Pour comprendre les inégalités, ne pas oublier les retraites !

Retraite-Ministère du travail-Creative common

La publication de l’étude actualisée de l’INSEE sur les inégalités de patrimoine doit être mise en perspective en tenant compte par exemple du critère des générations ou encore des droits acquis dans le cadre des régimes de retraite par répartition.

Par Nicolas Marques.
Un article de l’Institut économique Molinari.

Pour comprendre les inégalités, ne pas oublier les retraites !
Retraite-Ministère du travail-Creative common

L’INSEE a actualisé récemment son étude sur les inégalités de patrimoine. On y apprend qu’en 2015 les 10 % de ménages les mieux dotés en patrimoine brut possèdent au minimum 595.700 euros, alors que les 10 % les plus modestes en détiennent au maximum 4.300 euros, soit 139 fois moins. Le patrimoine reste un facteur d’inégalités, même si celles-ci se « réduisent légèrement ». Mais est-ce si simple ?

Un écart qui s’est réduit de 30% depuis 2010

Soulignons d’abord que l’écart entre les 10 % les mieux lotis et les 10 % les plus modestes s’est réduit de 30 % depuis 2010, époque à laquelle le ratio était de 205, et attelons-nous à l’essentiel. Comment les inégalités patrimoniales peuvent-elles être si grandes ? À titre de comparaison, les derniers chiffres de l’INSEE montrent que le revenu maximal des 10 % de ménages les plus modestes est 4,6 fois moins élevé que le revenu minimum des 10 % les plus aisés.

Les inégalités patrimoniales sont donc 30 fois plus importantes que les inégalités de revenus. Cet écart est saisissant s’agissant de notions qui interagissent. Une partie des différences patrimoniales s’explique par des différences de rémunérations. De même, les différences de patrimoine génèrent des différences de revenus.

Les trentenaires ont des rémunérations plus faibles

La première des explications réside dans les différences d’âge et de composition des ménages. Sans surprise, les moins de 30 ans ont 6 fois moins de patrimoine que les 60-69 ans. Il n’y a pas lieu d’y voir la trace d’une quelconque inégalité, mais la conséquence du « cycle de vie » théorisé par Franco Modigliani dans les année 1960.

Les trentenaires ont des rémunérations plus faibles que leurs aînés et n’ont pas encore eu le temps d’accumuler du capital. Tout le contraire de leurs parents ou grands-parents qui sont arrivés au fait de leur carrière et ont eu le temps d’épargner. Ajoutons à cela que l’INSEE mesure des inégalités patrimoniales entre ménages, c’est-à-dire dans certains cas entre des personnes seules ou en couple, ce qui ajoute des distorsions.

540 % du PIB

Mais l’essentiel est ailleurs. L’INSEE intègre dans son approche patrimoniale la valeur des biens accumulés, en additionnant les actifs financiers, immobiliers et professionnels. Cela représente au total 11.700 milliards d’euros fin 2014, soit 540 % du PIB, lorsqu’on raisonne en brut avant déduction des dettes des ménages. Mais ce calcul oublie les droits acquis au titre des régimes de retraite par répartition, qui ne sont pas comptabilisés par l’Institut. Pourtant les enjeux sont significatifs.

Le dernier chiffrage public de l’INSEE a montré que ces créances représentaient entre 320 % et 470 % du PIB. D’un point de vue économique, le patrimoine des ménages est donc sensiblement plus élevé et les calculs d’inégalités reposent sur une assiette incomplète. Pour s’en persuader, il suffit de regarder la situation d’un ménage de 60 ans.

L’INSEE considère que les 10 % les plus modestes ont au mieux 7.200 euros de patrimoine brut. Mais c’est sans compter les droits acquis dans les régimes de retraite par répartition. Une personne seule au minimum vieillesse touche de l’ordre de 600 euros par mois, soit une créance « implicite » sur les actifs de l’ordre de 180.000 euros.

Patrimoine investi en dette publique

Certes, on pourrait objecter que cette richesse dépend de recettes fiscales futures, les prestations ayant pour corollaire des charges et des impôts pesant sur la collectivité. Mais c’est aussi le cas pour le retraité fortuné ayant épargné dans une assurance-vie en « euros ».

Son patrimoine est investi en grande partie en dette publique. Sa valorisation dépend intimement de la capacité de l’État à prélever l’impôt. Vous avez encore un doute ? Considérons le cas d’une personne qui hésite entre conserver son épargne ou l’utiliser pour cotiser davantage en répartition en « rachetant des trimestres ». Dans le premier cas, l’INSEE considérera que son patrimoine sera plus élevé, dans le deuxième cas, il sera moins élevé. Est-ce économiquement fondé d’en extrapoler un changement dans les inégalités ?

Oublier les régimes par répartition brouille totalement l’analyse

Étudier les inégalités de patrimoine des ménages en oubliant les régimes par répartition brouille totalement l’analyse. La grande majorité des revenus des plus de 65 ans provient de transferts publics. Les occulter n’a aucun sens d’un point de vue économique, sauf à considérer que les promesses faites par les régimes de retraite par répartition ne valent rien.

Les prendre en compte, en intégrant le patrimoine « implicite » changerait radicalement la donne. En France, l’écart de niveau de vie entre les 10 % de ménages retraités les plus modestes et 10 % les plus aisés est de 3. Une inégalité concrète bien moindre que ce que suggèrent les mesures de l’INSEE construites sur le seul patrimoine « explicite ».

Sur le web