Dissipons le malentendu autour du revenu universel

Portrait de Milton Friedman, Wikipedia.

Quels que soient les malentendus autour du revenu minimum et de l’impôt négatif, l’idée est neuve et serait efficace : elle rassurerait les peuples, elle accompagnerait le progrès économique, elle affaiblirait le discours populiste.

Par Guy Sorman.

Dissipons le malentendu autour du revenu universel
Portrait de Milton Friedman, Wikipedia.

En politique, les idées neuves sont rares : pour peu que l’on relise les Anciens, Cicéron ou Polybe, il semble que tout a été dit. Ou presque. Ces temps-ci, le débat démocratique est, à juste titre, hanté par une préoccupation nouvelle : comment rendre acceptables à tous les effets accélérés de la mondialisation des échanges ? La croissance économique a toujours été fondée sur la destruction créatrice : des activités périmées disparaissent, de nouvelles plus performantes surgissent.

Dans ce processus, des hommes et des femmes sont pris en étau, entre deux emplois : à leur attention furent créées les allocations chômage et les primes à la formation continue. Le cycle s’accélère, ce qui amplifie l’anxiété, fondée ou infondée, face à un avenir que l’on ne connaît pas. L’opinion publique, en général, attribue à la mondialisation seule, cette amplitude de la destruction créatrice. À tort.

Les échanges internationaux ajoutent à l’incertitude, mais la cause première de la destruction créatrice reste le progrès technique. La mondialisation, si elle est réelle, vient en second, mais elle est première comme bouc émissaire : d’où les mouvements populistes qui laissent croire, à tort, que la fermeture des frontières, le protectionnisme, restaureront le plein emploi.

À cette anxiété, les économistes répondent de manière globale : l’innovation et les échanges améliorent l’économie, globalement, en moyenne. Mais nul ne vit en moyenne, ni globalement : chacun s’attache évidemment à sa situation personnelle. Si elle se dégrade, l’amélioration globale de l’économie n’est pas rassurante en soi. S’ajoute à l’anxiété, justifiée ou non, l’effet d’asymétrie perpétué par les médias.

L’impôt négatif sur le revenu

Une entreprise ancienne qui ferme fait la Une, car c’est spectaculaire. Une autre qui ouvre passe inaperçue, car nul ne sait où elle se trouve ni si son avenir est prometteur. La création de Microsoft ou de Zara passa inaperçue en leur temps. La solution la moins mauvaise à cette distorsion entre perception individuelle et croissance globale, celle qui rendrait acceptables la mondialisation et le progrès technique sans déstabiliser les employés menacés, serait ce que l’on appelle ordinairement le revenu minimum universel ou, en termes plus techniques, l’impôt négatif sur le revenu.

Le revenu minimum universel est facile à énoncer : la collectivité nationale garantit à chacun en tout temps, qu’il soit riche ou pauvre, actif ou chômeur, un revenu qui permette de vivre décemment. Le montant, qui peut varier selon la situation de famille, est fixé annuellement par le gouvernement ; il doit être évidemment compatible avec les ressources publiques. Une manière pratique de distribuer ce revenu minimum est de créer un impôt négatif. Chacun déclare son revenu, quel qu’il soit : ceux qui tombent au-dessous d’un certain seuil, celui de la dignité, perçoivent une somme qui les remonte au niveau minimum.

Ceux qui sont au-dessus du minimum paient un impôt progressif sur le revenu. Mais, et c’est là que tout se complique, le revenu minimum n’est compatible avec l’équilibre des finances publiques qu’à condition de remplacer toutes les aides sociales actuellement existantes.

Ce qui ferait perdre à certains des allocations spécifiques et réduirait énormément les pouvoirs de l’État, qui ne serait plus en mesure de créer des clientèles attitrées. De plus, la philosophie du revenu minimum est profondément libérale puisqu’elle suppose qu’une fois le revenu minimum alloué, chacun en fera l’usage qui lui convient, moral ou immoral, socialement utile ou inutile ; cette réforme reposerait entièrement sur la responsabilité personnelle.

On ne sait pas qui a conçu cette idée de revenu minimum. Milton Friedman, dans les années 1970, s’en fit l’avocat, mais il n’en est pas le créateur. J’ai moi-même soutenu ce projet en France dans les années 1990, sans plus de succès que Friedman aux États-Unis. L’idée est donc neuve, dans la mesure où elle n’a jamais été mise en œuvre. Mais on sent, en ce moment, comme un frémissement.

La Finlande expérimente une expérience de revenu minimum, mais sur un échantillon trop restreint de deux mille personnes. La Corée du Sud l’envisage. Les socialistes français le proposent mais, absurdement, en ajoutant le revenu minimum aux allocations existantes, ce qui est financièrement impossible et philosophiquement incohérent. Au sommet des vanités qui vient de se tenir à Davos, le revenu minimum a hanté les débats comme rempart contre le populisme.

Malheureusement, à Davos et ailleurs, on a retenu avant tout les aspects techniques et financiers du revenu minimum sans souligner la révolution intellectuelle qui l’accompagne : la neutralité sociale de l’État et le remplacement de la tutelle bureaucratique par la responsabilité personnelle. Raisons pour lesquelles Milton Friedman soutenait le revenu minimum, seule politique sociale, selon lui, compatible avec un ordre libéral.

Quels que soient les malentendus autour du revenu minimum et de l’impôt négatif, l’idée est neuve et serait efficace : elle rassurerait les peuples, elle accompagnerait le progrès économique, elle améliorerait l’offre politique des partis d’inspiration libérale, voire social-démocrate, elle affaiblirait le discours populiste. Le revenu minimum est, pour paraphraser Luigi Pirandello, un personnage en quête d’auteur.

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