Prévoir, c’est se tromper

Boule de cristal By: Chez Pitch - CC BY 2.0

Faire des prévisions, c’est toujours risqué et on se trompe souvent.

 Par Philippe Bilger.

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Boule de cristal By: Chez PitchCC BY 2.0

Les prévisions, surtout politiques, manquent assez généralement leur cible, le futur qu’elles prétendent annoncer.

Les prévisions échouent presque toujours

Je ne parle pas de celles qui, banales, sortent de la bouche des amateurs, du commun des mortels, des citoyens quand ils s’aventurent, dans la quotidienneté, à anticiper et à jouer les devins. Pour devancer les critiques, j’avoue volontiers que je m’étais trompé sur François Hollande dont la nouvelle candidature me paraissait probable et sur Alain Juppé en attachant trop d’importance, comme lui, aux intentions de vote mais que je ne m’étais pas mépris sur le possible rejet de Nicolas Sarkozy. Il y a des lucidités irriguées par l’hostilité.

J’évoque encore moins, dans un registre plus ludique, les prévisions des commentateurs, lors du déroulement des compétitions sportives, notamment pour le football. Elles constituent au moins la moitié de leurs échanges trop bavards et on peut être à peu près sûr que les actions suivantes et même le résultat final démentiront leurs hasardeuses prospectives.

Sur un plan politique il y a des personnalités qui ont une incoercible propension à l’erreur, analystes, professionnels de la chose publique, journalistes. À tel point qu’on peut sans aucun risque les contredire pour se rapprocher davantage de la vérité.

Pourquoi prévoir c’est se tromper

Il est facile de comprendre pourquoi en général prévoir, c’est se tromper.

C’est formuler un jugement imprégné de fixité et, croit-on, de rationalité au sujet pourtant d’un univers évolutif, instable, construit et détruit à chaque seconde par la venue d’événements surgissant sans ordre ni cohérence et de comportements humains égarant souvent toutes les attentes. C’est se persuader que l’avenir sortira du présent comme une conséquence nécessaire ou au moins probable. C’est imaginer, en réalité, que nos désirs modèleront demain et que le futur aura l’élégance de s’accorder avec nos préférences, nos interprétations.

Ils sont légion, ceux qui, emplis d’une aura indiscutable et pas loin de se prendre pour des phares, pataugent dans le présent au point de se rendre ridicules avec leur vision de l’avenir. On les connaît tous, qu’ils aient été péremptoires ponctuellement ou acharnés globalement à errer.

Qu’on songe par exemple à Bernard-Henri Lévy, Alain Minc, Jean-Pierre Raffarin, François Baroin, même François Hollande totalement contredit par la primaire de la droite et du centre et par le succès éclatant de François Fillon (« Un président ne devrait pas dire ça ! »).

Puis, surtout, par la résolution farouche d’Emmanuel Macron dont le président de la République prévoyait qu’il ne se présenterait pas en 2017. Erreur gravissime qui rendait son abandon quasiment obligatoire. Si, au lieu de prévoir, de se tromper et de tergiverser, il s’était lancé plus vite, plus tôt, nul doute qu’il aurait mis son subtil et atypique protégé – qui n’était pas « son obligé » – dans une position plus délicate (Le Point).

Prévoir, je le confirme, c’est se tromper. En même temps faudrait-il cesser de se livrer à ce petit jeu qui rend plaisante ou amère la vie politique selon qu’on pressent un vent qui tournera bien ou mal ? Évidemment non mais la mesure devrait interdire de s’y abandonner avec trop de délices. Prophètes à petites doses, plutôt.

Au demeurant peut-être ceux qui s’égarent ont-ils des excuses à faire valoir. Une prévision sort d’un esprit mais suppose que celui qui est dans nos pensées sera demain aussi remarquable ou médiocre qu’il l’est aujourd’hui.

L’avenir déjoue les prévisions

Les fossoyeurs anticipés de François Fillon étaient-ils à même de pressentir sa domination dans les joutes médiatiques ? Les adeptes d’Alain Juppé pouvaient-ils concevoir que, persuadé d’être déjà le gagnant, il serait si peu flamboyant et décisif dans ces exercices où François Fillon a fait la différence ? Et les partisans de Nicolas Sarkozy, inconditionnels comme au premier jour, étaient pardonnables puisque leur champion a révélé au contraire qu’il était usé, répétitif et non plus riche d’avenir mais gangrené de passé. Le retrait de François Hollande a surpris, à l’exception de quelques proches, parce qu’il s’opposait à tout ce que son attitude et ses manoeuvres avaient laissé entrevoir clairement de ses desseins.

Prévoir, c’est se tromper, soit, mais d’une certaine manière le futur trahit aussi et l’avenir se fait un malin plaisir de déjouer l’inévitable et de mettre de la surprise là où l’inéluctable domine. Le coupable, c’est aussi celui à qui on avait laissé toutes ses chances. Dans cette virtualité entre le présent et le futur, il a mis trop du sien qui ne pouvait précisément se prévoir.

Ce billet est né du drôle et étincelant billet de François Morel qui lui est vraiment un humoriste et qui s’est amusé à imaginer les jeux du hasard et de la politique jusqu’au surréalisme et même au délire (France Inter).

Pour Noël je vais faire preuve de plus d’indulgence à l’égard de notre minorité facilement identifiable de péremptoires du lendemain et en demander un peu pour moi s’il en reste.

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