Inquiétante montée des atteintes à la liberté dans le monde

Prison (Crédits Jrm Llvr, licence Creative Commons)

Trump, crises des migrants, montée des nationalismes : partout dans le monde, la liberté semble reculer face aux coups de boutoir de ses nouveaux ennemis. Elle est pourtant plus nécessaire que jamais ! Le point de vue de Pascal Salin.

Par Pascal Salin.

Inquiétante montée des atteintes à la liberté dans le monde
Prison (Crédits Jrm Llvr, licence Creative Commons)

Il semble qu’il y ait actuellement, non seulement en France, mais dans la plupart des pays, une adhésion croissante de l’opinion publique et des politiciens aux idées hostiles à la liberté des échanges et au libre mouvement des hommes entre pays. Ainsi, Donald Trump souhaite établir des barrières protectionnistes vis-à-vis de la Chine et il demande aux firmes de production automobiles de relocaliser leurs unités de production aux États-Unis.

L’OMC a refusé à la Chine le statut d’économie de marché qui aurait permis une plus grande libéralisation des échanges entre ce pays et les autres pays, tandis que l’Union européenne cherche à mettre en place des mesures de protection pour réagir à des pratiques de dumping supposées de la Chine. Par ailleurs, la liberté de se déplacer au sein de l’espace Schengen est de plus en plus mise en cause.

Cette évolution des opinions est probablement liée aux circonstances : ainsi, on croit bien souvent, alors qu’on se trouve dans une conjoncture de faible croissance, que les importations de biens constituent une concurrence nuisible pour le développement des activités d’un pays et que la liberté de se déplacer permet à des étrangers de venir prendre la place des travailleurs nationaux (et qu’elle peut, par ailleurs, favoriser l’entrée de terroristes dans le territoire national). Compte tenu de l’importance de ces phénomènes, il n’est pas inutile de s’interroger sur les justifications de ces positions hostiles à la liberté.

Indispensable principe de l’échange

En ce qui concerne l’échange des biens et services, il convient évidemment tout d’abord de rappeler un principe indiscutable (ou qui devrait être considéré comme tel unanimement), à savoir ce que l’on peut appeler le principe de l’échange. Il consiste à souligner que, si deux personnes (ou deux groupes de personnes) échangent librement, c’est nécessairement parce qu’elles y trouvent toutes deux un avantage, sinon elles n’échangeraient pas (puisqu’elles sont libres d’échanger ou de ne pas échanger).

Le gain obtenu par chacun dans l’échange est d’ordre subjectif : si l’on vend un bien qu’on a produit (ou ses services de travail) pour obtenir un autre bien (ou d’autres services de travail), c’est nécessairement parce qu’on estime que ce qu’on acquiert est plus utile que ce dont on se prive en le remettant à autrui.

Or, la valeur marchande (le prix) de ce que l’on vend est égale à la valeur marchande de ce qu’on achète. Mais ce fait objectif ne devrait pas conduire à ignorer que la valeur subjective de ce qu’on achète est supérieure à la valeur subjective de ce qu’on vend, ce qui signifie que les statisticiens sont incapables de mesurer le gain de l’échange.

Principe universel et éternel du choix rationnel

Le principe de l’échange est une conséquence logique de l’idée selon laquelle les échangistes sont capables de faire des choix rationnels et en tant que tel il constitue un principe universel et éternel.

Il reste évidemment vrai si l’échange a lieu entre des personnes situées sur des territoires nationaux différents, c’est-à-dire si l’échange est appelé un échange international. La théorie de l’échange international – que l’on peut considérer comme une simple application du principe de l’échange – a démontré depuis longtemps que chaque pays1 a intérêt à se spécialiser dans les productions pour lesquelles il a un avantage relatif (c’est-à-dire qu’il achète les biens qui devraient être payés plus cher s’ils étaient produits à l’intérieur du pays et qu’il vend ceux qui sont « compétitifs » par rapport aux produits étrangers).

Le rôle bénéfique de la concurrence

À cette idée traditionnelle selon laquelle il existe un gain dû à l’échange international grâce à la spécialisation qu’elle permet, il convient d’ajouter une autre source de gain trop souvent ignorée.

La liberté des échanges entre pays peut s’interpréter comme une situation de concurrence internationale dans la mesure où l’on peut précisément définir la concurrence comme une situation où il y a libre entrée sur un marché. Or, la concurrence joue un rôle très important, à savoir qu’elle incite les producteurs à faire mieux que les autres et c’est pourquoi Friedrich Hayek la définissait comme un « processus de découverte »2.

Ce que nous venons de rappeler à propos du principe de l’échange doit logiquement conduire à la proposition suivante : grâce à l’échange international, les résidents d’un pays obtiennent un gain car la valeur (subjective) de ce qu’ils achètent – et qu’on appelle en l’occurrence des importations – est nécessairement supérieure à la valeur (subjective) de ce qu’ils vendent – et qu’on appelle des exportations.

Fausseté du protectionnisme

Or il est très curieux de constater qu’il existe une idée – malheureusement dominante – selon laquelle il est souhaitable d’exporter le plus possible et d’importer le moins possible. Or, logiquement, ce sont les importations qui sont désirées, puisque le gain de l’échange provient de la valeur (subjective) de ce qui est acheté. Ce n’est pas parce qu’on utilise un mot différent – importations et exportations au lieu d’achats et de ventes – que la réalité est modifiée.

Dans la mesure où, répétons-le, le principe de l’échange est universel et éternel, toute idée qui lui est contraire est nécessairement fausse. Tel est le cas pour l’idée selon laquelle il convient d’obtenir un excédent commercial ou de diminuer le plus possible les importations. En d’autres termes, le protectionnisme constitue une idée nécessairement erronée, mais aussi nuisible puisqu’elle empêche les individus d’un pays d’obtenir le maximum de satisfactions. Le principe de l’échange est tellement vrai qu’on devrait admettre qu’un pays soit libre-échangiste même si ses partenaires ne le sont pas.

