Fillon : la menace libérale-conservatrice ?

Nouvelle équipe dirigeante de l'UMP (François Fillon, Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin, Luc Chatel) (Crédits UMP Photos, licence Creative Commons)

Au secours ! L’alliance ultra-nauséabonde de l’ultra-libéralisme et de l’ultra-goupillon revient avec François Fillon ! Une fois mise de côté la charge médiatique contre le candidat à la primaire de la droite, est-il vraiment libéral ou conservateur ? Analyse.

Par Nathalie MP.

Nouvelle équipe dirigeante de l'UMP (François Fillon, Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin, Luc Chatel) (Crédits UMP Photos, licence Creative Commons)
Nouvelle équipe dirigeante de l’UMP (François Fillon, Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin, Luc Chatel) (Crédits UMP Photos, licence Creative Commons)

Extraordinaire résultat que celui de la primaire de droite ! Dans ces conditions, difficile de ne pas parler de François Fillon, alors qu’il reste encore un débat à tenir et un tour d’élection à jouer. Je m’étais promis de résister à la tentation jusqu’aux résultats effectifs de dimanche prochain, mais la machine à indignation, déjà bien rodée par l’épisode Trump, est repartie de plus belle. De quoi me pousser à réagir, de quoi me pousser, surtout, à faire le tri dans les anathèmes qui fusent de toutes parts depuis deux jours. 

Nous sommes dans l’entre-deux tours de la primaire de droite, mais ne dirait-on pas que nous voilà revenus à la haute époque de l’entre-deux tours de la présidentielle de 2002 où le camp du bien luttait contre le fascisme à nos portes ? Avec Fillon, c’est simple, c’est mille fois pire ! « Au secours, la droite revient » ! Et quelle droite ! La plus « rétrograde », ai-je lu sur Facebook, celle qui consacre l’alliance ultra-nauséabonde de l’ultra-libéralisme et de l’ultra-goupillon. C’est évident, il suffit de jeter un œil sur le Venezuela et sur le Moyen-Orient pour se convaincre que s’il y a deux « ismes » destructeurs en ce monde, ce sont bien sûr le libéralisme et le catholicisme.

L’épouvantail Fillon

Mais ce n’est pas encore assez horrible pour satisfaire le complexe de supériorité de nos élites progressistes. Pour Claude Askolovitch, qui a vu le vent tourner à la veille du premier tour de la primaire et qui a précipitamment redirigé ses flèches de Sarkozy à Fillon, ce dernier est aussi l’épouvantable symbole de l’ultra-provincialisme de la droite. Car à gauche, si on aime bien avoir le monopole du cœur, on a aussi beaucoup de droits sur le monopole du mépris :

« On considérait que François Fillon modérait Nicolas Sarkozy. (…) Il était, tout simplement, bien plus à droite que (lui). (…) Il n’est pas d’homme (Fillon) qui exprime mieux ce que (les droites) deviennent, libérales ultra et réactionnaires d’évidence, en mal de restaurations et de provinces… »

Qui l’eut cru ? On le regretterait presque, ce Sarkozy. Terrible méprise que la gauche vient de commettre, car comme le découvre soudain M. Askolovitch, l’austérité et la casse sociale des retraites, ce n’était pas lui, c’était Fillon !

Parions que si Juppé devait par extraordinaire gagner la primaire de droite, il bénéficierait à son tour de ce procès en intentions fascistes, comme le clan Hollande avait commencé à le faire il y a quelques semaines dans un petit argumentaire visant à montrer combien son programme était autoritaire et inégalitaire. La gauche sait-elle dire autre chose que fasciste, raciste, sexiste et homophobe quand elle parle de ses adversaires ? C’est douteux.

Attaques d’Alain Juppé

Mais pour l’instant, c’est Juppé, à la peine pour sa désignation finale, qui attaque Fillon avec force éléments de langage chers aux socialistes et les mêmes méthodes qui consistent à créer des polémiques bruyantes mais infondées (vidéo ci-dessous à partir de 11′ 40″) : avec son projet de supprimer 500 000 emplois publics en cinq ans, son programme est d’une « grande brutalité sociale » et la société qu’il propose est désespérément « traditionaliste », notamment en ce qui concerne « l’égalité entre les hommes et les femmes » à propos de laquelle il est prié de clarifier sa position sur l’avortement. Disons tout de suite que François Fillon, hostile à l’avortement à titre personnel, n’a jamais envisagé de remettre en cause la loi Veil.

