit plus en mesure de le faire.

Depuis 1975, pas un seul de nos gouvernements n’a été fichu d’exécuter un budget à l’équilibre : ça fait maintenant 42 ans que l’État dépense systématiquement plus que ce qu’il perçoit et ce, malgré une des pressions fiscales les plus élevées au monde. Arrêtez de chercher des excuses : notre dette publique vient de là, le reste n’est que mauvaise littérature.

Par ailleurs, la dernière fois que nous avons eu recours à ce genre d’imbécillités, au début des années 1980, les taux à dix ans sur la dette de l’État sont montés à plus de 17% par an (contre moins de 1% aujourd’hui) : vous aurez le choix entre couper la dépense publique dans la panique ou dévaluer un nouvelle fois (et ainsi de suite). Mitterrand a voulu jouer à ce petit jeu : ça n’a pas duré 3 ans.

La balance commerciale est déficitaire : c’est grave

Non. On s’en fiche totalement. Une balance commerciale déficitaire, ça n’est pas un problème et ce, d’autant plus que la nôtre ne tient même pas compte des échanges de services.

L’idée selon laquelle « un pays qui importe davantage qu’il n’exporte s’appauvrit » relève de l’économie de boutiquier, d’une méconnaissance totale des échanges internationaux en général et du concept de balance des paiements en particulier. Si nous importons plus que nous exportons, c’est parce que nous en avons les moyens, moyens qui nous viennent, entre autres choses, des revenus de nos investissements à l’étranger.

La balance commerciale des États-Unis, pour prendre un exemple, est déficitaire depuis plus de 40 ans et, jusqu’à preuve du contraire, les citoyens américains ne se sont pas appauvris.

Il faut réindustrialiser la France

Non plus. La « désindustrialisation » – la baisse de la part de l’industrie dans le PIB ou de la part de l’industrie dans l’emploi total – est un phénomène mondial, une tendance historique de fond. Vouloir réindustrialiser, c’est aller à contre-sens de l’histoire : c’est stupide.

L’industrie suit tout simplement le chemin suivi par l’agriculture avant elle : nous avons fait des progrès technologiques considérables et, dès lors, la valeur ajoutée produite par une usine qui produit des trucs physiques s’est effondrée – sauf dans l’industrie de précision, précisément celle qui ne s’est pas ou peu délocalisée et qui, justement, continue à payer des salaires décents.

Si vous voulez voir vos enfants travailler à la chaîne pour des salaires de misère, libre à vous. Personnellement, je préfère voir les miens s’orienter vers des métiers d’avenir, des métiers dans lesquels ils ne risqueront pas tous les jours de se faire remplacer par une machine.

Sur le web