Brexit : l’analyse depuis Rome en 5 points clefs

Publié Par Open Europe, le dans Europe

Par Vincenzo Scarpetta.

Je reviens tout juste d’un court voyage à Rome, pendant lequel j’ai eu l’opportunité de rencontrer des représentants du gouvernement italien ainsi que des parlementaires pour discuter des négociations à venir sur le Brexit. Ces réunions ont été incroyablement utiles pour passer outre le bruit de fond sur ce sujet et avoir une vision du rôle que l’Italie pourrait vouloir jouer dans les négociations. En voici les cinq points clés.

1. Aucune intention de punir le Royaume-Uni

Nous avons vu passer un nombre incroyable d’articles de presse et d’analyses suggérant que l’Europe des 27 négocierait volontairement un accord nuisible avec le Royaume-Uni pour envoyer un message aux autres – afin de s’assurer qu’aucun autre État membre ne soit tenté de quitter l’Union Européenne dans le futur. J’ai posé la question à toutes les personnes que j’ai rencontrées et la réponse a été unanime : l’Italie n’a pas l’intention de punir le Royaume-Uni. Voici les mots d’un représentant du Ministère des Affaires Etrangères italien : « Si vous croyez à l’intégration européenne, alors vous prenez pour acquis le fait que vous êtes mieux à l’intérieur qu’à l’extérieur de celle-ci. Vous n’avez pas besoin de punir quelqu’un pour le prouver ».

L’Italie reste convaincue que le vote en faveur du Brexit n’était pas le meilleur choix pour le Royaume-Uni et l’Europe, mais elle réalise également que c’est le résultat avec lequel elle doit maintenant composer. C’est pourquoi les négociations à venir sur le Brexit devraient avoir pour objectif de minimiser les dommages de chaque côté.

Néanmoins, cela ne veut pas dire que l’Italie se prépare aux discussions avec une attitude d’idéaliste. Ce n’est un secret pour personne que Milan ne serait pas dérangée d’accueillir l’Autorité Bancaire Européenne, l’Agence Européenne des Médicaments ou la Juridiction Unifiée du Brevet – toutes basées à Londres. Et elle serait toute aussi heureuse d’accueillir quelques sociétés du secteur financier qui quitteraient le Royaume-Uni après le Brexit. Cependant, l’Italie croit dans l’ensemble que si tout le monde se rue sur sa petite part du gâteau, tous les partis seront perdants à la fin. Au contraire, les négociations peuvent être l’opportunité d’agrandir la taille du gâteau.

2. Ne comptez pas trop sur l’Allemagne, l’Italie peut aussi être un négociateur important

On m’a expliqué que l’Italie se sentait, au moins en théorie, moins exposée aux conséquences économiques d’un mauvais accord (ou d’une absence d’accord) avec le Royaume-Uni. L’Italie échange bien moins avec le Royaume-Uni que la France et l’Allemagne. En 2014, le volume total des échanges de biens et services entre le Royaume-Uni et l’Italie était de 38 Md£. Ce chiffre est à comparer avec les 114 Md£ entre le Royaume-Uni et l’Allemagne, et les 68 Md£ entre le Royaume-Uni et la France. De manière similaire, en 2014, le stock d’investissement direct étranger au Royaume-Uni a été de 76Md£ pour la France, 50 Md£ pour l’Allemagne, près de 46 Md£ pour l’Espagne, et seulement 4,4Md£ pour l’Italie.

Ainsi, l’Italie pense qu’elle peut être un négociateur-clé dans les discussions sur le Brexit. Elle est moins engagée, ce qui lui donne une plus grande liberté pour servir de médiateur et s’assurer qu’à la fois le Royaume-Uni reste un partenaire proche et que la cohésion au sein de l’Europe des 27 soit préservée.

J’ajouterai également que, alors que l’Italie est relativement moins directement exposée via des liens d’échanges et d’investissement avec le Royaume-Uni, elle serait tout de même exposée à des instabilités économiques et financières plus larges pouvant se produire si les négociations se déroulent mal.

De toute façon, il y a un message clair à destination du Royaume-Uni, et que j’ai entendu à Rome : l’Allemagne ne sera pas capable de négocier un accord en solitaire. Elle sera contrainte par la nécessité de sauvegarder sa relation spéciale avec la France, et ne voudra éloigner ni la Pologne, ni les autres États du Visgrad. C’est pourquoi le Royaume-Uni ne devrait pas refaire l’erreur de s’appuyer excessivement sur Berlin. L’Italie a fait partie de ses principaux soutiens pendant la renégociation de David Cameron. Sur la base de mes échanges à Rome, elle veut continuer à aider.

