Le monde sur tapis roulant

Économistes, psychologues, et même philosophes sont unanimes : notre quotidien ressemble à celui du sportif compulsif sur tapis roulant, qui court mais n’avance plus. 

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Le monde sur tapis roulant

Publié le 25 février 2021
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Par Sophie Kayech et Karl Eychenne.

L’Homme est bien la seule espèce vivante à savoir faire du surplace en courant. Il doit ce formidable pouvoir à l’invention d’un objet technique un peu curieux : le tapis roulant. Plus qu’un objet technique, le tapis roulant symbolise en réalité bien des paradoxes du monde contemporain, de l’atonie de la croissance économique malgré les nouvelles technologies, à notre insatisfaction chronique malgré tous les progrès en termes de bien – être.

Le tapis roulant économique

Le premier témoignage sérieux de cette course dans le vide nous provient des économistes. Ils nous rapportent un fait stylisé (formule consacrée) qui annonce la couleur : la croissance du PIB de nos économies ralentit depuis près de 40 ans sans que l’on comprenne pourquoi. Cela signifie que nos économies vont de moins en moins vite, en quelque sorte.

Concrètement, nous produisons certes toujours plus de biens et de services puisque nous sommes plus nombreux, mais de moins en moins vite : la croissance s’est réduite de plus de la moitié depuis les années 1980, pour plafonner à 2 % durant les bonnes périodes. C’est quand même un comble pour nous qui baignons dans ces nouvelles technologies capables de nous faire consommer toujours plus vite et plus loin tout en restant sur notre canapé.

À vrai dire, il n’y a pas vraiment d’explication à ce mystère. Il se trouve qu’en fait le progrès technique est partout, et pourtant nulle part dans les mesures de la croissance économique. On appelle cela un paradoxe. La sensation de faire du surplace est bien là, nos économies semblent bien courir sur un tapis roulant.

Pire encore. Lorsque parfois la crise économique survient, le tapis roulant s’arrête… et c’est la chute, tout le monde tombe. En général, la crise est imprévue comme lorsqu’un problème technique provoque un arrêt brutal du tapis roulant.

Mais parfois, la crise est volontairement provoquée, comme si quelqu’un appuyait sur le bouton « arrêt » du tapis roulant ! C’est exactement ce que la Covid a provoqué, les autorités ont éteint la machine économique subitement afin de confiner le plus grand nombre, et beaucoup sont tombés. Certes, les autorités ont pris le soin de déposer des tapis autour pour prévenir les mauvaises chutes, on appelle cela du chômage partiel ou des aides financières.

En vérité, tout le monde n’est pas tombé. Il y en a même qui ont continué d’avancer, très vite… Ce sont ceux qui se trouvent sur un autre tapis roulant, celui qui va en sens inverse ! Sur ce tapis, vous n’avez même pas besoin de courir, vous êtes portés par le tapis, vous avancez tout seul. En fait, rares sont les personnes qui ont le droit d’utiliser ce tapis roulant inversé.

En termes économiques, ces heureux élus sont les fameux 1 % qui détiennent près de 50 % de la richesse mondiale. Effectivement, eux n’ont pas besoin de courir pour avancer, ils se laissent porter par les autres en quelque sorte.

 

Et puis il y a même des cas encore plus particuliers, ce sont les investisseurs sur les marchés financiers. Là il semblerait que l’on ne doive plus parler de tapis roulant, mais de tapis volant. En effet, certains actifs financiers voient leur valeur grimper à des niveaux qui défient le bon sens. En finance le bon sens se définit comme la valeur intrinsèque d’un actif, celle qui doit refléter les bénéfices que l’entreprise pourra potentiellement réaliser à l’avenir.

Certes, tous les actifs financiers ne sont pas logés à la même enseigne, mais même avec beaucoup de bonne volonté, il est difficile de comprendre les niveaux atteints par certaines valeurs notamment dans les secteurs dits de la nouvelle ère. Est-ce à dire que les marchés financiers ne vivent pas sur la même planète que nous ?

En fait, il existe quand même un témoignage qui remet tout le monde d’accord : c’est le niveau historiquement faible des taux d’intérêt, qui est peut être la meilleure preuve financière que le monde ne va plus aussi vite qu’avant.

Le tapis roulant hédonique

Le deuxième témoignage pro-tapis roulant nous vient des psychologues, voire des philosophes. C’est l’idée d’un tapis roulant hédonique. Nous serions en quête d’un bonheur durable, mais jamais atteint, un genre de quête du Graal impossible, d’extase sans fin, d’ivresse éternelle.

Attention, on ne parle pas de vertu stoïcienne, mais plutôt de pur plaisir (ou impur c’est selon). En fait, ce qui se produit est la chose suivante : une fois atteint l’orgasme émotionnel, une forme de nivellement par le bas se produit qui nous ramène presque à l’état que l’on souhaitait quitter, alors que pourtant les conditions qui nous ont fait décoller sont toujours là. Comme si la magie n’opérait plus, alors que le tour est le même.

L’illustration la plus connue est celle de l’argent… Admettons que l’argent fasse le bonheur, le problème est qu’il ne le fait pas durablement, celui qui gagne un million en voudra deux, etc. À mesure que les gains augmentent, les attentes et les désirs augmentent aussi, c’est ballot !

 

La première étude (un peu) sérieuse sur le sujet date de 1978, Brickman, Coates et Janoff-Bulman ont enquêté sur le tapis roulant hédonique dans leur article « Gagnants de loterie et victimes d’accidents : le bonheur est-il relatif ? »

Un peu tordu comme étude, mais des gagnants de loterie et les paraplégiques ont été comparés à un groupe témoin et, comme prévu par le tapis roulant hédonique, tous sont revenus à leur niveaux de bonheur « moyen » une fois digérée la bonne ou mauvaise nouvelle. On a beau monter une marche ou en descendre une, on finit toujours par se dire que c’est la même. On est jamais plus haut ou plus bas très longtemps. Encore et encore cette idée que tout est relatif.

