La fausse bonne idée du retour au Franc

Pourquoi les souverainistes de droite comme de gauche ne nous épargnent-ils pas leur croyance en une monnaie nationale salvatrice ?

Par Claude Latiberle.

Favori dans les sondages, le Front national multiplie les incantations sur un retour à une monnaie nationale en reprenant textuellement certaines des affirmations de Jacques Sapir. Il y aurait un taux de 1 pour 1 au moment de la sortie de la zone euro ; 3% de la dette ne seraient pas sous contrat national, donc 3% de la dette seraient concernés par une dévaluation de la monnaie ; une forte dévaluation de monnaie entraînerait une hausse de la croissance et donc une baisse du chômage ; les rentrées fiscales permettraient d’envisager des réformes structurelles.

Face à cette présentation ultra simplifiée, certains pourraient se demander pourquoi de grands économistes passent autant de temps sur leurs travaux de recherche, s’encombrent avec des données sur l’inflation, la croissance du PIB, le chômage, les échanges commerciaux, les mécanismes monétaires, les déficits publics et les dettes publiques, et autres, puis se compliquent la vie avec des formules et des graphiques.

Tout comme d’autres pourraient s’interroger sur l’intérêt de l’excellent rapport de l’Institut Montaigne qui évalue le coût d’une sortie de l’euro. Pourquoi pas. Mais cette présentation ultra simplifiée sur la sortie de l’euro, reprise en a cappella par le Front national, n’est qu’une vision fantasmée de l’économie.

Omission du Règlement (CE) No 2866/98 du Conseil du 31 décembre 1998 concernant les taux de conversion entre l’euro et les monnaies des États membres adoptant l’euro

L’article 1 de ce Règlement, « Les taux de conversion irrévocablement fixés entre l’euro et les monnaies des États membres adoptant l’euro sont les suivants… », affirme la condition d’irrévocabilité des taux de change. C’est en raison de cette irrévocabilité que la monnaie française figure encore et toujours sur certains documents, notamment les relevés bancaires, avec 1 euro=6,55957 francs français.

En application de l’article 140 sur le fonctionnement de l’UE, les taux de conversion entre l’Euro et les monnaies de l’Union européenne ont été fixés par le Conseil de l’Union européenne à l’unanimité des pays de la zone euro et du pays concerné, sur proposition de la Commission et après consultation de la Banque centrale européenne. Dès lors, il est évident qu’une remise en cause de l’irrévocabilité du taux de change, qui aboutirait à un taux de 1 pour 1, suppose l’accord préalable des pays de la zone euro.

Abstraction du mécanisme des régimes de change

Aucune précision n’est fournie sur le régime de change préconisé, ni sur les risques encourus de dépréciation de la monnaie par le marché financier après sa dévaluation.

Un régime de change fixe qui permettrait une parité définie à l’euro serait incompatible avec la perspective d’une forte dévaluation de la monnaie, puisque la France n’aurait plus une politique monétaire parfaitement autonome. Même avec une parité glissante (ou crawling peg) qui élargit quelque peu les marges de manœuvre, la perspective envisagée d’une forte dévaluation de la monnaie dépasserait inéluctablement la parité établie.

Il ne reste plus que l’option du change flottant. Mais, afin d’amoindrir l’impact des spéculations et d’un choc monétaire, celle-ci ne pourrait être envisagée qu’avec une limitation de la convertibilité de la monnaie (voir les cas du Brésil et de l’Inde) ou avec un flottement administré dont la Chine est l’un des exemples. Quelles que soient les restrictions à un change flottant libre, chacune d’elles repose sur une limitation de la libre circulation des capitaux et sur une disponibilité de réserves de change suffisantes en cas de choc monétaire. Ces mesures permettent une régulation, sans pour autant constituer une bulle de protection contre le marché financier (dépréciation, taux d’emprunts, prime de risque, etc.).

