Quand médias et « décodeurs » cultivent l’ignorance économique

L'ocde est-elle compétente ?By: Spider.Dog - CC BY 2.0

Les journalistes sont hélas coutumiers des approximations méthodologiques qui, au lieu d’éclairer les lecteurs, participent à les embrouiller !

Par Claude Robert.

Quand les médias cultivent l'inculture économique
L’ocde est-elle compétente ?By: Spider.DogCC BY 2.0

Bien que sa rubrique « Les décodeurs » s’affuble d’un sous-titre qui laisse espérer le meilleur puisqu’elle se nomme « venons-en aux faits », Le Monde a publié hier 16 février 2017 sur son site internet une étude complètement faussée du bilan des précédents présidents français.

Sous couvert de préparer l’analyse du bilan de Hollande lorsque celui-ci aura terminé son mandat, comme si d’ailleurs un bilan ne pouvait pas être tiré depuis longtemps, Le Monde étale sans précautions méthodologiques une série de chiffres censés mesurer la qualité de sa gouvernance au regard de celle de ses prédécesseurs, à savoir Sarkozy, et Chirac. Cette analyse rétrospective est totalement biaisée, pour les raisons explicitées ci-dessous.

Hélas, cette façon de présenter des chiffres économiques est symptomatique du manque de rigueur des journalistes français en général. Il ne s’agit d’ailleurs pas de jeter la pierre au journal Le Monde, car Le Figaro, pour prendre un organe de presse à peu près comparable, cumule le même genre d’erreurs : présenter des comparaisons de chiffres qui ne sont pas comparables ! Qui n’a pas vu il y a quelques années, en première page de ce quotidien, un graphique de la dette française avec la photo des présidents selon les dates de leurs gouvernements respectifs ? Qui n’a pas vu des comparaisons de taux de chômage bruts, en valeur absolue donc, entre Sarkozy et Hollande il y a peu ?

Comment imaginer, après de telles erreurs méthodologiques (et la plupart des médias sont coutumiers du fait), que le niveau en économie des lecteurs de ces quotidiens puisse progresser ? Comment ne pas imaginer au contraire que ce niveau soit tiré vers le bas, et finisse par induire toutes les interprétations possibles à partir de chiffres incomparables quand ils ne sont pas biaisés ? Pourtant, les lecteurs sont des gens respectables. Et le métier journalistique est une noble tâche. Ne consiste-t-elle pas, en principe, à éclairer, à expliciter, à faire comprendre, à mettre en perspective ? Alors, pourquoi les embrouiller de la sorte ? Est-ce trop compliqué à expliquer ? Certainement pas…

Des erreurs impardonnables

Tout le monde sait que les économies des pays sont totalement imbriquées. Pendant le mandat de Jospin, la forte hausse du dollar avait par exemple très fortement tiré la croissance européenne. La France mais aussi nos voisins en avaient profité sans avoir eu besoin de faire quoi que ce soit de spécial, tout simplement parce que le taux de change favorable avait donné un coup de fouet à toutes les exportations européennes achetées en dollars. Les nôtres, mais celles de nos voisins aussi. Pourquoi ?

Parce qu’environ 70% des exportations françaises sont réalisées avec l’Europe. De même que 69% de nos importations en proviennent (chiffres INSEE 2009). L’économie française est donc très largement tributaire de celle de nos voisins. Une forte croissance chez eux tire la nôtre, et vice versa. D’ailleurs, l’ensemble de l’économie européenne est elle-même dépendante de la santé de ses principaux partenaires : USA, Chine, Japon, Afrique… Ainsi, conscient de la noblesse de son rôle, à cheval sur l’éthique de sa profession, tout journaliste épris d’objectivité devrait s’abstenir de comparer des chiffres bruts indépendamment du contexte européen au minimum, si ce n’est mondial.

Pour l’anecdote, car celle-ci illustre parfaitement où peuvent mener ce genre d’erreurs, Jospin s’est régulièrement targué d’avoir relancé la croissance en France, lorsqu’il était Premier ministre. À la comparaison des chiffres avec son prédécesseur, effectivement, ses résultats sont impressionnants.

Mais il suffit de ramener ces chiffres à la croissance de nos voisins pour se rendre compte, ô stupeur, qu’ils sont légèrement inférieurs à la moyenne européenne. Ainsi, l’évolution de la croissance sous son prédécesseur et sous son propre mandat non pas en données brutes, mais comparativement à la croissance européenne au même moment, laisse apparaître un tout autre bilan, nettement moins flatteur.