Dans le même genre, il a aussi été prouvé que ce qui contribue à mon bien-être, ce n’est pas mon salaire, mais celui que j’ai par rapport à mon collègue ou mon voisin. C’est plus fort que nous, on ne peut pas s’empêcher de courir sur le tapis roulant hédonique.

Le tapis roulant d’évasion

Un troisième témoignage un peu glauque nous provient de notre angoisse de la mort. Une angoisse qui ne date pas d’hier certes, mais dont notre fâcheuse tendance à consommer ou errer sur nos écrans (sur canapé ou au boulot) aurait servi de paratonnerre.

Ainsi, selon le psychologue Arnaud Wisman, psychologue à l’université du Kent au Royaume-Uni, les gens ont aujourd’hui tendance à essayer d’oublier la mort en sur-consommant, en s’oubliant dans les écrans ou dans le travail à outrance. Il surnomme ce phénomène le tapis roulant d’évasion.

Évidemment, on ne résout pas le problème, mais on l’évacue, on le cache sous le tapis… roulant, et on court sans jamais réussir à nous débarrasser de cette angoisse qui finit toujours par revenir. Bon, un peu fumeux comme explication, mais pourquoi pas. Nous sommes tous plus ou moins thanatophobes, et nous cherchons tous les moyens du bord pour nous débarrasser de cette phobie de la mort.

L’effet de la reine rouge

En fait, c’est la faute des autres. Si je cours autant et que je n’avance pas, c’est parce que les autres courent aussi !

Mais cela Alice au pays merveilles le savait déjà… En 1973, le biologiste hollandais Leigh Van Valen a nommé ce phénomène « l’effet de la reine rouge », en s’inspirant du roman de Lewis Caroll. De l’autre côté du miroir, Alice rencontre la Reine Rouge qui court mais fait du surplace : « dans mon pays il faut courir sans arrêt pour rester au même endroit comme si on devait remonter à l’envers un tapis roulant ».

Selon notre biologiste, cette référence au tapis roulant de la reine rouge, décrit bien ce qui nous arrive à nous tous qui éprouvons cette désagréable sensation de courir dans le vide : c’est l’évolution biologique ! « Évoluer ne veut pas dire avancer tout seul pour le vivant puisque les autres vivants et le milieu avancent eux aussi en même temps. Tout change à la fois ». Évidemment, si tout avance en même temps, on peut vite se convaincre qu’on avance pas… Pensez au train d’en face qui avance en même temps que le vôtre.

 

Finalement, autant s’arrêter de courir, s’asseoir sur un banc, afin de laisser le papillon se poser sur votre épaule plutôt que d’essayer de l’attraper, comme dit le proverbe. Si l’on se met à courir, le bonheur aussi, et le tapis roulant se met en marche.

« La route est un tapis roulant peint en noir qui se met en marche dès qu’on appuie sur le démarreur de la voiture » – François Cavanna

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  • ben si on SUPPOSE qu’une avancée technologique conduit à une augmentation de la productivité , c’est un paradoxe mais si on ne le fait pas.. en réalité nous passons de plus en plus de temps à consommer la richesse nous « investissons  » pour » jouer ». le quantité de travail à fournir pour assurer nos besoins vitaux est peu compressible… donc on stagne…

    si il y a un paradoxe mais je dirais plutôt une forme d’hypocrisie c’est de prétendre chérir le fond plutôt que la forme…

    non..nous sommes des êtres sociaux, nous faisons pareil que les autres mais un peu mieux..

    nous sommes la tribu primitive qui a inventé une arme plus efficace pour chasser et qui avec le temps dégagé passe son temps à soigner son apparence..le ventre est plein..

    les besoins sont comblés, un loisir en remplace un autre..il ne s’ajoute pas..
    le moteur de la croissance serait du temps de vie humain…à occuper..

    donc prolonger la vie en bonne santé..dans les pays développés ça va de soi..

    pourquoi vouloir de la croissance? c’ets aussi con que de vouloir de la décroissance…

    le fait est que si nus regardons notre vie aujourd’hui.. sans spéculer sur notre déclin , nous avons comme on dit TOUT pour être heureux.. ce qui plombe les jeunes n’est pas la peur de crever de faim, c’est la peur d’etre différent .
    mais bon je n’ai pas réfléchi à ça..

    ce qui m’ennuie c’est de consider un truc qu’on voit et de dire que c’est un paradoxe..

  • « sportif compulsif sur tapis roulant, qui court mais n’avance plus.  »
    Eh banane, va voir les parisiens sur les escalators du métro ou les tapis roulants de Roissy CDG, et tu sauras comment avancer!
    ça me rappelle le sketch de Pierre Dac et Francis Blanche:
    LE SAR RABINDRANATH DUVAL
    « Quel est son avenir?
    – Monsieur a son avenir devant lui, mais il l’aura dans le dos chaque fois qu’il fera demi-tour. »

    Pour le tapis roulant, c’est pareil!

  • et nos merveilleux zélus , c’est pas sur un tapis qu’ils sont , c’est sur un nuage ; ils font conneries sur conneries , s’enrichissent sur notre dos , et continuent de planer à défaut de rouler pour la France ;

    • Ils feraient bien de trouver fissa des parachutes, car vu leur peu d’envergure, ils ne vont pas planer longtemps, surtout sur les nuages! Pour l’instant ils sont encore dans les nuages et ils n’ont même pas la qualif « vol aux instruments »! Tout ça va mal finir! ( pour eux, pour nous ….. ) CPEF

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