Les évidences impopulaires de l’économie : le partage de la valeur ajoutée

La grande majorité des rémunérations modernes sont obtenues dans le cadre du marché libre.

Par Hadrien Gournay.

ils profitent credits andre leal (CC BY-NC-SA 2.0)
ils profitent credits andre leal (CC BY-NC-SA 2.0)

Depuis la révolution industrielle, la question qui a suscité le plus de controverses et de critiques à l’encontre du capitalisme a sans doute été celle du partage de la valeur ajoutée. Aux yeux des plus radicaux, tout profit, si minime soit-il, est une spoliation exercée par le détenteur des capitaux à l’encontre des travailleurs de l’entreprise. Les marxistes ont utilisé le mot « exploitation » pour dénoncer ce phénomène. La manière dont la majorité de la population appréhende la question est plus modérée : les profits « raisonnables » sont tolérés, ils sont vus comme un rouage essentiel de la machine économique. Toutefois, l’opinion majoritaire accepte largement l’idée selon laquelle les principes du laissez-faire réduiraient les salariés  à une situation de quasi-esclavage. Les économistes s’opposent à cette idée.

Présentons les thèses en présence avant de les départager.

Exposé des thèses en présence

L’histoire économique populaire depuis le XIXème siècle peut-être à peu près résumée ainsi :

Les conditions de vie des ouvriers du XIXème siècle, caractérisées par un travail long et éreintant récompensé par un salaire de misère, étaient entièrement dues au capitalisme de laissez-faire qui régnait alors sans partage. Heureusement, l’adoption des lois sociales et la mise en place de l’État-providence, dont le New deal aux États-Unis ou le Front populaire en France ont été des périodes emblématiques, ont progressivement contribué à assurer le niveau de vie dont nous jouissons aujourd’hui. Pour autant, ces acquis ne sont pas définitifs et le développement de la mondialisation ultralibérale provoque un nivellement par le bas des conditions sociales facilité par la concurrence des ouvriers du tiers monde et notamment de la main d’œuvre chinoise exploitée jusqu’à plus soif.

Cette présentation dépeint-elle l’opinion majoritaire ou seulement celle de sa frange la plus anticapitaliste ? La question n’est pas facile car les Français, s’ils encouragent l’entreprise, s’ils admettent la nécessité du profit, s’ils ne voient pas dans l’économie planifiée l’espoir d’une solution pérenne, sont également persuadés que le libre jeu du marché, c’est « le renard libre dans le poulailler libre » et que, pour reprendre l’expression de Lacordaire en en ignorant le contexte :  « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». D’ailleurs, parler d’opinion populaire est un peu réducteur. Sans se donner la peine d’évoquer les reportages diffusés par les « chaines culturelles », il n’est pas certain que les historiens ou l’Éducation nationale par l’intermédiaire des professeurs d’histoire géographie, ne contribuent pas davantage à noircir le tableau qu’à restaurer ses vraies couleurs. Pour ma part, j’étais sorti du lycée à peu près persuadé de la véracité de la présentation faite plus haut.

Selon ces raisonnements, le partage de la valeur ajoutée entre employeurs et salariés en situation de liberté contractuelle se fait de telle sorte que les salaires sont fixés au niveau de la stricte survie pour le salarié et sa famille tandis que des profits mirobolants finissent de peindre le tableau d’une injustice éhontée. Pour la facilité de l’exposé, nous nommerons cette théorie populaire « théorie du salaire de subsistance ».

Selon les économistes, les choses sont toutes différentes : c’est la productivité marginale du travailleur qui détermine sa rémunération. Cette productivité dépend elle-même autant de facteurs personnels propres aux salariés eux-mêmes que des outils productifs dont ils disposent. Bien plus : la rémunération est dans ce cadre théorique davantage fonction des gains de productivité généraux de l’économie que de ceux qui s’appliquent au poste de travail spécifique du salarié. Le salarié d’un salon de coiffure en bénéficie alors que son travail n’évolue guère. Le capital investi par tête nous rend à la fois plus productifs et plus riches. Les gains de productivité et non les seules politiques sociales expliquent les progrès sociaux.

Comment les faits permettent-ils de départager ces théories opposées ?

Les théories devant les faits

Un examen, même succinct, révèle la distance existant entre les faits et la théorie du salaire de subsistance.

En France en 2013, 13% des salariés étaient au smic, ce qui signifie que plus de 85% touchent un montant supérieur sans qu’aucune législation ne l’impose. En outre, le montant de ce dernier est sans comparaison avec la rémunération d’un ouvrier du XIXème siècle. Il est difficile d’en donner une équivalence exacte mais notons qu’entre 1850 et aujourd’hui, la richesse par habitant a été multipliée par 16 en France selon Gapminder. Si la rémunération de l’ouvrier moyen de 1850 était située dans le même rapport que celle du smicard actuel à l’égard de la richesse par habitant de son époque, ce qui est plausible, l’écart entre l’ouvrier et le smicard serait également de 16. Néanmoins, il serait possible de présenter des arguments accréditant l’idée que ce rapport était supérieur comme inférieur. Ainsi, il n’y avait pas de salaire minimum à l’époque mais en contrepartie les cotisations sociales ne diminuaient pas le montant de la rémunération. Par prudence, nous retiendrons un rapport de 1 à 8 entre les revenus de l’ouvrier de 1850 et le salarié au smic en 2013.