Il semblerait également que Bayrou, enfin réveillé d’un long bâillement de presque cinq ans, ait soudain découvert hier toute l’horreur du programme de François Fillon :

« Les choix que je découvre dans le projet que présente François Fillon sont des choix qui me paraissent dangereux pour l’alternance et pour le pays. »

Engagé à soutenir Juppé contre Sarkozy, il n’exclut plus de « faire mûrir un projet plus dynamique pour le pays, plus juste et plus social que celui qui est proposé aujourd’hui. » Plus juste et plus social ? Comme celui de François Hollande pour lequel il nous invitait à voter au second tour de la présidentielle de 2012 et qui n’a débouché que sur chômage de masse, croissance en berne et dette au plus haut ? Nous sommes prévenus.

Résumé des épisodes précédents

Depuis deux ans, Alain Juppé est massé, cajolé, attendri comme un boeuf de Kobé par des médias qui le jugeaient d’autant plus socialo-compatible qu’il permettrait d’éliminer définitivement Nicolas Sarkozy du paysage politique français. Mission partiellement accomplie, Sarkozy a été sorti en bonne et due forme avec un petit 21 % des votes.

Mais big problème de dernière ligne droite : depuis que la campagne de la primaire a vraiment commencé, c’est-à-dire depuis le premier débat du 13 octobre 2016 qui a permis aux candidats de se faire connaître des électeurs de droite, une irrésistible dynamique Fillon s’est enclenchée. Les commentateurs se sont aperçus qu’il existait, les sondages ont frémi, le suspense est devenu intenable.

Et bim ! Non seulement François Fillon, presque ignoré il y a seulement deux mois, accède au second tour, mais il enfonce, il n’y a pas d’autre mot, le chouchou des médias, attirant à lui 44 % des suffrages, contre un piteux 28 % à son rival. C’est d’autant plus remarquable, et d’autant plus solide pour la suite, que cette élection inédite à droite a attiré plus de 4,2 millions d’électeurs. À ce titre, la comparaison qu’on peut faire porte sur la primaire de gauche de 2011 qui avait rassemblé 2,6 millions d’électeurs.

Forte mobilisation à droite

Il n’est certes pas exclu que le fort engouement qui s’est manifesté dimanche pour François Fillon résulte aussi en partie de l’emballement médiatique récent pour ce candidat, mais la forte mobilisation autour de la primaire montre que les électeurs de droite s’intéressent énormément à la présidentielle et qu’ils ne comptent pas se laisser dicter leurs choix.

Aussi, il est assez comique de voir Alain Juppé se présenter comme le candidat du rassemblement de la droite, dans la mesure où les chiffres du premier tour montrent assez clairement qu’un rassemblement massif a commencé à se faire autour du programme de François Fillon. Selon un sondage Odoxa publié hier, ses électeurs de dimanche dernier sont 86 % à avoir voté par adhésion à ses idées, tandis que 45 % de ceux de Juppé entendaient exprimer leur rejet de Sarkozy. Quant aux électeurs de Sarkozy, ils seraient très majoritairement prêts à se reporter sur Fillon.

Libéralisme, conservatisme et poutinisme

Dans la position confortable qui est la sienne (le même sondage Odoxa lui prévoit pour l’instant un résultat de second tour à 65 %), François Fillon n’a nul besoin d’attaquer son adversaire et peut se consacrer à expliquer son programme. C’est précisément ce qu’il a fait sur TF1 lundi soir en répondant à des questions sur sa politique économique « très libérale », sur son conservatisme sociétal, ainsi que sur sa proximité avec Vladimir Poutine (vidéo ci-dessous à partir de 15′ 40″) :

Fidèle à ce qu’il a répété tout au long des débats de la primaire, il considère qu’il n’est plus temps d’apporter quelques réformes ponctuelles de-ci de-là façon autocars Macron, mais qu’il faut opérer une véritable transformation du pays. C’est notre état de « faillite », c’est l’aggravation de tous nos marqueurs économiques qui le commandent impérativement :

« Faut-il continuer ce qu’on a fait pendant 30 ans, ce que fait aujourd’hui le gouvernement de gauche, qui conduit à 6 millions de chômeurs, à une dette insupportable, à une pauvreté qui augmente et à un sentiment de déclassement de plus en plus profond des Français ? »

Face au constat que la politique si humaniste, généreuse, respectueuse etc… de la gauche n’a pas fonctionné, bien au contraire (à tel point que le budget 2017 du gouvernement tient debout par pure cavalerie), François Fillon propose ce que cette même gauche appelle au choix austérité, casse sociale, ultra-libéralisme… : il s’agit principalement de diminuer la dépense publique ainsi que les prélèvements obligatoires, libéraliser le travail, revenir sur les 35 heures dans le privé comme dans le public et repousser l’âge de la retraite à 65 ans.