La fausse piste du dumping

Comme l’a écrit il y a bien longtemps Joan Robinson ce n’est pas parce que certains pays ont des rochers dans leurs ports que l’on doit mettre des rochers dans ses propres ports : en d’autres termes, ce n’est pas parce que les gouvernements étrangers font la bêtise de pratiquer des politiques protectionnistes que l’on doit faire les mêmes bêtises.

On pourrait appliquer ces remarques au cas des mesures anti-dumping que l’union européenne envisage d’appliquer en particulier à l’égard de la Chine. Remarquons tout d’abord qu’il n’est pas facile de déterminer si un pays étranger pratique effectivement le dumping (c’est-à-dire un comportement qui consiste – pour un vendeur ou pour un gouvernement – à faire en sorte que les prix de vente à l’exportation soient inférieurs aux prix intérieurs, afin de conquérir des marchés).

Ne devrait-on pas pourtant faire le raisonnement suivant : si un pays avec lequel on échange fait du dumping, on devrait être satisfait d’en profiter. Cela signifie en effet que l’on peut se procurer les biens que l’on désire à un moindre coût et qu’on est ainsi en quelque sorte subventionné par un pays étranger ?

Certes, il faut le reconnaître, les producteurs d’un pays supportent un coût du fait du dumping pratiqué par un pays étranger, mais on peut cependant analyser l’existence d’un dumping sur certains biens comme une simple modification des conditions de la spécialisation internationale.

Illogique protectionnisme

Il est en tout cas légitime de se demander comment il peut se faire qu’il existe un attrait aussi généralisé des idées protectionnistes, alors qu’elles sont tellement contraires à la logique de l’action humaine. Il y a peut-être tout d’abord une réaction purement épidermique consistant à penser que les exportations signifient que les producteurs nationaux sont appréciés à l’étranger, alors que les importations seraient un révélateur de la mauvaise qualité de la production nationale.

Mais cette réaction ignore tout simplement l’idée de base de la théorie de la spécialisation internationale : si l’on exporte certains biens c’est parce qu’on est relativement plus efficace dans la production de ces biens et les exportations existent parce que, en contrepartie, il y a des importations… Mais l’opinion habituelle provient probablement surtout de la domination très regrettable d’une théorie totalement fausse, la théorie keynésienne.

Il n’y a pas lieu ici de débattre en détail des défauts de la théorie keynésienne. Comme on le sait bien, cette théorie se focalise sur ce qu’elle appelle la demande globale. Elle considère que, pour diminuer le chômage et accroître l’activité économique, il faut augmenter la demande globale.

Or, on peut démontrer qu’il n’y a jamais d’insuffisance de la demande globale et qu’il est impossible d’accroître la demande globale, par exemple en augmentant le déficit du budget public ou en provoquant une variation dite positive de la balance commerciale. Il est par ailleurs vain de penser qu’il est possible de faire varier le solde de la balance commerciale, par exemple par des mesures protectionnistes.

En effet, la balance commerciale est en particulier le reflet des choix inter-temporels des individus, c’est-à-dire qu’elle est la contrepartie des mouvements de capitaux. Les mesures protectionnistes ne changent pas ces préférences inter-temporelles de telle sorte que, si on arrive par exemple à diminuer les importations, il en résulte une même diminution des exportations : on réduit le niveau des échanges internationaux sans modifier le solde commercial3.

Il est donc non seulement vain, mais dangereux de croire que l’on peut stimuler l’activité économique grâce au protectionnisme et il y a donc de quoi s’inquiéter devant la montée des idées protectionnistes à travers le monde. En ce qui concerne la France, il devrait être évident que le chômage et la faible croissance sont dus aux excès de fiscalité et de réglementations qui détruisent les incitations productives. On ne restaure évidemment pas ces incitations en réduisant les échanges internationaux.

Il serait évidemment difficile de traiter de manière exhaustive le problème des flux migratoires dans le cadre nécessairement restreint du présent texte. Il nous semble tout d’abord indispensable de défendre le principe de la liberté de circulation. Mais la liberté n’est jamais absolue, elle est limitée par le respect des droits d’autrui. Or, les difficultés liées aux problèmes actuels viennent en grande partie du fait que l’État s’est substitué aux citoyens pour décider de ces limites.

Au lieu de laisser les citoyens décider s’ils souhaitent entrer en contact avec tel ou tel migrant, lui louer un logement, lui proposer un travail, c’est l’État qui non seulement décide, mais même qui souvent subventionne l’entrée de migrants. Lorsque l’opinion commence à réagir contre une immigration considérée comme trop importante, c’est à la liberté de circulation elle-même qu’on apporte des restrictions au lieu de désétatiser les processus de décision. Il y a là aussi un risque important pour la liberté.

  1.  Au lieu de dire qu’un pays a intérêt à faire telle ou telle chose, on devrait plutôt dire que les habitants d’un pays y ont intérêt. Un pays, par lui-même, ne pense pas et n’agit pas. Seuls les individus agissent et pensent. Mais pour faire plus court nous nous permettons de parler d’un pays au lieu de parler de ses habitants.
  2. À propos de ces différents thèmes on  peut se reporter à notre ouvrage, Concurrence et liberté des échanges, Nice, Libréchange, 2014.
  3.  Nous analysons en détail tous ces problèmes dans notre ouvrage récent, Les systèmes monétaires – Des besoins individuels aux réalités internationales, Paris, éditions Odile Jacob, 2016.