En conclusion, 85% des salaires versés actuellement en France sont, en toute liberté contractuelle, supérieurs à au moins huit fois la rémunération réelle d’ouvriers de 1850 dont les niveaux de revenus devraient pourtant, selon la théorie du salaire de subsistance, être la conséquence inéluctable de la loi de l’offre et de la demande appliquée aux relations entre employeurs et salariés. Cette différence s’expliquerait-elle par l’action des syndicats qui arracheraient au nez et à la barbe des employeurs des accords de branche permettant aux employés de vivre dignement ? Cette explication rencontre plusieurs écueils. Tout d’abord, en dehors du secteur public, les syndicats ne se signalent pas par des grèves à répétition qui leur permettraient d’établir un rapport de force susceptible de modifier considérablement le montant des salaires. Ensuite, cette théorie impliquerait d’expliquer les différences de rémunération entre des footballeurs et des femmes de ménage et, de manière générale, entre toutes les professions salariales par l’action des syndicats, ce qui ne serait guère crédible. Enfin, dans les pays développés où le rôle des syndicats est des plus modestes, les salaires, avec des écarts plus importants que chez nous quand il n’y a pas de salaire minimum, restent très éloignés des conditions de vie misérables que les romans de Zola peuvent décrire. Les États-Unis viennent immédiatement à l’esprit mais les cités États d’Asie du sud-est Hong Kong et Singapour seraient d’excellents exemples car le poids de l’État y est plus réduit. Dans tous ces pays, c’est très largement le jeu de l’offre et de la demande qui détermine les salaires et cela ne les empêche pas d’être plus élevés qu’en France en moyenne ! Dès lors, il est plus raisonnable de penser que la situation n’est guère différente chez nous et que les accords de branche modifient à la marge les conditions de rémunération d’une profession donnée (ce qui ne les empêche pas de produire des effets pervers, mais c’est une autre question !).

Il n’y a pas à hésiter : la théorie de l’association du marché libre et salaire de subsistance est fausse dans les grandes largeurs et de manière évidente. Pour le comprendre, cher lecteur salarié, regardez votre salaire net à la fin de votre fiche de paie et songez à ce qu’il vous permet de consommer. Vous méritez mieux, sans doute, mais n’est-ce pas un peu mieux que du temps de Zola ?

L’échec de la théorie de la subsistance salariale nous incite à étudier la théorie concurrente de la productivité marginale.

Selon elle, les gains de productivité sont à l’origine des différences de niveau de vie entre salariés des différents pays. Or, aussi bien en comparant les pays riches et pauvres actuellement ou en faisant l’histoire des premiers, nous constatons que la rémunération des salariés augmente avec leur productivité générale. Les salariés riches (relativement) vivent dans les pays riches (relativement). Si corrélation n’est pas causalité, en l’absence d’hypothèse concurrente crédible, la théorie de la productivité marginale est la meilleure explication.

Faire référence aux conditions de travail dans certains pays du sud comme le Bangladesh ne permet pas d’argumenter de façon crédible contre la théorie. Les salaires misérables qui y sont versés, tout comme la faiblesse des salaires au XIXème siècle, ne s’expliquent pas par une  mystérieuse faculté des employeurs bangladais à maintenir les salaires au plus bas au contraire de leurs collègues occidentaux mais par la très faible productivité de l’économie. Les salaires les plus bas dans les pays développés qui ne connaissent pas de salaire minimum ont la même origine, tout en restant encore une fois bien plus élevés que les salaires moyens du passé. Contrairement à la théorie populaire, qui échoue à expliquer le confort lié aux salaires élevés des pays développés, les « salaires de survie » restent cohérents avec la théorie de la productivité marginale soutenue par les économistes.

N’existe-t-il pour autant aucune critique sérieuse de la théorie marginaliste ? 

Les critiques de la théorie de la productivité marginale

Plusieurs critiques « sérieuses », c’est-à-dire adoptées par des économistes reconnus internationalement, ont été faites à l’encontre de la théorie de la productivité marginale.

La première consiste à faire constater que si la relation entre rémunération et productivité des salariés ne fait aucun doute, l’écart existant entre les deux est très important. En réalité cette critique ne contredit pas la théorie de la valeur marginale mais peut apporter un complément d’information. C’est la thèse de l’écart excessif. L’enjeu politique lié à une telle critique serait de justifier des politiques de redistribution par un prélèvement sur le capital, la marge étant telle que les masses salariales en profiteront largement avant que la croissance ne soit impactée.

Une deuxième critique énonce que la croissance de la rémunération est moins rapide que celle de la productivité, tout en admettant elle aussi le sens de la relation. C’est la thèse de l’écart croissant qui se rapproche davantage d’une remise en cause partielle de la théorie. Elle énonce qu’un gain de x % sur la productivité peut donner un gain inférieur sur la rémunération. On verrait alors, ce qui représente différentes manières de présenter le même phénomène, l’inégalité entre capital et travail s’accentuer avec la croissance de l’économie, les salaires progresser moins vite que le PIB, ou la croissance de la rémunération du capital être plus rapide que celle de l’économie. Des économistes tels que Paul Krugman, Joseph Stiglitz et surtout Thomas Piketty ont insisté sur cette question.

Nous sommes loin de leur donner raison mais réfuter ces thèses serait hors des limites de notre sujet qui consiste exclusivement à rapporter des évidences de l’économie et non des sujets portant à controverse entre économistes. Cependant, il était utile de montrer dès à présent qu’accepter pour l’essentiel la théorie de la productivité marginale n’implique pas en soi une politique non interventionniste.

Dans tous les cas, il faut garder à l’esprit que ces critiques ne peuvent ni racheter la théorie du salaire de subsistance, ni remettre en cause le sens de la relation entre productivité générale des salariés et niveau de rémunération, ni permettre de contester le fait que la grande majorité des rémunérations modernes sont obtenues dans le cadre du marché libre.