Une méthode incontournable : « toutes choses étant égales par ailleurs »

Comparer les chiffres de chômage, de dette et de croissance en valeur absolue (données brutes) entre Chirac, Sarkozy et Hollande revient à procéder au tour de prestidigitation suivant :

  • éliminer d’emblée tout impact de la crise bancaire survenue pendant le mandat de Sarkozy, crise qui rappelons-nous, avait été qualifiée de la plus grave depuis celle de 1929 (excusez-du peu) ;
  • éliminer tout impact de la nette reprise économique qui a suivi cette crise pendant le mandat de Hollande, et qui a vu la totalité des pays européens réduire fortement leur chômage, sauf un.

Dans le premier cas, pendant la crise bancaire, le risque systémique avait poussé la plupart des pays à prendre des mesures de sécurité drastiques. Très peu de pays riches n’ont pas été plombés par cette crise (l’Australie par exemple), la très grande majorité accusant un accroissement majeur de leur endettement afin de prévenir ce risque de faillites bancaires en domino (cf. graphique ci-dessous).

Comparer le seul taux d’endettement de Sarkozy avec son prédécesseur reviendrait bien évidemment à le montrer du doigt sur ce plan-là. Comparer par rapport à l’endettement de nos voisins pendant les mêmes périodes permet à l’inverse une comparaison bien plus précise et juste.

Dans le second cas, Hollande a bénéficie d’un contexte terriblement plus porteur que son prédécesseur. Toutes les économies se sont redressées, le taux de chômage a reflué à peu près partout (jusqu’au plein emploi en Allemagne, en Angleterre, en Autriche, en Irlande, etc., ou à des niveaux beaucoup plus supportables comme en Espagne), sauf en France. Ainsi, en valeur absolue, en chiffres bruts donc, l’échec du gouvernement socialiste actuel est fortement minimisé.

Tandis qu’en données relatives, c’est-à-dire comparativement à la moyenne des économies européennes, il apparaît dans toute son ampleur : l’Angleterre et l’Allemagne ont perdu environ un demi-million de chômeurs pendant que la France en a généré plus de deux fois plus.

Un contexte économique qui ne cesse de varier

En réalité, croissance, taux de change (entre l’euro et les autres monnaies), prix des matières premières, taux d’intérêts ne cessent de changer au cours du temps. Ce sont eux qui donnent le tempo économique de chacune des économies européennes, à l’instar de la météo pour les courses de voiliers. Ces quelques courbes ci-dessous illustrent s’il en est besoin, l’influence déterminante de ces facteurs extérieurs. Ainsi, définitivement, toute comparaison de l’efficacité des gouvernements français successifs ne devrait jamais faire l’impasse sur cette météo, c’est-à-dire le contexte économique.

Certes, les chômeurs souffrent du taux de chômage réel, et non pas comparé. Il est cependant fallacieux de rendre responsable un Président d’un résultat économique lorsque celui-ci ne lui est pas imputable. Et c’est malhonnête de surcroît, lorsque cela est réalisé sciemment. Voici quelques exemples de la volatilité de cette météo économique, et de son impact sur l’économie de chacun des pays européens.

Croissance du PIB

Le graphique ci-dessous apporte la preuve irréfutable que les taux de croissance sont liées entre eux au sein de l’Europe. Toutes les économies ont plongé en 2009. Accuser le Président en exercice cette année-là de faire moins bien que ses prédécesseurs est bien évidemment un peu court… De même que glorifier celui qui aurait pris les manettes le lendemain, en 2010 serait parfaitement trompeur. En économie, il est donc impossible de raisonner selon des données indépendamment de leur contexte :

Dette

Le graphique ci-dessous montre de la même façon combien les niveaux de dette des pays sont corrélés à l’endettement général, preuve en est de l’influence du contexte. Il en est ainsi de la forte hausse de la dette à partir de 2008, date du commencement de la crise bancaire (crise des subprimes, credit-crunch etc.) :

Alors, pourquoi faire du journalisme si c’est pour le faire à moitié ? Pourquoi ne pas dire les choses et éclairer définitivement l’esprit des lecteurs ? Ne le méritent-ils pas ?

Sur le web