Après l’attentat à Berlin, la gauche victime du terrorisme ?

La gauche n’a pas su faire face aux problèmes liés au terrorisme : cette incapacité est-elle en train de la faire disparaître de l’offre politique au profit de la droite et de l’extrême-droite ?

Par Frédéric Mas.

Après l’attentat à Berlin, la gauche victime du terrorisme ?
By: Rémi NoyonCC BY 2.0

Ce n’est un secret pour personne, la gauche est en crise, et son morcellement n’en finit pas, que ce soit au sein de son aile modérée comme de son aile radicale. Parmi les griefs qui lui sont régulièrement adressés, celui d’angélisme s’est transformé petit à petit en accusation de complaisance : aveuglement face à la crise des migrants, incompétence face au terrorisme qu’elle n’a su ni endiguer, ni prévenir et ambivalence face à l’extrémisme islamiste.

Le nouvel attentat tragique de Berlin est là pour en témoigner indirectement : les sarcasmes et les critiques à l’endroit de la communication institutionnelle et de l’angélisme des progressistes n’ont pas manqué sur les réseaux sociaux.

Devant la grave crise politique créée par l’afflux de migrants, la gauche modérée a choisi le court terme et la dissimulation, la gauche radicale la caricature et l’invective. Alors que les frontières du Royaume Uni se sont fermées dans la plus grande discrétion avec le brexit, le gouvernement a choisi de dispatcher à travers toute la France les migrants regroupés à Calais : solution qui durera sans doute le temps des élections, et qui aura pour effet de généraliser l’hostilité à l’encontre des nouveaux venus à la France entière.

À la gauche de la gauche, le discours s’est fait hystérique : toute prévention à l’endroit de l’accueil des migrants, ou même toute tentative de gestion de la crise qu’il a provoquée est accusée de racisme, de fascisme ou de xénophobie d’État.

Trois manquements

Face aux attentats à Paris, Nice ou Bruxelles, la réponse unique de la gauche de gouvernement fut l’État d’urgence, c’est-à-dire une mesure sans doute adaptée aux conflits conventionnels, mais totalement disproportionnée dans le cas d’un conflit contre cet ennemi insaisissable qu’est le terrorisme islamiste.

Quand la police s’est mise en grève pour protester contre sa mobilisation permanente et le manque de moyens mis à sa disposition pour endiguer la montée de la violence, la réponse de la hiérarchie et de son hiérarque en chef Cazeneuve fut catastrophique, bureaucratique, sans rapport avec la réalité de terrain.

Face à l’extrémisme islamiste, la gauche de gouvernement n’a jamais su sur quel pied danser, tandis que la gauche radicale s’est trouvée régulièrement aux côtés des pires ennemis de la liberté au nom de la convergence des luttes. Les raisons de cette cacophonie sont nombreuses, et on peut au moins en relever deux.

La première vient du fait que les pétromonarchies qui financent le terrorisme sont aussi officiellement nos alliées, et que les accuser de front de collusion avec les bouchers de l’État islamique est diplomatiquement assez délicat. La seconde tient au clientélisme communautaire qui rend nos élus à la fois très (trop) prudents et arrangeants avec les leaders religieux locaux pas toujours très démocrates.

Bien entendu, ces accusations, surtout portées contre la gauche de gouvernement, ont été relayées et amplifiées par la droite : celle-ci, bénéficiant du privilège d’être dans l’opposition, s’est empressée de dénoncer les manquements, d’en appeler à une lutte plus intense encore contre le terrorisme et la dégradation de l’autorité de l’État sans avoir à endosser la responsabilité de ses propos de matamore1. Seulement, au-delà des querelles du Landerneau politique, l’incapacité réelle ou supposée de la gauche à apporter sur ces sujets des réponses satisfaisantes aux yeux de ses propres électeurs est en train de l’enterrer politiquement.

L’électorat des diverses gauches se réduit de plus en plus aux centres-villes, tandis que les banlieues et les périphéries deviennent des bastions de la droite et de l’extrême-droite. Ainsi, même Emmanuel Macron, qui peut espérer faire un score honorable à la présidentielle, est handicapé par le fossé sociologique qui est en train de se creuser entre son électorat cible et le reste d’une population aux inquiétudes plus terre à terre. Comme le disait fort justement Eric Le Boucher : « Même s’il a des idées justes, expérimentales et modernes, pour convaincre les déprimés et les ghettoïsés, le macronisme ne peut pas s’en tenir à sa vision trop haute, à une sorte de méta-politique aussi bonne soit-elle sur l’état de nos démocraties et de nos économies. »

Au clivage traditionnel entre une droite parlementaire rassemblant le centre, les démocrates-chrétiens et les gaullistes et la social-démocratie est en train de se substituer un autre, né de cet échec, entre droite conservatrice libérale et populisme d’extrême droite. En d’autres termes, la gauche est en passe de devenir politiquement minoritaire, essentiellement parce qu’elle n’a pas compris les nouveaux enjeux charriés par la sécurité et le terrorisme. Ce n’est pas une bonne nouvelle.

  1. On notera également que la plupart des reproches faits à la gauche pourrait aisément être adressée à la droite…