L’agriculture cellulaire, c’est l’avenir… sauf en France ?

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Le danger est que les Français se retrouvent à consommer des produits fabriqués ailleurs et que la France rate cette opportunité de compétitivité qu’offre le développement des protéines alternatives avec l’agriculture cellulaire.

Un entretien avec la directrice de l’association Agriculture Cellulaire France, Nathalie Rolland, réalisé par Constance Péruchot pour Contrepoints.

Dans un essai datant de 1931, Winston Churchill parlait de la nécessité d’échapper à l’absurdité de devoir élever un poulet entier, pour produire uniquement la partie qui sera mangée. Déjà, la classe politique s’intéressait à notre assiette et son futur.

Depuis quelques années, l’élucubration de Churchill ne semble plus si fantaisiste. En 2013, les futurs fondateurs de Mosa Meat présentaient au monde le premier steak haché cultivé en laboratoire. La méthode consiste, dans les grandes lignes, à prélever un petit échantillon de tissu musculaire sur un animal pour isoler une cellule musculaire et la faire développer dans un milieu adapté afin d’obtenir des fibres musculaires et enfin, du tissu musculaire qui sera la base de la viande cultivée.

Une première mondiale suivie par de nombreuses innovations issue de l’agriculture cellulaire : poulet (Super Meat, Future Meat Technologies), lait (Perfect Day), blanc d’œuf (Clara Foods), porc (New Age Meats, Higher Steaks, Meatable). Aujourd’hui, la recherche et développement arrivent à un point de maîtrise qui rapproche de plus en plus ces produits de nos rayons de supermarché.

Début décembre, Singapour a été le premier État à autoriser la mise sur le marché des produits Eat Just Inc., issus de l’agriculture cellulaire. Pour les entreprises du secteur, il s’agit du premier pas vers un développement massif de l’échelle de production. Progrès sanitaire, éthique et potentiellement environnemental, l’agriculture cellulaire suscite de vives réactions de la part de certaines personnalités politiques, dont le ministre français de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Dans un tweet, Julien Denormandie a déclaré sa défiance envers la technologie de l’agriculture cellulaire, en concluant « Comptez sur moi pour qu’en France, la viande reste naturelle et jamais artificielle ! »

Nous avons souhaité interroger la directrice de l’association Agriculture Cellulaire France, Nathalie Rolland, à propos de cette réaction ainsi que des perspectives du secteur en France. Créée en 2019, Agriculture Cellulaire France a pour mission d’informer, alimenter la réflexion autour de l’agriculture cellulaire et encourager la recherche. L’un des défis principaux de l’association est d’accompagner les décideurs publics dans leur connaissance du secteur.

C : Nathalie, quel pourrait être l’impact de la prise de position de Julien Denormandie pour le marché de l’agriculture cellulaire en France ?

Nathalie Rolland : Le tweet de M. Denormandie est une réaction personnelle aux événements récents d’autorisation de commercialisation de la viande cultivée à Singapour, qui n’engage la France ni dans le présent ni dans l’avenir.

L’autorisation d’un nouvel aliment est une décision prise au niveau européen. Des individus, décideurs et organisations souhaitent que le domaine de l’agriculture cellulaire se développe en France. Il nous semble important que les consommateurs qui souhaitent se tourner vers les produits de l’agriculture cellulaire puissent le faire.

Le danger est que les Français se retrouvent à consommer des produits fabriqués ailleurs et que la France rate cette opportunité de compétitivité qu’offre le développement des protéines alternatives, domaine sur lequel notre pays a toutes les capacités de se positionner en leader.

C : Dans certains pays, l’agriculture cellulaire est en effet soutenue par les gouvernements. En Israël, Benyamin Netanyahu a visité il y a quelques jours les laboratoires de l’entreprise Aleph Farms, qui développe des steaks cultivés. C’est avec enthousiasme et même émotion que le Premier ministre a exprimé son soutien à cette innovation qui « change la réalité humaine », selon ses termes.

Qu’attend l’association Agriculture Cellulaire France du gouvernement français?

Nathalie Rolland : Nous pensons que le gouvernement français doit soutenir le développement de ce domaine afin d’aider à résoudre les problèmes posés par l’élevage industriel. Ces produits sont développés pour être meilleurs pour l’environnement, la santé et le bien-être des animaux. Ils devraient produire moins de gaz à effet de serre si des énergies propres sont utilisées, demander beaucoup moins de terres et d’eau, moins polluer l’eau, lutter contre la déforestation et ainsi préserver les habitats naturels.

En plus de demander moins de ressources naturelles, ces produits aideront à lutter contre l’antibiorésistance et la propagation de maladies zoonotiques.

Enfin, aucun animal ne devra être tué dans le développement de ces produits. C’est pourquoi d’autres gouvernements soutiennent leur développement, comme par exemple le gouvernement flamand qui a octroyé une subvention de 3,6 millions d’euros à la recherche sur le développement de cellules de graisse. Plusieurs projets ont également reçu des soutiens financiers de l’Union européenne (ex : Meat4All, CCMeat, Cultured Beef, etc.).

C : Où en est la recherche au niveau mondial dans le domaine de l’AC ?

Nathalie Rolland : Il y a de plus en plus de projets de recherche financés par des gouvernements et des ONG. Nous pouvons donc dire que la recherche avance. En Allemagne, l’université technique de Munich est en train de mettre en place une chaire sur l’agriculture cellulaire.

Cependant, la recherche sur ce sujet est encore sous-développée, ainsi que ses financements. Côté français, nous ne connaissons aucun projet de recherche publique sur le sujet et nous déplorons cette situation. Il ne faudrait pas que la France prenne trop de retard sur le sujet.

C : Les réticences politiques à l’égard de l’agriculture cellulaire sont en partie liées à ses conséquences sur la filière viande en France et ses éleveurs. Vers quel modèle se dirige-t-on ?

Nathalie Rolland : Il est difficile d’estimer les transformations du marché de la viande en raison de l’agriculture cellulaire. Le développement de l’agriculture cellulaire pourrait évoluer vers un petit marché de niche avec peu d’implications pour le marché de la viande. Ce domaine pourrait aussi représenter une partie significative de ce marché dans quelques années comme le suggèrent certaines études (35 % du marché en 2040).

Nous pensons que ces produits mettront encore du temps à arriver sur le marché. Ce que nous espérons est que l’agriculture cellulaire remplacera une partie significative de la production industrielle de produits animaux pour que se réalisent ses bénéfices potentiels sur l’environnement, notre santé et les animaux.

L’élevage conventionnel continuera à exister, et nous espérons que les éleveurs pourront retourner à un élevage plus traditionnel et qualitatif. Certains chercheurs estiment que l’agriculture cellulaire peut être compatible avec le maintien d’une production locale, et offrir des opportunités aux éleveurs.

Il est par exemple possible d’envisager un scénario dans lequel des animaux (à la campagne ou dans des fermes urbaines respectueuses des animaux) serviraient de donneurs vivants de cellules souches pour la production de la viande.

De manière générale, on peut s’attendre à ce que les éleveurs continuent d’adresser la demande des consommateurs privilégiant les produits animaux conventionnels et que l’agriculture cellulaire aidera à répondre à une très forte demande mondiale en produits animaux.

Retrouvez toutes les informations sur l’association Agriculture Cellulaire France sur leur site : https://agriculturecellulaire.fr/

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