Ces mesures sont libérales. Si, dans l’entretien ci-dessus, François Fillon a plutôt fait référence à des modèles estampillés gauche tels que Schröder (Allemagne) ou Blair (Royaume-Uni), il ne rougit pas du rapprochement avec Margaret Thatcher :

« On peut dire tout ce qu’on veut de Mme Thatcher, de ses méthodes, le résultat est qu’elle a redressé son pays. J’aime mieux être celui qui a redressé son pays que quelqu’un qui n’a rien fait. »

Mais tout en voulant mettre ses pas dans ceux de la Dame de fer, tout en répétant comme Pompidou « Cessez d’emmerder les Français ! », il est cependant assez loin d’adopter une posture entièrement libérale : pas de baisse du salaire minimum, pas de privatisation, pas de rupture du monopole de la Sécurité sociale, méfiance à l’égard du traité de libre-échange TAFTA, politique familiale et allocation sociale universelle, tout ceci donne plus l’impression d’un composé anti-socialiste adapté au contexte anti-libéral français.

Le problème russe de Fillon

On peut le regretter, ou considérer qu’il importe d’abord d’entamer une certaine libéralisation du pays sans braquer tout le monde d’entrée de jeu, récolter des premiers résultats et continuer. Je suis pour lui accorder un galop d’essai. Si ce n’est pas lui, ce sera Juppé, Hollande, Valls, Le Pen… et ce qu’on fait sans succès depuis 40 ans.

En revanche, sa proximité avec Vladimir Poutine gêne énormément. Contrairement à ce que François Fillon affirme, je considère au contraire que la Russie constitue aujourd’hui une menace importante pour la sécurité. En 2015, ses dépenses militaires ont représenté 5,4 % de son PIB, lequel a baissé de 3,7 % (une nouvelle baisse est attendue en 2016). Ceci n’est guère conforme à un pays en paix pure et parfaite avec ses voisins proches ou plus lointains (France 2,1 % du PIB, États-Unis 3,3 %).

À la tête d’un pays mal en point économiquement, socialement et démographiquement, Poutine cherche la diversion extérieure sur fond de grande Russie et de fierté retrouvée. Ses opérations en Ukraine ne parlent pas en sa faveur, son appui à Bachar El-Assad non plus. Or l’on sait que ce dernier a pour ambition de se maintenir au pouvoir, absolument pas de mettre fin au terrorisme de Daesh.

Intérêts de la France et justice

Si j’admets volontiers que la façon dont les Occidentaux ont traité l’affaire syrienne pour l’instant n’a pas apporté de progrès notables en vue de la paix, la preuve en étant donnée par la situation actuelle à Alep, si j’admets volontiers, comme le dit François Fillon, qu’il faut pouvoir parler à ceux qui sont capables de résoudre la crise, donc parler à Assad et à Poutine, j’espère qu’il garde suffisamment de distance vis-à-vis d’eux pour se laisser guider par les intérêts de la France d’une part, et ceux de la justice d’autre part.

Enfin, on reproche à François Fillon ses positions sociétales conservatrices. Le ralliement de Sens commun, groupe issu des Républicains (LR) pour faire vivre les revendications de la Manif pour Tous peut faire craindre en effet qu’on perde à nouveau beaucoup de temps sur ces questions de société qui fracturent la France dans les grandes largeurs tout en concernant très peu de monde, alors qu’il y a urgence économique.

Il s’avère cependant que François Fillon ne compte revenir ni sur le mariage homosexuel, ni sur l’avortement, comme Alain Juppé s’ingénie maintenant à le prétendre, tout en mettant quelques restrictions à l’adoption, à la PMA et à la GPA.

Plus grave, pour moi tout au moins, s’il ne compte pas légiférer sur le voile à l’université, il est en faveur d’une loi anti-burkini (quelle différence avec le voile ?) et reprend l’idée de la déchéance de nationalité imaginée par François Hollande après les attentats de Paris. Je continue à penser que ce genre de mesure relève d’un folklore sécuritaire sans intérêt dans la lutte anti-terroriste.

Qu’est-ce qui a plu chez François Fillon, le libéral (mon cas) ou le conservateur ? À supposer que la droite qui s’est déplacée massivement dimanche dernier pour le soutenir ne l’ait fait que sur un terrible malentendu, à supposer qu’elle ignorait tout des ignobles composantes de son programme, remercions chaleureusement Alain Juppé et tous les soutiens qu’il s’est trouvé à gauche pour avoir dissipé tout malentendu. Et à supposer maintenant que Fillon l’emporte dimanche prochain, il leur faudra se faire une raison : grâce à leurs vociférants décryptages, ce sera en toute connaissance de cause que la droite renouvellera son choix de transformation de la France.

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