Par ailleurs, s’il existait un régime de change parfait, le triangle d’incompatibilité de Mundell ne serait plus d’actualité. Robert Mundell, lauréat en 1999 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel (surnommé «prix Nobel d’économie »), affirme qu’il ne peut y avoir à la fois un taux de change fixe, une parfaite libre circulation des capitaux et une politique monétaire autonome. Mais l’absence de prise en compte du mécanisme des régimes de change permet à ces détracteurs de l’euro de se dispenser d’une critique ouverte de la position argumentée de Robert Mundell en faveur de l’euro, une critique qui aurait requis des données techniques et tangibles.

Dénégation des réalités financières du pays

La conversion de l’euro en monnaie nationale des contrats émis en droit français serait tout à fait légitime. Cependant, même en balayant « l’irrévocabilité » de la parité de l’euro avec le franc français, même en l’absence de précision sur les mécanismes de change, même en supposant que seuls 3% de la dette publique engendrerait de lourdes pertes financières dans les comptes publics, le fait de dévaluer la monnaie aurait inéluctablement trois impacts majeurs.

Le premier impact serait sur les prix. Tous les secteurs d’activités sont plus ou moins tributaires des importations.

 

De l’agriculture aux services, tous les secteurs d’activités seraient concernés par l’augmentation des prix des produits importés. Cette augmentation des prix entraînerait une augmentation des prix de vente. Et la hausse des prix de vente pénaliserait non seulement les exportations, mais aussi le marché intérieur. Dès lors, il y aurait une détérioration du solde extérieur et une perte du pouvoir d’achat de la monnaie, autrement de l’inflation. Irving Fischer a, entre autres, établi un lien entre la masse monétaire et l’inflation.

De façon générale et minimaliste, si une masse monétaire augmente de 20% (avec une dévaluation), le taux d’inflation augmente de 20%. Les travaux dans ce domaine de Milton Friedman, lauréat du surnommé « Prix Nobel d’économie », ont même permis d’expliquer le phénomène de « stagflation » (croissance faible et inflation forte) des pays occidentaux dans les années 1970. Il suffit de voir le parcours du Japon depuis quelques années pour comprendre les revers économiques et sociaux d’une dévaluation de la monnaie. Même la dévaluation du yuan par la Chine en 2015, afin de booster la croissance de son PIB, n’a pas eu les effets escomptés : taux de croissance de 6,9% en 2015 et de 6,7% en 2016.

Le second impact concernerait les remboursements, prévus de 2018 à 2066. L’Agence France Trésor précise que « le montant en nominal des emprunts bruts à moyen et long terme émis en 2016 a atteint 214,3 Md€ », auxquels se rajoutent les emprunts à moyens et long terme des années précédentes et ceux prévus pour 2017 estimés à 185,4 milliards.

Qu’il s’agisse de détenteurs résidents (banques et assurances françaises, particuliers) ou de non résidents, tous essuieraient des pertes financières sur les emprunts sous contrat français, du fait d’une monnaie dévaluée au moment du remboursement. La perte subie, en particulier par les détenteurs non résidents, aurait pour effet une hausse considérable des taux d’intérêt et des primes de risque de la part du marché financier.

Les comptes publics ne seraient pas plus épargnés, puisque une partie des emprunts d’État, dont les OATi, sont indexés à l’inflation. Les détenteurs de ce type d’emprunt verraient leur perte financière compensée au détriment des comptes publics. Lors du remboursement, au plus l’inflation serait élevée, au plus les pertes financières seraient importantes pour l’État, et donc les français. Évidemment, le remboursement des emprunts non soumis au contrat français, inclus dans les remboursements à prévoir de 2018 à 2066, augmenteraient ces pertes.

Et enfin, les détenteurs de comptes assurances vie en euro sous contrat français convertis en monnaie nationale, de livret A, PEL, ou autres supports, subiraient des pertes en raison de la baisse de la valeur de la monnaie placée. Une dévaluation de la monnaie de 20% représenterait une perte de 20% de la valeur de l’argent placé, tout comme de l’argent sur un compte courant. Pour tout achat, séjour ou déplacement hors des frontières, il faudrait plus d’argent qu’auparavant et payer des frais de change pour acquérir la monnaie du pays concerné.

