Expérimentation du revenu universel en Finlande

Helsinki-Mariano Mantel(CC BY-NC 2.0)

La Finlande va-t-elle servir de modèle pour les autres pays européens ?

Par Guy Sorman

Helsinki-Mariano Mantel(CC BY-NC 2.0)
Helsinki-Mariano Mantel(CC BY-NC 2.0)

 

Les politiciens de profession sont devenus très ennuyeux, ce qui explique l’émergence, dans toutes les démocraties occidentales, de partis rebelles : Ciudadanos en Espagne, Le Front national en France, le Tea Party, Parti du Thé aux États-Unis, les Indépendantistes catalans ou écossais… Il faut comprendre les électeurs : ils s’ennuient à subir les mêmes ritournelles, à droite et à gauche. La politique, dès l’instant où elle est devenue un spectacle, exige du nouveau. Mais pas seulement pour des raisons superficielles : les vieux programmes incessamment recyclés n’apportent pas de solution à des situations pénibles, durables, parfois héréditaires, comme le chômage des jeunes non qualifiés ou la dépendance excessive de certaines strates de la population envers les aides publiques. Il en va de même face à l’immigration, où les discours symétriques et opposés de la mondialisation ou du nationalisme ne se traduisent en rien par des effets pratiques : les migrants, en dernière analyse, décident seuls de leurs mouvements.

Ce ne sont pourtant pas les idées qui manquent, conçues et affinées par les économistes et sociologues dans les Universités, les Laboratoires, les Fondations et les études et ouvrages publiés. Mais tout se passe comme si les politiciens ne lisaient rien, ne consultaient aucun expert en dehors de leurs conseillers en marketing et fabricants de slogans usés. Ce qui rend d’autant plus stimulante une innovation fondamentale, que la Finlande s’apprête à expérimenter : le revenu minimum universel, nommé souvent par les économistes Impôt négatif sur le revenu.

Le concept est ancien : on l’attribue souvent à Milton Friedman qui l’a défendu avec ardeur et talent dans les années 1980. Mais la proposition était déjà disponible sur le marché des idées, de père inconnu. Dans le projet finnois qui devrait être mis en œuvre cette année, chaque citoyen adulte, quel que soit son revenu et sa situation, recevrait une allocation mensuelle de l’ordre de 800 euros. Chacun serait libre d’utiliser cette somme à sa guise, considérant que tout individu, pauvre ou riche, est responsable de son destin : s’il consacre son allocation mensuelle à acheter de la vodka, c’est son choix et l’État ne doit pas s’en mêler.

Cette allocation implique, en contrepartie, la suppression de la plupart ou de toutes les aides sociales accordées jusqu’ici par l’État, sous condition de revenus et affectées obligatoirement à une destination spécifique, comme l’aide au logement, à la scolarisation des enfants, à l’isolation de votre logement, etc. La suppression des anciennes aides conditionnelles devrait dégager des ressources publiques suffisantes pour financer le revenu garanti universel : ce serait un jeu financier à somme nulle. La bureaucratie qui actuellement gère les aides sociales n’aurait plus raison d’être, elle disparaîtrait. Il ne serait plus nécessaire de solliciter quelque aide que ce soit, de remplir un dossier et au bureaucrate compétent d’examiner ce dossier et de décider d’aider ou non le solliciteur.

Le revenu garanti automatique devrait desserrer l’étreinte de la bureaucratie publique sur les citoyens, inversant un siècle de socialisation par le haut. En pratique, chaque citoyen devra remplir une déclaration d’impôts, recevoir automatiquement son allocation mensuelle, quel que soit son revenu, et réintégrer, dans son revenu taxable le montant de l’allocation. Les plus modestes qui ne payent pas d’impôt sur le revenu conserveraient donc l’intégralité de l’allocation et les autres en restitueraient une partie, ce qui, de fait, introduit une certaine progressivité dans l’allocation.

Le diable se cachant dans les détails, on ne sait pas encore, en Finlande, à quel seuil de revenus l’allocation universelle pourrait ou non être taxée ; on ne sait pas encore si cette allocation remplacerait toutes les aides sociales existantes ou si certaines seraient maintenues comme, par exemple, des aides aux handicapés.

Fait remarquable, extraordinaire, tous les grands partis finnois approuvent cette initiative : elle n’est ni de gauche ni de droite. À gauche, on peut se rassurer en caractérisant l’aide généralisée de l’État à tous comme une forme achevée de socialisme universel. À droite, on peut y voir un recul sans précédent du contrôle de la bureaucratie sur les citoyens, une extension de la liberté du choix, une restitution, sans condition, aux citoyens d’une partie de leurs impôts.

Le gouvernement finnois en attend des effets bénéfiques sur l’emploi et la croissance : un jeune ou moins jeune peu qualifié acceptera plus volontiers un emploi médiocrement rémunéré, sachant que par ailleurs il continuera à percevoir son allocation universelle. Par symétrie, l’employeur hésitera moins à recruter ou licencier, l’allocation universelle jouant le rôle d’amortisseur social. Comme la richesse nationale est fonction du nombre de personnes actives, la Finlande en espère un sursaut de croissance. L’allocation pourra, le cas échéant, régler le flux migratoire selon que le gouvernement décide ou non de l’attribuer seulement aux citoyens et résidents légaux.

Au total, ce projet est tellement simple et apolitique que l’on se demande pourquoi il n’a jamais été appliqué, alors même que la procédure est vantée par les économistes depuis cinquante ans. Il faut envisager que la classe politique et bureaucratique craint d’innover et plus encore de perdre une partie de son influence sur la société : l’abandon des aides sociales spécifiques ne permettra plus d’acheter des voix électorales. Si l’expérience finlandaise est convaincante, toute l’Europe suivra1, exactement lorsqu’au début des années 1980, le monétarisme américain s’est imposé, jugulant l’inflation, et que les privatisations, inventées en Grande-Bretagne, se sont universalisées. Un jour prochain, on parlera peut-être d’un modèle finlandais, ce qui rendra la politique ordinaire moins ennuyeuse, l’État moins pesant, les citoyens plus responsables.

Sur le web

  1. Le projet de votation en Suisse, instaurant un minimum garanti pour tous, est une caricature du projet finnois : le montant élevé inciterait à ne plus travailler du tout et ne pourrait pas être financé, car il n’envisage pas d’élimination des programmes sociaux existants.