La crèche de Noël menacée d’expulsion [Replay]

La crèche est-elle une atteinte intolérable à la laïcité ? Retour avec un article d'archives sur un sujet qui n'en finit pas de créer la polémique en 2016.

Par Roseline Letteron.

crèche credits Alkelda (licence creative commons)

Saisi par la Fédération de Vendée de la libre pensée, le tribunal administratif de Nantes a rendu le 14 novembre 2014 un jugement annulant pour illégalité le refus implicite opposé par le président du Conseil général, Bruno Retailleau, de retirer sa décision d’installer une crèche de Noël dans les locaux de l’hôtel du département. La demande initiale de l’association remonte à 2012 et l’élu a fait la sourde oreille durant deux ans. Il se voit aujourd’hui contraint de démonter la crèche déjà installée pour Noël 2014.

L’affaire pourrait sembler un peu futile. Les crèches ne font-elles pas partie de la tradition de Noël, au même titre que le Père Noël et son traineau tiré par des rennes au nez rouge ? On peut également se demander si les militants de la laïcité n’auraient pas d’autres batailles plus urgentes à gagner.

Liberté de conscience et neutralité

Quoi qu’il en soit, l’association requérante obtient satisfaction, le tribunal s’appuyant sur la loi de séparation des églises et de l’État du 9 décembre 1905, et plus précisément sur son article 28. Celui-ci interdit « d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions ». Nul doute que l’hôtel du département est un bâtiment public, qu’il n’est pas affecté au culte, qu’il ne saurait être considéré comme un monument funéraire. Le tribunal fait par ailleurs observer que le Président du Conseil général n’établit pas que le hall de l’immeuble ait été transformé en salle d’exposition ou en musée.

Des précédents jurisprudentiels peuvent être invoqués à l’appui de ce raisonnement, qui constitue en fait une application extrêmement simple, pour ne pas dire simpliste, de l’article 28. Dans un jugement du 30 novembre 2011, le tribunal administratif d’Amiens avait déjà rendu un jugement identique à propos de l’installation d’une crèche non pas dans un bâtiment public, mais sur la place d’un village. Aux yeux du juge, une telle installation méconnaît à la fois « la liberté de conscience assurée à tous les citoyens par la République et la neutralité du service public à l’égard des cultes ». Le jugement du tribunal administratif de Nantes reprend une formulation absolument identique.

La décision de 2011 ne semble pas avoir été frappée d’appel, et il sera intéressant de connaître les suites de l’affaire de 2014 si le président du conseil général de Vendée décide de faire appel, comme il l’a annoncé.

Un emblème religieux ?

Car l’analyse du tribunal administratif ne présente qu’une apparence de simplicité. Elle repose toute entière sur la qualification d’une crèche de Noël comme « emblème religieux » au sens de la loi de 1905. En l’espèce, cette qualification est affirmée, mais il ne fait aucun doute qu’elle pourrait être discutée. Bon nombre de symboles ont aujourd’hui perdu leur caractère religieux pour pénétrer dans le domaine purement culturel.

La Cour administrative d’appel (CAA) de Nantes a été saisie de cette délicate question, précisément à propos du logo du département de la Vendée. Représentant deux cœurs entrelacés surmontés d’une couronne portant une croix, ce logo a été implanté sur certains bâtiments publics, et notamment les collèges du département. Personne ne conteste que ce logo, inspiré du blason vendéen, trouve son origine dans l’affirmation d’une double dévotion à la monarchie et au Sacré-Cœur. Dans sa décision du 11 mars 1999, la CAA considère cependant qu’ « en admettant même que chacun de ses éléments puisse être dissocié et représenter un motif religieux », il n’a pas été réalisé « dans un but de manifestation religieuse, ni n’a eu pour objet de promouvoir une religion ».

Cette formulation se montre nettement plus précise que la décision du tribunal administratif portant sur la crèche. Il n’est pas contestable que cette dernière représente la nativité, qui doit être considéré un « motif religieux ». Mais l’installation de la crèche dans le hall de l’Hôtel du département n’a pas été réalisé « dans un but de manifestation religieuse ». Elle n’a pas eu davantage pour objet de « promouvoir une religion ». Noël est une fête religieuse pour plusieurs religions, et c’est aussi une fête partagée par l’ensemble d’une société, au nom d’une culture commune.

Contrairement à ce qu’affirme le Président de l’association requérante, mais ce n’est pas en matière de laïcité que l’on va lui reprocher de prêcher pour sa paroisse, le jugement du tribunal administratif peut être contesté.

Un « symbole passif »

L’appel trouverait certainement un appui supplémentaire dans l’arrêt Lautsi c. Italie, rendu par la Cour européenne des droits de l’homme le 18 mars 2011. Des parents contestaient alors la présence de crucifix dans les écoles publiques italiennes. La Cour admet certes que le crucifix est un symbole religieux, mais elle fait observer que les États conservent une large marge d’appréciation dans le domaine des traditions qu’ils jugent important de perpétuer. En l’espèce, les autorités italiennes affirment que le crucifix symbolise un système de valeurs communes, et la Cour prend acte du fait que cette présence ne s’accompagne d’aucune forme d’endoctrinement, les enfants n’étant pas contraints à une pratique religieuse et pouvant arborer les signes d’autres religions. Elle en déduit donc que le crucifix posé sur un mur est « un symbole essentiellement passif » dont l’influence sur les élèves est pour le moins réduite. Elle en déduit donc que la liberté de conscience n’a fait l’objet d’aucune atteinte. Par analogie, on pourrait ainsi considérer que la crèche de Noël est un « symbole passif », dès lors que sa présence ne s’accompagne d’aucune forme d’endoctrinement et que son influence religieuse sur les passants est certainement très réduite.

Sur ce point, on doit souhaiter un appel qui permettrait de développer une jurisprudence un peu plus subtile fondée sur les arrêts de la CAA Nantes et de la Cour européenne. Car la décision rendue par le tribunal administratif de Nantes a pour conséquence de donner du principe de laïcité une image étroite et intolérante, exactement le contraire de ce qu’il est.


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