De plus, la hausse des taux d’intérêts du marché financier pourrait inciter l’État à solliciter exclusivement l’épargne nationale pour ses emprunts, auprès des institutions financières qui seraient encore plus fragilisées et auprès des particuliers résidents. Or, une monnaie dévaluée génère de l’inflation, pas une tendance à l’épargne.

Spéculation sur la croissance

De nombreux économistes se sont penchés sur les relations pouvant exister entre l’inflation et la croissance économique. Il en ressort que le seuil d’inflation optimal au-delà duquel il y existe impact négatif sur la croissance varie en fonction d’une fixation exogène du seuil (Fisher en 1993, Sarel en 1996, Bruno et Easterly en 1998), ou endogène (Kan et Omay en 2010). Selon ces travaux, le seuil d’inflation optimal peut être de 8% ou de 2,52%.  Certains ont utilisé une des techniques de l’économétrie non linéaire et il apparaît que le modèle PSTR en extension du modèle PTR de Hansen de 1999, offre des conclusions différentes.

En deçà du seuil de 4,28%, toute augmentation de l’inflation de 1% implique une augmentation de la croissance économique de 0,287 point, tandis qu’au-dessus de ce seuil l’augmentation de l’inflation de 1% conduit à une réduction de la croissance économique de 0,25716 point. Mais, quelles que soient les conclusions des divers travaux, la France ouvre la voie à de nouvelles approches, car le rapport entre le taux d’inflation et le taux de croissance peuvent afficher des tendances inversées :

– en 2016 Taux d’inflation  0,2% Taux de croissance 1,1%

– en 2012 Taux d’inflation  2% Taux de croissance 0,2%

Par ailleurs, la France n’a plus les moyens de pérenniser un système socialiste et une relance de l’activité économique par des investissements de l’État. Les travaux de Hansen ont permis d’établir le seuil d’endettement public (83% du PIB) au-delà duquel une politique Keynésienne (= politique de relance par la dépense publique) n’atteint pas ses objectifs ou peut même avoir des effets contraires. À partir de ces travaux, d’autres économistes l’ont fixé à 90% du PIB. La dette publique de la France, estimée à 96,2% du PIB en 2016, dépasse le seuil critique et il serait plus que souhaitable d’envisager d’autres alternatives, voire même de s’inspirer de la théorie de l’entrepreneur de Joseph Alois Schumpeter. Mais l’instabilité monétaire n’a jamais été un facteur d’incitation à l’investissement.

De plus, la période entre l’élection présidentielle et les législatives, puis la seconde période pour un éventuel retour à la monnaie nationale laisserait suffisamment de temps pour que certains puissent anticiper et préserver leurs avoirs de toute dévaluation (des capitaux transférés hors des frontières, des épargnants vidant leurs comptes).

Sans la moindre modélisation économique, ni recherche empirique, ces « Y’a qu’à » obnubilés par la planche à billets oublient la capacité de tout un chacun dans la sauvegarde de son capital, ou de son bas de laine, et présentent une fiction littéraire qui omet l’épilogue sur la paupérisation y compris sur celle de la précarité.

Aucun pays n’est parvenu à réaliser le carré magique de Nicholas Kaldor (croissance-plein emploi-stabilité des prix-équilibre de la balance commerciale). Mais, avec ces apôtres de la déification de la monnaie nationale, la France pourrait se distinguer avec un triangle stagflation/chômage élevé/solde déficitaire de sa balance commerciale.

À tant faire l’économie de l’Économie qui les dépasse, ils  parviendraient à conforter le bien-fondé de la théorie quantitative de la monnaie de  Milton Friedman. Alors pourquoi ces défenseurs du système socialiste ne nous épargnent-ils pas leur croyance en une monnaie nationale salvatrice ? Pour s’assurer une place en or, bien entendu. Et si possible payée par les contribuables.