3. Ne jouez pas à « diviser pour régner », une Europe des 27 fragmentée aboutirait à un accord nuisible pour le Royaume-Uni

Mais que peut offrir le Royaume-Uni pour sécuriser la bonne volonté de l’Italie ? D’après une des réponses que j’ai reçue, l’Italie voit les négociations pour le Brexit comme une opportunité de relancer une discussion plus large sur la future direction de l’intégration de l’Union Européenne – qui irait dans le sens d’un modèle d’Europe à deux vitesses, tel que défini par le ministre des Affaires Étrangères italien Paolo Gentiloni et son homologue anglais Philip Hammond dans une tribune commune datant de la fin de l’année 2015. De ce fait, préserver la cohésion au sein de l’Union Européenne est une priorité absolue pour Rome.

Ainsi, du point de vue de l’Italie, cela serait très utile que le Royaume-Uni soit clair dès le début des négociations : bien qu’il la quitte, il souhaite que l’UE des 27 soit unie dans les années et décennies à venir. Une UE des 27 fragmentée, m’a-t-on dit à Rome, rendrait plus probable la négociation d’un accord nuisible pour le Royaume-Uni. En d’autres termes, jouer la carte diviser pour mieux régner pendant les négociations ne serait pas dans l’intérêt du Royaume-Uni.

Les autres sujets auxquels l’Italie attache une grande importance sont, sans surprise, la position de centaines de milliers d’Italiens vivant, étudiant ou travaillant en ce moment au Royaume-Uni – et le rôle de la Grande-Bretagne dans la gestion de la crise des migrants en Méditerranée. Sur ce dernier sujet, l’Italie aimerait que le Royaume-Uni en fasse davantage. Étant donné son important budget d’assistance et ses capacités sécuritaires, le Royaume-Uni a clairement quelque chose à proposer.

4. L’Italie est sceptique quant à la négociation d’un accord sur le Brexit et d’un accord d’échange plus large entre le Royaume-Uni et l’UE en parallèle.

Sur une note moins positive, j’ai eu l’impression que le gouvernement italien n’est pas favorable à négocier l’accord de retrait tel qu’envisagé dans l’Article 50 des traités européens en parallèle d’un traité d’échange complet avec le Royaume-Uni. Alors que certaines discussions sur de futurs accords d’échange seront inévitables pendant les négociations de l’article 50, l’Italie se méfie de négociations d’accord d’échange à part entière tant que le Royaume-Uni est encore techniquement un membre de l’Union Européenne.

Le Royaume-Uni, m’a-t-on expliqué, dispose de corps diplomatiques et de services civils parmi les meilleurs du monde. L’UE des 27 devrait-elle réellement s’engager dans des discussions du type CETA/TIPP alors que les représentants officiels britanniques déambulent encore dans les couloirs de la Commission Européenne  – avec, potentiellement, un accès à des informations sensibles ? Selon moi, cela met en lumière en premier lieu une rupture entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens. Reconstruire cette confiance est certainement une tâche que le gouvernement britannique devrait faire passer en priorité.

5. Les symboles sont importants

Un dernier point reste à analyser. Le calendrier du Brexit dévoilé par le Premier Ministre britannique Theresa May, qui a l’intention de démarrer les discussions sur l’Article 50 fin mars 2017, n’a pas particulièrement plu au gouvernement italien. Le 25 mars 2017, l’Italie sera l’hôte des célébrations du 60e anniversaire du Traité de Rome – un évènement qu’elle espère transformer en tremplin pour relancer le débat sur le futur de l’intégration européenne.

Ces célébrations devraient donc entrer en conflit avec (et donc être mises dans l’ombre de) la notification officielle par le Royaume-Uni de son intention de quitter l’UE – ce n’est pas tout à fait ce que Rome avait en tête. Cela a peut-être l’air d’un problème mineur au milieu des grandes machinations à venir, mais c’est tout de même un rappel utile de l’importance des symboles en politique ; et les négociations pour le Brexit n’y font pas exception.

Conclusion

L’Italie peut, et semble en ce moment prête à aider à la négociation d’un accord gagnant-gagnant entre le Royaume-Uni et l’Europe des 27. Et cela avant tout car un élément l’intéresse en tout premier lieu : les négociations du Brexit à venir sont une opportunité parfaite pour le pays de réaffirmer sa position de membre important et influent de l’Union Européenne. L’Italie a ses propres défis à relever. Le référendum du mois de décembre sur la réforme constitutionnelle en est un particulièrement important – mais il s’agit d’un sujet à traiter dans un autre article.

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